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Borislehachoir

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Envoyé par Borislehachoir le Dimanche 09 Septembre 2018 à 16:42


Shinobi no Mono (Satsuo Yamamoto, 1962)

Le despotique Nobunaga Ôda (Tomisaburo Wakayama) voit ses ambitions menacées par deux clans rivaux. Ceux-ci tentent de faire assassiner Nobunaga par des ninjas, au sein desquels se trouve notamment le jeune Goemon Ishikawa (Raizo Ichikawa).

Premier volet d'une série de huit films sur des ninjas, cette introduction signée Yamamoto (dont on rappellera qu'il a signé le seizième Zatoichi, l'un des tous meilleurs) est totalement décevante. Le défaut numéro 1 du film est l'absence de rythme et l'ensemble semble durer deux fois plus que ce qu'indique la pendule. Ensuite, le jeu quelque peu figé des acteurs (notamment Raizo Ichikawa qui fait un peu de la peine en ninja naïf alors qu'il a au moins dix ans de plus que son personnage) n'aide pas à éprouver de l'empathie pour eux, et si l'intrigue politique est intéressante dans l'absolu, elle devient très vite " une armée de gens incompétents échouent à tuer Nobunaga ". Reconnaissons que le film est loin des délires nanardesques de bien des futurs films de ninja (ici ce sont des VRAIS ninjas, c'est-à-dire qu'ils sont avant tout là pour leur discrétion et leur capacité à s'infiltrer) et qu'il a le mérite d'être très difficilement prévisible (qui pensait voir Nobunaga survivre ?). Mais le fait est que personnellement, je me suis beaucoup ennuyé devant. Ce qui ne m'a pas empêché de laisser une chance à sa suite...

Shinobi no Mono 2 (Satsuo Yamamoto, 1963)

Suite à la destruction de son clan, Goemon Ichikawa (Raizo Ichikawa) décide de faciliter la rébellion d'un vassal de Nobunaga afin d'en finir définitivement avec le despote.

On reprend les choses exactement là ou le prédécesseur les avait laissé, en densifiant l'intrigue. Derrière Nobunaga, une galerie de seigneurs arrivistes (Mitsuhide qui systématiquement humilié en vient à songer à assassiner son maitre ; Hideyoshi le mentor de Nobunaga, et Ieyasu qui observe les autres à distance) permettent de rendre l'intrigue plus digeste et plus équilibrée. Belle idée également de créer le personnage d'Hattori Hanzo (on a pas déjà vu ce nom dans Kill Bill des fois ?), sorte d'homologue de notre héros aux ordres de Ieyasu. En plus d'être mieux rythmé que son prédécesseur, le film réserve quelques sacrés moments de violence (le bébé de Goemon balancé dans le feu, le règlement de comptes à coups d'amputations face à Nobunaga) et de se conclure de nouveau sur une note tragique (à chaque fois qu'on pense que Goemon ne pourra plus rien perdre ils arrivent encore à faire souffrir un peu plus son personnage). Un très beau film que son prédécesseur ne laissait pas forcément entrevoir.

Une chose me frappe dans les films de ninjas : l'impuissance du héros. C'est simple, il rate quasiment tout ce qu'il entreprend, et quand il le réussit c'est parce que des personnages secondaires lui offrent des opportunités en or qu'il ne pouvait pas manquer. On se demande presque pourquoi tout le monde craint autant Goemon au vu du peu de réussites qu'il décroche pour l'instant, mais d'un autre côté, cet aspect extrêmement faillible du héros crée un véritable suspens puisque rien n'est jamais gagné. Il est probable que je continue cette saga de huit films, beaucoup moins que j'aille au bout.

Boris.

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kakkhara

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Envoyé par kakkhara le Samedi 15 Septembre 2018 à 14:34


Thunder road de Jim Cummings, sorti récemment, est vraiment très bon. Avis aux amateurs de ciné indépendant américain.

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"_Je joue attirance mortelle sur mon pisteur invisible et je t'attaque avec.
_ouais, j'ai pris 1
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Envoyé par kakkhara le Dimanche 30 Septembre 2018 à 14:24


Pour les amateurs de cinéma de la région parisienne, je partage ceci : 

http://www.lafermedubuisson.com/programme/la-nuit-du-cinema-frousse-et-frissons

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Borislehachoir

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Envoyé par Borislehachoir le Dimanche 30 Septembre 2018 à 22:07


Je suis pas dispo ce weekend, mais si t'es partant pour une toile un de ces quatre, je suis dans le secteur.

Boris.

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Borislehachoir

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Envoyé par Borislehachoir le Dimanche 30 Décembre 2018 à 21:28


Allez je passe en coup de vent donner mon top 10 cinéma de l'année dans l'espoir secret de raviver un forum moribond.


1) Senses (Ryûsuke Hamaguchi)

J'en ai déjà longuement parlé ici dont je serai bref : ce grand film japonais de 5 heures reste à la fin de l'année ma découverte de 2018, faisant le lien entre le meilleur du cinéma d'auteur nippon contemporain et John Cassavetes. Adoré les actrices, adoré l'écriture des seconds rôles, adoré l'attention au détail ou le courage à oser balancer des blocs de 30 minutes sans se demander si le spectateur suivra. Ca aurait pu virer à l'indigeste, mais ça touche au sublime.

2) Phantom Thread (Paul Thomas Anderson)

Bon j'en ai aussi déjà parlé et j'ai la flemme donc c'est vraiment excellent et plein de gens ont déjà dit pourquoi.

3) Burning (Lee Chang-Dong)

Retour en forme du cinéaste (et ex ministre de la culture) coréen qui arrive à mixer avec talent un pamphlet contre les rapports de classe en Corée (Jong-soo est sans arrêt en position d'infériorité) et les touches d'étrangeté (les incendies dont on parle sans arrêt sans les voir, l'histoire de la montre, celle du chat) dispensées. Il est très difficile de décrire l'histoire (surtout sans spoiler complètement) mais c'est ce côté " entre deux ", quelque part entre film d'auteur et polar, entre dénonciation et récit onirique, qui fait aussi le prix de Burning. Cannes aurait pu sortir d'années de palmarès moisis en lui offrant la palme d'or mais vous connaissez Cannes....

4) Bodied (Joseph Kahn)

C'est le film qui m'est directement adressé (quand bien même il n'est dispo que sur YouTube prémium et n'a pas eu de sorties salles). Racontant comment un petit étudiant blanc s'intègre dans le milieu du battlerap américain avant de pratiquer à son tour, le film réserve son lot de piques très bien trouvées (les facs gangrénées par l'antiracisme institutionnel et le féminisme intersectionnel), de caméos de battlerappers (Charron en wigger, Pat Stay en suprématiste blanc, Loaded Lux et Hollow Da Don en guignols et surtout Dizaster parfait en boss final) et de moments de clashs surpassant le modèle avoué 8 Mile. Après un Détention totalement foutraque et virant à l'indigeste, Joseph Kahn signe enfin un film convaincant de bout en bout.

5) Hérédité (Ari Aster)

Ca fait plaisir de voir depuis quelques années (The Witch, It Follows) des films d'horreur réalisés par des petits réals talentueux qui ont laissé les jump scares au vestiaire. Ici, on prend un peu d'Exorciste, un peu de Polanski et on mêle le tout à un récit familial dans lequel une sombre histoire semble lier une grand-mère récemment décédée et son petit fils ayant accidentellement tué sa sœur. Le scénario réserve sont lot de lourdeurs et d'effets appuyés mais la mise en scène saisit pleinement la folie potentielle et plusieurs séquences font clairement partie des meilleures vues depuis longtemps dans le cinéma d'horreur.

6) First Man (Damien Chazelle)

Sans doute ma plus grosse surprise de l'année vu que j'avais détesté les deux films précédents du réal. Pour le coup, la monoexpressivité de Gosling s'accord très bien au personnage de Neil Armstrong décrit comme froid et distant, et si le déroulement du récit est un peu trop prévisible par rapport au postulat de départ (le voyage lunaire décrit comme un palliatif à la perte d'un enfant par Neil) il réserve au moins une grande séquence, celle de l'alunissage qui justifie à elle seule la place du film dans le top.

7) The Spy Gone North ( Yoon Jong-bin)

Après un intéressant Kundo avec Ha Jung-woo, Yoon Jong-bin progresse encore avec ce faux thriller d'espionnage qui raconte en réalité l'amitié entre un espion et un dirigeant nord-coréen. Le début laisse croire à une banale apologie des forces sud-coréennes là ou il fustige en fait l'entente entre dirigeants des deux bords au détriment de leur peuple (entente à laquelle le dignitaire nord-coréen sera seul à s'opposer). Porté par un Hwang Jeong-min aussi à l'aise que d'habitude, The Spy Gone North accouche d'une des fins les plus émouvantes de l'année.

8) 1987 : When The Day Comes (Jang Joo-Hwan)

Retour en salles du réalisateur du culte " Save The Green Planet ", enfin quand je dis en salles on m'aura compris ça a été deux projections à Paris. 1987, tout en étant presque aussi bon que le coup d'essai du cinéaste, en est l'absolu contre-pied : sérieux (il y a de l'humour mais le sujet de fond reste l'insurrection de 1987 et ne prête pas franchement à la rigolade décomplexée), touffu (on se croirait dans les Hommes du président mais avec cinq fois plus de personnages) et très documenté historiquement, le film a le mérite de montrer l'insurrection comme un phénomène collectif qui dépasse chacun des personnages impliqués. Qu'importent alors les défauts et lourdeurs (scènes de foule grandiloquentes) tant 1987 nous rappelle que contrairement à nous, les sud-coréens arrivent à regarder leur histoire contemporaine sans filtre.

9) Sicario 2 (Stefano Sollima)

En se débarrassant du personnage d'Emily Blunt et à l'occasion de toute la bonne conscience féminisante qui imprégnait le premier film (gnagna femme dans un milieu d'hommes....) le film de Sollima aurait facilement pu surpasser l'original si il n'avait malheureusement pas voulu s'embarquer dans une intrigue internationale absconse. C'est d'autant plus regrettable que le film est bon, que Del Toro et Brollin sont en bonne forme et que la mise en scène n'a rien à envier au premier film de Villeneuve. A supposer que les producteurs en fassent une saga, elle aura en tout cas accouché de deux bons épisodes, un quasi-miracle à l'heure actuelle.

10) A Silent Voice (Naoko Yamada)

Déjà mis dans mon top de l'an dernier mais que voulez vous, je ne pouvais pas deviner à l'époque qu'il sortirait finalement en salles. En bref c'est un bel anime sur la relation entre un adolescent à tendance harceleur et une sourde-muette victime du premier. Beaucoup de délicatesse et une belle justesse de traitement sur un sujet en vogue (le harcèlement scolaire) et qui aurait pu facilement conduire à un prêchi-prêcha que le film parvient justement à éviter.

Boris.
 

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jokerface

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Envoyé par jokerface le Lundi 31 Décembre 2018 à 13:19


J'ai pas le temps de développer mais dans ta liste j'ai vu hérédité et je reste beaucoup plus mitigé que toi.
Le caractère tête à claques des personnages y étant pour beaucoup (la mère, la fille).

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Monday Night Raw

Le 23/02/2017 à 16:10, David avait écrit ...

Mon papa me disait : "on n'écrase par les fourmis, fils"

Crutch

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Envoyé par Crutch le Mardi 01 Janvier 2019 à 01:03


Mon top 2018:

1) De l'Autre côté du vent d'Orson Welles
2) Senses de Ryûsuke Hamagushi (2015)
3) Les âmes mortes de Wang Bing
4) Les Éternels de Jia Zhangke
5) Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda
6) Leto de Kirill Serebrennikov
7) Battleship Island de Ryu Seung-wan (2017)
8) Asako I & II de Ryûsuke Hamagushi
9) La ballade de Buster Scruggs de Joel et Ethan Coen
10) Dilili à Paris de Michel Ocelot
11) 1987 : When the Day Comes de Jang Joon-hwan (2017)
12) Ready Player One de Steven Spielberg et Detective Dee : La légende des rois célestes de Tsui Hark (ex-æquo)

(Oui ça fait 13 films mais faut faire un peu de place pour les sorties décalées. Les Éternels et Asako I&II sortiront en salles en 2019 mais datent de 2018)
Très bonne année pour le cinéma asiatique, les autres bons film américains étant plus bas dans le classement. Orson Welles reste le patron absolu, avec un film de plus de 40 ans qui enterre le reste de la production. On remerciera Netflix, malgré les angoisses liées à l'entreprise, de nous fournir le cinéma que les autres refusent de produire, avec en sus le bon cru des frères Coen.
La grande découverte de 2018 : Ryûsuke Hamaguchi, je rejoins tout le bien qu'en pense Boris, et j'ai furieusement envie de voir ses autres films inédits.
Wang Bing est en grande forme, Jia Zhangke livre une fresque criminelle et amoureuse parfaitement maîtrisée, bien meilleure que son précédent film. Belle surprise toute aussi absente du palmarès cannois: Leto, un film sur le rock n'roll soviétique à l’énergie formaliste éblouissante, et très bien joué par dessus le marché.
L’animation fait honneur à la France avec le très beau film de Michel Ocelot, légèrement coiffé au poteau par l’émotion brute du Hosoda, et les meilleures proposition de blockbusters à effets spéciaux viennent des vétérans Spielberg et Tsui Hark, alors que les coréens, gauchistes comme anti-japs, régalent du coté des récits historiques follement généreux et populaires dans le bon sens du terme. (The Spy gone North n’était pas loin en dessous d'ailleurs)

J'ai par contre des réserves sur Phantom Thread et Burning, et tout en l'appréciant, je ne placerait pas First Man aussi haut.

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Crutch

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Envoyé par Crutch le Mardi 01 Janvier 2019 à 15:50


Et comme d'habitude, voici la liste de mes 30 films préférés vus en 2018, un film par réalisateur:

1) Nos meilleures années de Marco Tullio Giordana (2003, Italie)
2) Millennium Actress de Satoshi Kon (2001, Japon)
3) Napoléon vu par Abel Gance (1927, France)
4) De l'Autre côté du vent d'Orson Welles (1976-2018, USA)
5) Choose Me d'Alan Rudolph (1984, USA)
6) Le Sacrifice d'Andrei Tarkovski (1986, Suède)
7) A Brighter Summer Day d'Edward Yang (1991, Taiwan)
8) Fanny et Alexandre d'Ingmar Bergman (1983, Suède)
9) Devdas de Sanjay Leela Bhansali (2002, Inde)
10)Le Parrain II de Francis Ford Coppola (1974, USA)
11)Cry-Baby de John Waters (1990, USA)
12)July Rapsody d'Ann Hui (2002, Hong Kong)
13)Le Dictateur de Charles Chaplin (1940, USA)
14)Sherlock Jr. de Buster Keaton (1924, USA)
15)United Red Army de Koji Wakamatsu (2007, Japon)
16)Le meilleur des mondes possibles de Lindsay Anderson (1977, Royaume-Uni)
17)The White Diamond de Werner Herzog (2004, Allemagne)
18)L'Homme qui aimait les femmes de François Truffaut (1977, France)
19)Edvard Munch, la danse de la vie de Peter Watkins (1974, Norvège)
20)Rocco et ses frères de Luchino Visconti (1960, Italie)
21)1/3 des yeux d'Olivier Zabat (2004, France)
22)Contact d'Alan Clarke (1985, Royaume-Uni)
23)Le kimono pourpre de Samuel Fuller (1959, USA)
24)Halloween, la nuit des masques de John Carpenter (1978, USA)
25)La Troisième génération de Rainer Werner Fassbinder (1979, Allemagne)
26)La Comédie-Française ou L'amour joué de Frederick Wiseman (1996, France/USA)
27)Le destin de Youssef Chahine (1997, Egypte)
28)Senses de Ryûsuke Hamaguchi (2015, Japon)
29)Highway Patrolman d'Alex Cox (1991, USA/Mexique)
30)Level Five de Chris Marker (1997, France)

Mention spéciale à Berlin Alexenderplatz de Rainer Werner Fassbinder (1980, Allemagne), série de l'année.

J'ai vu 449 nouveaux films et en ai revu 70, 2018 bat donc 2017 pour l'année ou j'ai vu le plus de films, avec pour la première fois la barre des 500 films par an franchie. Je suis un peu ambivalent par rapport au fait que 12 films du top 30 durent plus de 2h45, mais faut avouer qu'ils sont vraiment bien. C'est aussi une année ou j'ai vu très peu de films hongkongais, ça se ressent dans le top.

Je conseille absolument à tout le monde Nos meilleures années, sublime fresque familiale suivant 40 ans de la vie d'une famille italienne, qui se paye le luxe d’être un film de 6 heures où chaque scène est réussie. Au bout d'une heure on peut se dire "ok c'est très bien mais à un moment ça va baisser de régime", et les heures passent et en fait non, ça ne fait qu’être meilleur. Je l'ai vu 2 fois sans une seconde d'ennui, avec la même émotion, et toute ma famille valide; même mon frère (non cinéphile), pas rassuré au départ par la durée, le place maintenant dans ses films préférés. Scenario en béton armé qui mêle la petite et la grande histoire, et qui permet un montage au rythme parfait (on reste juste le temps qu'il faut pour que chaque situation se développe de manière logique), personnages vrais au possible, casting en or (TOUS les acteurs sont excellents et mémorables, qu'ils n'aient qu'une scène ou un rôle principal), utilisation de la musique géniale (notamment la reprise d'un thème de Georges Delerue pour Jules et Jim comme leitmotiv qui passe comme une lettre à la poste), bref, je suis raide dingue de ce film.

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kakkhara

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Envoyé par kakkhara le Mercredi 02 Janvier 2019 à 12:29


Pour ma part un top bien différent, comme on s'en doute. Déjà parce que je n'ai pas vu beaucoup des films cités par Boris et Crutch. J'avoue que je n'ai pas été voir First Man parce que le nom de Damien Chazelle ne me faisait pas envie. Je n'ai pas eu l'occasion de voir les Hamaguchi, ni phantom thread et silent voice dont aucune séance ne correspondait à mes horaires. Les éternels c'est sûrement très bien mais surtout ce n'est pas encore sorti en salles. Leto je ne l'ai pas encore vu mais c'est prévu.

Par contre pour moi c'est aussi pour le cinéma français que 2018 a été une bonne année.

Donc top sans classement (sur 71 nouvelles sorties vues en salle) : 

Pentagon papers, Steven Spielberg : Un divertissement de qualité comme sait les faire Spielberg, sans temps mort, porté par Meryl Streep et Tom Hanks également bons.

Les Garçons sauvages, Bertrand Mandico : On aime ou on n'aime pas, mais on peut difficilement nier l'ambition du film, malgré des références précises celui-ci laisse de côté tout cinéma conventionnel pour explorer de nouvelles pistes. A la croisée des genres, Les garçons sauvages c'est surtout l'indice d'un cinéma français novateur et qui ose beaucoup.

Sicario II, la guerre des cartels, Stefano Sollima : D'accord avec Boris, on en avait parlé d'ailleurs, malgré un contexte géopolitique aussi flou qu'inutile, le deuxième volet finit par s'engager dans un solide film d'action.

Un couteau dans le coeur, Yann Gonzales : Comme les garçons sauvages, voici la promesse d'un cinéma français d'auteur qui ose sortir des sentiers battus. Hommage manifeste à Dario Argento, Un couteau dans le coeur est un giallo qui oscille entre ténèbres et lumières, porté par une excellente Vanessa Paradis qui incarne très justement un personnage très ambivalent.

 Happiness road, Hsin-Yin Sung : dessin animé d'une grande délicatesse sur Taïwan d'abord, et sur le sentiment d'exil ensuite. S'il joue beaucoup sur les effets de manche, ceux-ci restent au service de l'émotion que porte le dessin animé et l'ensemble compose un petit bijou éblouissant de maîtrise.

Thunder Road, Jim Cummings : Porté par une première scène exceptionnelle et par le jeu à fleur de peau de Jim Cummings, Thunder road est l'une des pépites du cinéma indépendant américain de l'année. On rit beaucoup, l'émotion est toujours présente, et on s'identifie complètement à ce personnage de looser complet. On pourrait être chez les frères Safdie, ne serait une approche plus intellectualisée, nuancée par la sincérité évidente de Jim Cummings.

Chris the swiss, Anja Kofmel : En cherchant la trace d'un journaliste suisse disparu pendant la guerre de Serbie, Chris the Swiss compose un documentaire magistral sur le sujet tout en posant des questions sur des sujets graves sur le métier de journaliste : qu'est-ce qui pousse un jeune homme à risquer sa vie pour devenir journaliste de guerre, peut-on rester simple observateur lorsqu'on est témoin d'atrocités,... ? Si ces questions ne sont pas nouvelles, les réponses à y apporter ne sont pas évidentes et Chris the Swiss est un film qui mérite d'être vu.

High Life, Claire Denis : Dès la première image c'est assez claire, la science-fiction de Claire Denis s'inspire de celle de Tarkovski, pari risqué. L'ouverture du film suffit à le placer dans ce top, même si on n'adhère pas au reste. Robert Pattinson confirme, après son passage chez les frères Safdie et chez James Gray, qu'il est un acteur des plus intéressants.

En liberté, Pierre Salvadori : Direction d'acteurs magistrale, dialogues savoureux, osmose entre l'émotion et le rire, impertinence, volonté de jouer avec les codes du cinéma, En liberté s'impose comme l'un des films les plus jouissifs de l'année.

Une pluie sans fin, Dong Yue : Thriller chinois dont on commence à trouver habituel la dimension sociale primant sur l'intrigue. Je l'ai trouvé pourtant bien réussi, contrairement à certains (:p). Cette pluie qui ne cesse de tomber et qui donne un aspect dépressif à l'ensemble du film, l'impuissance du héros qui pourtant ne cesse de se démener et a parfois de bonnes intuitions, tout ça pourrait fatiguer à terme, mais je trouve qu'il y a une grande justesse dans le jeu et une finesse d'analyse qui justifient les lourdeurs qu'il serait vain de nier.

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zwouip

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Envoyé par zwouip le Vendredi 14 Juin 2019 à 11:36


Hey yo, les cinéphiles! 

Comme je suis en train de prendre des cours de chinois (mandarin) depuis plus d'un an, je cherche des films chinois/taïwanais pour pouvoir pratiquer plus souvent l'écoute, donc si vous avez des films/séries à recommander je suis preneur.

Je vois que je pourrais commencer en prenant dans la liste de kakkhara Happiness road, et Une pluie sans fin. Si vous avez d'autres idées..;)


brutal2luks

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Envoyé par brutal2luks le Samedi 15 Juin 2019 à 11:31


Dans la même veine que "Une pluie sans fin" (film policier chinois récent avec une dimension sociale) il y a "Black Coal, Thin Ice" que je trouve moins réussi mais que j'avais quand même aimé. 

Si c'est ton truc il y a les films d'art martiaux, et là il y en a pour tous les gouts... Ceux qui me reviennent comme mes préférés sont Tigre et Dragon, Fist of Legend, Il était une fois en Chine ou Le Maitre d'Armes que je trouve être de bons films. Après tu as des films moins bons mais qui passent tout seul si tu aimes la castagne : Yip Man (surtout le premier), The Grandmaster, les autres Jet Li des années 90...
Et après t'as tous les nanars du genre des premiers Jacky Chan, dont beaucoup sont cultes ou les films de Bruce Lee (notamment La Fureur de Vaincre dont Fist of Legend est un remake).

Tu peux aussi explorer les filmographies du taiwanais Ang Lee ou du Hongkongais Wong Kar Wai qui sont très diverses et où tu devrais forcément trouver des choses qui te plaisent.

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kakkhara

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Envoyé par kakkhara le Dimanche 16 Juin 2019 à 14:19


Essaye peut-être des films comme Poussières dans le vent de Hou Hsiao-Hsien (Taïwan) ou I am not madame Bovary de Feng Xiaogang, ou encore Red Amnesia de  Wang Xiaoshuai ce genre de film "réaliste" qui doivent je suppose avoir un vocabulaire de la vie de tous les jours (j'imagine en tout cas)
Si tu aimes ce genre de film bien sûr sinon tu seras peut-être ennuyé par tout ça.

(au passage je trouve pas que The Grandmaster fasse partie des "films moins bons".)

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Borislehachoir

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Envoyé par Borislehachoir le Lundi 02 Septembre 2019 à 21:35


Coucou.

Ce forum est incroyablement déserté. On se demande pour combien de temps il lui reste à vivre tout en continuant à souhaiter au fond de nous qu'une hypothétique renaissance arrive sans y croire réellement.

Et je reviens.

J'ai, depuis plusieurs années, publié des trucs en rapport avec le cinéma sur PLEIN d'endroits différents. Le fait est que je ne me suis jamais senti aussi à l'aise qu'ici, sur MC. Parce que j'aimais les gens, parce que l'ambiance était à la fois légère et sérieuse, parce qu'il n'y avait ni élitisme idiot ni anti-intellectualisme primaire.

Bon, je te préviens, toi qui t'es perdu ici : je vais tout balancer. Les daubes, les films autistes, les blockbusters, ça sera " Boris vous parle de tout ce qu'il voit " et je vous assure que je suis le roi du grand écart. Ca passera de Bruce Lee à Fassbinder, de Bi Gan à Teruo Ishii, de Chris Marker à Léo McCarey. Vous êtes prévenus.

Ma tentative de faire renaitre ce topic tient de la bouteille à la mer mais j'aime bien l'idée d'essayer. Et si ça tente quelqu'un d'engager une discussion il est évidemment le bienvenu. On accepte même les fans de Luc Besson.

Boris, parce que deux choses m'ont aidé à sortir la tête de l'eau quand j'allais mal y a une éternité : les films et MC.

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Envoyé par Crutch le Mardi 03 Septembre 2019 à 09:02


Pour accompagner ça, je vais poster ici des articles que j'ai écris pour le journal ciné de ma fac: le premier est sur Kathryn Bigelow:

LE CINÉMA DE KATHRYN BIGELOW

Kathryn Bigelow est une réalisatrice américaine. Née en 1951, elle a réalisé 10 films, 3 courts métrages, 2 clips, 5 publicités et 6 épisodes de séries. Sa filmographie est resserrée car elle assume son perfectionnisme et ne travaille que sur des sujets qu'elle choisit : ses films ne se font pas dans le cadre des majors mais dans des structures de production indépendantes (ce qui ne l’empêche pas d'avoir eu accès à des budgets conséquents plusieurs fois dans sa carrière). Si elle revendique en interview l'importance du travail collaboratif au cinéma, elle entre parfaitement dans la catégorie des auteurs, ce que la critique américaine et (partiellement) française ne manque pas de souligner.

Le choc initial

La carrière de Kathryn Bigelow commence de manière très intéressante : née en Californie, elle fait ses études à New York et se tourne d’abord vers la peinture abstraite. Elle fréquente les milieux artistiques d’avant garde et étudie les théories déconstructivistes très en vogue dans les années 70. Mais cette expérience ne la satisfait pas vraiment, car elle a du mal avec l’aspect auto-réflexif et très intellectualisé de cet art qui tend a ne parler que de lui même. A la suite d’un voyage sur la côte Ouest de l'Afrique, elle est fasciné par le rapport des habitants à une tradition artistique connectée au monde à et l’expérience directe: « L'art était lié a une culture vivante, il reflétait les préoccupations politiques et émotionnelles des gens ». Sans savoir quoi faire de ce nouveau regard, elle découvre par hasard La Horde Sauvage (1969) de Sam Peckinpah « Avant cela je n'avais jamais songé à faire du cinéma, mais avec [ce film], j'ai vu qu'il était possible d’intégrer dans un même texte le viscéral, le cathartique, le sensuel, l'intellect et la réflexion. ». Elle s'oriente directement vers des études de cinéma, et complète une maîtrise à l'université de Columbia.

Une des caractéristiques de la carrière de Bigelow est qu’elle ne s’est jamais enfermée dans un genre ou dans une formule, tout en arrivant à conserver une grande cohérence thématique et à faire évoluer son style au fil des époques. The Set Up (1977), son cours métrage de fin d’études, très remarqué, montre deux hommes s'insulter et se battre, sans trucage, alors que deux sémiologues déconstruisent l'action en voix off.

Bigelow le considéré aujourd'hui comme beaucoup trop théorique, mais ce court lui permet, après une brève période en tant que professeure en Californie, de se lancer dans un premier long métrage : The Loveless (1982), co-réalisé avec Monty Montgomery (futur producteur de Lynch, il joue le Cowboy dans Mulholland Drive).Willem Dafoe (dont c’est le premier rôle) incarne un motard, vêtu de cuir, rappelant James Dean ou Marlon Brando, dont la sensualité provocante perturbe le village dans lequel il s’arrête, lui et sa bande, et révèle les dysfonctionnements de la communauté. Le style de Bigelow y est encore très statique, et The Loveless est un film d'ambiance sur l'Americana, qui témoigne cependant dés son ouverture de la capacité de Bigelow à érotiser le corps de ses acteurs, dans une logique d'attraction : Bigelow crée un désir entre le spectateur et l'image, élément important de son style car elle veut que le spectateur soit impliquée dans le film, pour pouvoir ressentir ce qui se développe dans la fiction.

Le film suivant, Aux Frontières de L’Aube (1987) est une des relectures du film de vampires les plus impressionnantes des années 80 (avec Les Prédateurs de Tony Scott). Bigelow s’empare de l’esthétique de l’époque (rais de lumière, lumière bleutée, bande son électronique de Tangerine Dream) tout en l’acclimatant avec des codes issus du western et livre un film ou le réalisme (celui des meurtres ou des fusillades, ou le fait que le vampirisme, jamais nommé, est traité comme une addiction, un thème qui reviendra souvent dans la carrière de Bigelow) côtoie la stylisation, dans l’utilisation des ralentis notamment, une figure de style que Bigelow, en émule de Peckinpah, n'a pas peur d'employer pour renforcer l'intensité des scènes d'action.

La montée des enjeux

Son troisième film, Blue Steel (1990), est un thriller psychologique où une policière (Jamie Lee Curtis), est confrontée à un tueur psychopathe se servant d’une arme volée lors d’une de ses interventions. Acclamé par la critique féministe, qui y a vu une illustration des difficultés d’échapper aux logiques de genre (on le préfère souvent au Silence des Agneaux, sorti un an plus tard, et qui montre aussi une femme de loi opposée à un tueur en série), c’est aussi une réflexion sur la violence et sa transmission : Jamie Lee Curtis est devenue flic pour s’opposer à un père violent, et elle sert de déclencheur à une folie meurtrière qui la pousse à devenir elle même de plus en plus violente. L’esthétique se fait plus froide, joue sur des couleurs bleues et rouges très intenses et l’utilisation de très longues focales crée un sentiment d'enfermement même en extérieur. La fin du film fait parler la poudre au ralenti en plein cœur de Wall Street, autre trait de caractère de Bigelow, qui même dans le cadre d'une forte dramaturgie recherche toujours à inscrire ses films dans le contexte le plus réel possible.

Produit par un Oliver Stone admiratif, le succès du film permet à Bigelow d’obtenir, cette fois via James Cameron, un budget conséquent pour son prochain film, Point Break (1991), un film de braquage plein d’action, où Keanu Reeves joue une jeune recrue du FBI infiltrant le milieu des surfeurs californiens pour trouver une équipe de dangereux braqueurs. Ce synopsis assez stupide est pourtant traité avec grand sérieux par Bigelow, qui impose ses thématiques : comme dans Aux frontières de l’aube, le héros, introduit dans un univers se revendiquant comme alternatif (vampires/surfeurs) est attiré et transformé par une liberté qui entre en conflit avec ses valeurs. Et esthétiquement, Bigelow entre de plein pied dans les années 90. Les plages et la banlieue de Los Angeles sont filmés en plein jour avec une photo très naturaliste. L’action est nerveuse, le découpage organise un rythme toujours lisible mais dont les variation sont très surprenantes : Bigelow expérimente sur le plan séquence, et fait modifier deux Steadycams : l'une pour la monumentale poursuite à pied qui lui permet de filmer en mouvement dans un espace très étroit, et l'autre pour imiter l'effet d'un mouvement de tête rapide dans le but de plonger au cœur de l'action dans les scènes de braquage. L'alliance entre un montage nerveux et des prises longues et spectaculaires crée un effet d'hyper réalisme, avec la présence occasionnelle de ralentis décuplant l'impact du spectacle.

Bigelow va encore plus loin dans Strange Days (1995), son film le plus ambitieux, ou elle s'attaque à la science fiction tendance cyberpunk, avec un scenario de James Cameron transposant le souvenir des émeutes raciales de 1992 dans une conspiration policière. L'un des aspect les plus intéressants de ce film d'une grande richesse est la technologie vendu par le héros, qui permet de voir et de ressentir un enregistrement directement à partir des sensations du filmeur. Anticipant la réalité virtuelle, ce dispositif se traduit par des plans séquences virtuoses en vue subjective, requérant la création d'un camera miniature auto-stabilisatrice pour créer un effet de pesanteur encore plus sensoriel. La réflexion sur l’immersion dans les images est donc à la fois une thématique et une part de l'expérience . En interview, Bigelow disait avant Point Break, dans un mouvement l’éloignant encore plus de ses débuts théoriques :« Je veux faire des films à fort impact, qui transcendent l’éducation et les structures de classes, dont on ne peut pas sortir mitigé, et qui inspirent une réaction cathartique. ».

Passages à vide

Hélas, Strange Days est un échec commercial (bien immérité), et Bigelow entre dans une période plus difficile : alors qu'elle veut développer depuis 10 ans un film sur Jeanne d'Arc, Luc Besson, producteur, lui impose Milla Jovovich, et devant son refus, coupe le financement de Bigelow pour monter son propre film (Jeanne d'Arc, 1999). Le Poids de l'eau, qu'elle réalise en 2000, est sans aucun doute son film le plus dispensable : ce thriller historique jouant sur deux temporalités, s'il prend un cadre singulier (l’immigration norvégienne aux États-Unis, dont est issue la mère de Bigelow), n'arrive jamais à rendre ses personnages intéressants, ni à relier convenablement les deux histoires racontées.

Le film ne sortira d’ailleurs en salles qu'en 2002, en même temps que K-19, Le Piège des Profondeurs, un film de sous-marin avec les stars Harrison Ford et Liam Neeson. Une superproduction (pour plus de 90 millions de $, c'est à l’époque la plus grosse production indépendante de l'histoire) prenant pour sujet une histoire vraie de la Guerre Froide, mais plaçant le spectateur entièrement du coté de marins soviétiques. Si la barrière de la langue n'est pas aussi bien gérée que dans A la poursuite d'Octobre Rouge (1990), influence évidente du film, la mise en scène de Bigelow est d'un classicisme assez inédit dans sa carrière: bien que la virtuosité avec laquelle elle manie le format 2.35 : 1 dans des coursives étroites et reconstituées maniaquement est très impressionnante et aide à l'immersion (sans jeu de mot), la forme presque pompière, très américaine crée une décalage intéressant avec la célébration de l’héroïsme des Russes. Tout les témoignages disponibles s'accordent sur les capacités de Bigelow à gérer un production de cette ampleur avec maestria.

Mais le film sera de nouveau un échec commercial, troisième de suite, ce qui éloigne Bigelow des écrans. La rencontre avec le scénariste et journaliste Mark Boal, sur la production de The Inside (série annulée au bout de 7 épisodes en 2005) sera déterminante pour la suite : ses trois films suivants seront scénarisés par lui.

Un regard sur le réel

Bigelow fait évoluer son style en radicalisant l'effet d'immersion qu'elle cherchait à atteindre dans le reste de sa carrière. Dans Démineurs (2008), dont le scenario retrace un an d'une unité de déminage en Irak en une dizaine de séquences quasi indépendantes, elle embrasse le style contemporain à base de caméras portées et de montage ultra rapide (à la manière de Paul Greengrass ou de Ridley Scott dans La chute du faucon noir (2001) ) mais avec une attention constante pour la géographie de l'action, et des variations rythmiques qui font voir la cohérence de ses choix: un plan fixe peut bouleverser autant qu'une scène de tension en caméra épaule. Démineurs battit sa structure sur une succession de moments de tension et la performance de Jeremy Renner, alors inconnu, est remarquable pour parvenir à rendre la progression intérieure du personnage. Bigelow évoque à ce sujet que le style agressif du montage lui sert à mettre en valeur le contenu : « Si l'on veut créer de l’excitation uniquement par le montage, il faut que cette émotion soit intrinsèque à l'histoire et au sujet. Ça ne vient pas de la forme, mais du contenu. Le spectateur s’inquiète pour les personnages, voire brise le 4eme mur et devient eux. »

Les 6 Oscars de Démineurs (Meilleur film, Meilleure Réalisatrice, Meilleur Montage, Meilleur Scenario Original, Meilleur Montage Son et Meilleur Mixage) replacent Bigelow sur le devant de la scène à Hollywood. Elle s'attaque à deux projets : Triple Frontier (un thriller sur le trafic de drogue en Amérique du Sud, toujours en développement et qui aux dernières nouvelles devrait être réalisé par J.C. Chandor pour 2019) et un film sur la traque de Ben Laden, produit par Annapurna Pictures, la société de Megan Ellison spécialisée dans le financement de films d'auteurs. La mort de Ben Laden en 2011 entraîne une réécriture rapide du script avant le tournage en utilisant toutes les informations disponibles, et Zero Dark Thirty sort en 2012 . Plus proche du film dossier que d'action, le scenario retrace l’enquête de Maya (Jessica Chastain) analyste de la CIA à la recherche de la planque de Ben Laden . Bigelow ne porte aucun jugement, se tiens dans la limite du possible aux faits, que ce soit dans la représentation des attentats comme dans les scènes de tortures, qui créent la polémique par leur frontalité. Bigelow refuse de détourner le regard sur le sujet, et déploie un style d'une précision sans faille qui plonge le spectateur au milieu de la violence : le regard crée est celui d'un témoin à la fois omniscient et impuissant : Bigelow utilise plusieurs caméras pour filmer à hauteur humaine, dans un style à la syntaxe journalistique (zooms, effets de réel, brusques recadrages), et découpe au montage la séquence pour la réorganiser selon une logique organique. L'impact immersif est total, et au delà des scènes de tensions, le film est remarquablement bien construit, nous donnant en 2h30 toutes les informations pour comprendre les enjeux de 10 ans d’enquête au quatre coins du monde. La scène finale, dans la lignée du reste du film, refuse le triomphalisme facile, et ouvre le film vers un sujet encore plus vaste : où va l'Amérique ?

Dans Détroit (2017), Bigelow revient vers le passé pour tenter de répondre à cette question, et dans un geste extrêmement fort, transpose sa syntaxe guerrière dans l'Amérique des années 60. Le message est clair : la société américaine est en guerre contre elle-même, et ce ne sont plus des terroristes qu'on torture, mais des jeunes noirs. Reconstituant une histoire vraie traumatisante de violence policière au milieu des émeutes raciales de 1967 à Détroit (le lien avec l'intrigue de Strange Days est intéressant pour observer autant les continuités que l’évolution du regard de Bigelow), le scenario de Mark Boal présente une structure chorale autour des différents protagonistes, auquel le spectateur va être successivement présenté, avant de se retrouver piégé comme eux au milieu de la violence. Une critique (entendue sur Le Cercle de Canal+) envers Détroit serait son absence de point de vue, ce qui révèle d'une faute grave d'analyse, puisque que chez Bigelow, le style cherche a émuler la présence du spectateur, et donc à lui fournir un point de vue par l’expérience : « Je ne veux jamais perdre le public. Je veux conduire les spectateurs le plus loin possible, à l’intérieur de ce vortex d'information. De cette manière, je pense réussir à présenter un événement de manière aussi expériencielle que possible. J'aime la possibilité qu'ont le cinéma et la photographie d’être expérienciels. C'est ce qu'ils nous offrent. La littérature peut être réflexive, mais le cinéma peut être expérienciel. Nous offrir la possibilité d'être emmené, d'ici à... n'importe où. »

Le cinéma de Kathryn Bigelow nous emmène ainsi au cœur des genres et de la violence, en mélangeant le réalisme et les effets de forme pour créer un flux ininterrompu, assimilable à un trip : la question de l'image ou de la violence comme drogue irrigue Strange Days et Démineurs, et par là même crée un parallèle avec le cinéma de la sensation de Bigelow. Point Break permet facilement de voir un lien entre la recherche de sensations fortes des personnages et la séduction d'images toujours plus attractives pour le spectateur, un idée d’attraction que ses derniers films rendent de plus en plus dure à force de se confronter au réel, tout comme le héros de Strange Days, perdu dans ses fantasmes, finissait par être mis au contact de la plus horrible réalité par le moyen même de son échappatoire.

ENCADRÉ  :Où sont les femmes ?

Bigelow est l'une des rares femmes cinéastes importantes à Hollywood, surtout dans le cadre des films d'action ou elle travaille depuis les années 80, là où d'autres figures au parcours différents comme Lana et Lily Wachowski ou Angelina Jolie ne se sont imposés que bien plus récemment. C'est aussi la seule femme à avoir jamais gagné l'Oscar de la meilleur réalisatrice, et K-19 était en son temps le plus gros budget pour une femme cinéaste. Mais le fait de faire une distinction entre femme cinéaste et cinéaste est quelque chose de dérangeant pour Bigelow, dont les principaux modèles de réalisateurs sont des hommes et qui, tout en cherchant à encourager les femmes à investir le grand écran, n'a qu'une envie : être jugée pour ses films en eux-mêmes et non pour le fait qu'elle bousculerait les stéréotypes de genre en investissant des genres traditionnellement définis comme masculins. Le cinéma de Bigelow contient trois grands personnages de femmes : Megan Turner (Jamie Lee Curtis), la policière de Blue Steel, Lornette Mason (Angela Basset), la conductrice de limousines/garde du corps de Strange Days et Maya (Jessica Chastain) l'analyste de Zero Dark Thiry.

Citations :
Feux Croisés. Le cinéma américain vu par ses auteurs, dir. : Bill Krohn
Kathryn Bigelow : Interviews, edited by Peter Keough (traduction personnelle)

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Envoyé par Crutch le Mardi 03 Septembre 2019 à 18:27


LE CINÉMA DE SAMUEL FULLER

Samuel Fuller était un réalisateur américain. Né en 1912, il a d'abord été journaliste, écrivain, script-doctor, scénariste et soldat dans l’infanterie pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre 1949 et 1990, il réalise 22 films, 3 téléfilms et 8 épisodes de séries. Il meurt en 1997.

Les autres visages du réalisateur

Samuel Fuller a déjà vécu deux vies quand il décide de réaliser des films. Déménageant à New York après la mort de son père à 11 ans, il vend des journaux après l’école, puis devient copyboy au prestigieux New York Evening Journal, le quotidien de William Randolph Hearst (qui sera plus tard le modèle de Citizen Kane). Malgré sa position d'assistant du rédacteur en chef, il quitte le Journal car il veut couvrir les meurtres, alors qu'il n'a que 15 ans et devient le plus jeune reporter criminel du pays à 17 ans dans le New York Evening Graphic. Il deviendra journaliste itinérant pour voir du pays et parcours les États-Unis pendant la Grande Dépression, couvrant les affaires criminelles pour San Fransico ou San Diego. Il écrit pendant les années 30 quelques romans inspirés des faits divers qu'il rencontre. Cette formation est une des caractéristiques essentielles de son cinéma : le créateur de l'Evening Graphic parlait de son journal en ces mots : « Les rédacteurs ont pour principe [..] de tirer vers le HAUT le public, non de le rabaisser, d’être francs et courageux dans le traitement des sujets éditoriaux ; de chercher à obtenir le meilleur et de le trouver ; de dénicher le pire et de le dévoiler ; de dire la VÉRITÉ en tapant du poing sur la table comme autrefois au lien de recourir a de belles expressions pinailleuses ». Difficile de ne pas lire dans cette phrase ce qui se rapprocherais le plus d'une profession de foi pour Fuller : celui-ci pratique une écriture précise, avec un goût pour l'accroche directe (chez lui, une scène d'introduction doit directement mettre le spectateur au milieu du sujet.) et une exigence totale envers des sujets non consensuels : quand Fuller parle du racisme, du crime, de la violence de l’Amérique, il le fera avec une indignation toute journalistique : exposer les faits et les utiliser pour dévoiler la vérité, sans considération pour le qu’en-dira-t-on et les œillères hypocrites. Ses personnages seront des gens normaux, des marginaux, des brutes, des lâches, des laissés pour compte, et dans le cadre du film de genre, qui constitue l’essentiel de sa filmographie, il investit les figures archétypales de réactions et d'une intériorité trouvée dans le réel, qui fait plus place à l'égoïsme et à la monomanie qu'au grands arcs narratifs.

L'autre grande expérience de Fuller, c'est la Seconde Guerre mondiale. Fuller est scénariste et script-doctor depuis 1936. En 1942, contre l'avis de sa famille, de ses relations et de l'armée, qui l'enjoignent à servir dans le renseignement ou la propagande, il rejoint la prestigieuse 1ere division d’infanterie américaine, surnommée la «  Big Red One »… Il débarque à Oran en novembre 1942, combat l'Africa Korps, puis débarque en Sicile en 1943 lors de l’opération Husky. Après des mois d'entraînement en Angleterre, et encore une proposition du bureau de renseignement déclinée, la Big Red One et Fuller sont à Omaha Beach le 6 juin 1944. Puis la Normandie, les Ardennes, l'Allemagne, et la libération du camp de concentration de Falkenau en Tchécoslovaquie. Fuller était en possession d'une caméra pendant la campagne d'Europe, et bien qu'il ait filmé de nombreux rushes pendant celle-ci, il assimilait son « premier film » à ceux qu'il tourna dans le camp, ces images comme « vision de l'impossible ». Inutile de préciser que ce genre d’expérience a une certaine influence sur sa façon d'envisager les rapports humains, plus encore de les mettre en scène. Outre la définition du cinéma que lui fait prononcer Jean-Luc Godard dans Pierrot le Fou: « A film is like a battleground. Love. Hate. Action. Violence. Death. In one word : Emotions (Un film est comme un champ de bataille. Amour. Haine. Action. Violence. Mort. En un mot : Émotions.) », maintes fois commentée, l’expérience de la guerre va convaincre Fuller, blessé deux fois et décoré pour « conduite héroïque », que l’héroïsme n'existe pas, et que quiconque demande à un homme de mourir pour de grandes valeurs est un hypocrite et un salopard (pour restituer le vocabulaire imagé que Fuller employait). La somme de cette expérience se retrouve dans ses films de guerre, centrés sur des figures de sous-officiers se battant non pour des idéaux, mais pour survivre et faire survivre leurs soldats par tout les moyens. Les scènes controversées de J'ai vécu l'Enfer de Corée, où Gene Evans refuse d’enterrer un soldat, ou abat un prisonnier désarmé, viennent de là, tout comme l’entièreté des événements d'Au-delà de la Gloire (1980), ou, même hors du film de guerre, dans la célèbre réplique du Port de la Drogue, où Richard Widmark, sommé au nom de la sécurité nationale de coopérer avec des agents du FBI pour capturer des espions communistes, réplique : « N'agitez pas le drapeau devant moi. », exprimant en pleine chasse aux rouges le mépris que Fuller porte au grandes envolées patriotiques.

Indépendant à tout prix

Fuller travaillera exclusivement dans le cadre de la série B, dans des films de genre : westerns, films de guerre et films noirs, policiers ou de gangsters forment l’essentiel de sa filmographie. Cela vient notamment de son farouche désir d'indépendance : ses 3 premiers films sont tournés hors des majors dans une petite compagnie de production californienne. Quand il signe à la Fox, Darryl F. Zanuck lui donne une certaine liberté (bien qu'il lui impose le scenario et le tournage en Cinémascope pour Le démon des eaux troubles (1954)). Il produit lui-même le très personnel Violences à Park Row en 1952 et à partir de 1956, il produira lui-même ses films via des contrats de production et de distribution avec la Fox, la RKO, la Warner Bros et la Colombia. Comme il le fit remarquer plus tard avec humour en interview, il est avec Orson Welles le seul à Hollywood à afficher au générique la mention « Ecrit, produit et réalisé par... ». Mais en 1963-64, il monte hors des majors deux films-choc, Shock Corridor et The Naked Kiss, qui le rendent infréquentable à Hollywood par la frontalité avec laquelle il y torpille les valeurs américaines. Fuller voyage en Europe, tourne pour la télévision, et sa tentative de revenir dans le système en 1969 avec une coproduction mexicaine, Shark !, ne fonctionne pas : Fuller renie le film après l'utilisation par les producteurs de l'accident mortel d'un cascadeur pour en faire la publicité, et il sort remonté en dépit du bon sens et contre sa volonté . Pendant les années 70, il ne tourne qu'un téléfilm en Allemagne, mais fait des apparitions chez des réalisateurs cinéphiles : dans The Last Movie de Dennis Hopper, L'Ami Américain de Wim Wenders, et 1941 de Steven Spielberg. De 1978 à 1980, il réussit tout juste à faire produire le projet de toute une vie, qu'il tentait de monter depuis la fin des années 50 : Au-delà de la gloire. Il l’enchaîne avec un autre film récapitulant les thèmes de toute sa carrière : Dressé pour Tuer (1983). Mais Au-delà de la gloire est mutilé par la production (bien qu'il trouvera le succès commercial) et Dressé pour tuer ne sort même pas en salles aux États-Unis suite à une controverse des plus ridicules sur le racisme supposé du film. La fin de sa carrière se ferra de nouveau en Europe, avec deux films policiers en France et un téléfilm français tourné aux Philippines : La Madone et le Dragon, autour de journalistes photographiques au milieu de la guerre civile : sujet très fullerien pour ce qui sera son dernier film.

Le traitement des genres par Fuller

Dans le cadre du western, dans lequel il débute avec ses deux premiers films, J'ai tué Jesse James (1949) et Le Baron de l'Arizona (1952), Fuller investit le genre avec une vision foncièrement atypique : le scenario du premier, ainsi que ses cadrages privilégiant le gros plan, est étroitement resserré autour de la culpabilité de son personnage principal, dont le mystère et la négativité éloignent des canons du genre et annoncent le western plus psychologique des années 50. Il reviendra au genre 2 fois en 1957 avec Le Jugement des Flèches et Quarante Tueurs. Jacques Lourcelles écrira que « les quatre westerns de Fuller constituent une fabuleuse saga de la différence, de la haine de soi et des autres, et de l'impossible désir de changer de peau. » Fuller y montre dans un style de plus en plus baroque toute l’étendue de sa vison transgressive : Le Jugement des Flèches raconte l'histoire d'un sudiste qui préfère devenir Sioux que de perdre la guerre de Sécession, et Quarante Tueurs montre Barbara Stanwyck en cheffe sans merci d'une bande de tueurs tout de cuir vêtus, congédiant ses amants en leur écrivant un chèque, et faisant régner la terreur sur la ville pour contester l'ordre qui s’installe et dans lequel elle n'aura pas place (le happy-end est d'ailleurs imposé à Fuller par le studio, la fin traumatique du film brisant toute les conventions du western ; Gotlib en avait fait la chute d'une Rubrique à Brac sur les clichés au cinéma.)

Dans le film noir ou policier, l’écrivain du criminel qu'est Fuller ne se prive pas de montrer les personnages qu’il affectionne : les marginaux. Pickpockets, prostituées, strip-teaseuses, indics, flics ripous, toute une population décrite avec une sensibilité issue du vécu. Si l'on a déjà évoque la manière dont Le port de la drogue évite la pente glissante de la propagande anti-communiste de l’époque, l'aspect humaniste de Fuller se dévoile dans des choix bien à lui : il filme avec La Maison de Bambou (1955) le premier film Hollywoodien tourné au Japon pour rendre au mieux le contexte de cette histoire trouble d'infiltration d'un policier dans un gangs d'ex-G.I.'s, et montre dans The Crimson Kimono (1959) le premier couple interracial non tragique entre un asiatique (un Nisei, américain d'origine japonaise) et une femme blanche. Et Shock Corridor contient une des plus grandes séquences anti-racistes de l'histoire du cinéma, où un noir rendu fou par la discrimination sur les campus se lançait dans une diatribe du Ku Klux Klan, approuvé par d'autres fous blancs sans qu'aucun ne prennent conscience de sa couleur de peau.

Cependant, Fuller ne saurait être accusé de complaisance envers le crime organisé : Les bas-fonds new-yorkais (1961) est une dénonciation vibrante des ravages que les mafias commettent : le film expose les rouages d'une organisation tentaculaire, capitaliste au dernier degré, qui gère la drogue et la prostitution depuis un penthouse cossu, avec l’œil sur les journaux boursiers. En se distanciant du personnage principal, trop obsédé par sa vengeance envers les meurtriers de son père pour se soucier des dommages collatéraux où avoir une conscience sociale, Fuller évite la charge manichéenne, mais propose des scènes d'une violence incroyable : suicide, meurtre d'enfant, témoins brûlés vifs, noyade filmée en plan séquence sans musique : le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'y va pas de main morte.

Violence et éducation

La violence chez Fuller correspond à deux valeurs sans cesse entremêlées et qui caractérisent son style : indignation et éducation. Franck Lafond, dans Samuel Fuller, jusqu'à l’épuisement (2017), l’évoque en ces termes : « Comme Freud, Fuller ne croit pas aux vertus du refoulement, et laisse s’étaler tous les affects à l'image ou dans les dialogues », Et Lourcelles de nous indiquer : « Toujours, les films de Fuller invectiverons le spectateur et en appelleront brutalement à sa participation. Sans elle, ils seraient incomplets, car l’œuvre de Fuller est exposé, cri et fureur plutôt qu'analyse, bilan et sérénité ». Fuller dénonce et utilise l'action pour transmettre formellement le sentiment de révolte qui l’anime, dans des effets d'une redondance marquée : la scène de noyade au milieu des pages de journal dans Les bas-fonds new-yorkais, qui témoignent du renversement de l'ordre et de la façade de respectabilité, ou le travelling rageur accompagnant la bagarre dans la rue de Violences à Park Row pour finir sous la statue de Gutenberg, soit un symbole d'affirmation de la presse que l'action présentée vient de thématiser. Et de même dans les dialogues, les personnages fulleriens ne se privent pas d'exposer très frontalement, voire même didactiquement un état de fait intolérable, tout en préservent farouchement leur intériorité. C’est le choc des affects qui crée la vérité et élève le spectateur, forcé de quitter sa position de passivité.

Son film le plus explicite sur la question de l’éducation est Dressé pour tuer, un film dans lequel il récapitule son approche de la question raciale aux États-Unis et développe une violente dialectique entre éducation et conditionnement. Pour Fuller, le Mal est crée par la mauvaise éducation, celle qui se transmet comme un virus, qui est autant responsable du racisme américain que de l'idéologie nazie. Déjà dans Verboten ! (1959), le personnage principal forçait son petit frère, endoctriné par un groupuscule nazi, à regarder des images du procès de Nuremberg pour lui faire comprendre la vérité sur les valeurs qu'on lui avait inoculé. Dans Dressé pour tuer, l’héroïne trouve un chien de garde avec qui elle se lie d'amitié, avant d'apprendre qu'il été dressé pour attaquer les noirs. C'est un dresseur noir qui va essayer, malgré le danger, de défaire son conditionnement. Le chien tueur, innocent mécanique par essence et pourtant danger mortel, représente l'animalisation et la folie qui s'empare de l'humain dont l’éducation est un échec. Ironie du sort, bien que Fuller, comme au long de toute sa carrière, est absolument explicite pendant tout le film sur l'horreur du racisme, le film sera condamné sans être vu par les associations afro-américaines. Dressé pour tuer sera son dernier film américain.

Fuller et la guerre

Dans ses films de guerre, Fuller est au delà de tout ce qui se fait à l’époque. J'ai vécu l'enfer de Corée est le premier film de fiction sur cette guerre, filmé 6 mois après le début des hostilités par un Fuller enragé, qui refuse John Wayne pour un inconnu, Gene Evans dont la carrure contraste avec la froideur et l'efficacité que son personnage déploie. Tourné en 10 jours pour 100 000 $, le film témoigne d'une des valeurs centrales du cinéma de Samuel Fuller : l’épuisement. La vison de la guerre, comme une succession d'attentes et d’accélération, évidement soutenues par le rythme saccadé et délibérément arythmique du montage, transmet l'idée que les personnages fulleriens, plus encore ses soldats, sont pris dans une mécanique obsessionnelle où la survie ne se fait qu'au prix d'un épuisement progressif qui amène forcement au point de rupture, celui où leur humanité se rappelle dramatiquement à eux. Là aussi, la question raciale est abordée directement : la troupe du sergent contient un noir et un Nisei, ce qui permet à Fuller d’évoquer les lois ségrégationnistes et (encore une première à Hollywood) les camps d'internement des immigrés japonais de la cote Ouest.

Dans ses autres films de guerre, deux schémas se distinguent : le film d'escouade (Baïonnette au canon (1951), encore sur la Corée, Les maraudeurs attaquent (1962), et Au-delà de la gloire) et la forme plus hybride qui consiste à introduire un personnage féminin à l’intérieur du film de guerre : dans Le démon des eaux troubles, Fuller prend un malin plaisir à introduire une femme professeur en physique nucléaire dans le sous-marin (autant pour les rôles genrés), et dans Porte de Chine (1957), le personnage d'Angie Dickinson, mère d'un enfant métis rejeté par son père au nom de la pureté raciale, doit guider une escouade de légionnaires en territoire ennemi pendant la guerre d'Indochine. Là encore, Fuller exprime ses positions égalitaristes sans équivoque, et Nat King Cole interprète un des rôles principaux en tant qu’opposant au soldat blanc raciste joué par Gene Barry.

Mais le film-somme de Fuller, c'est bien Au-delà de la gloire. Avec 4 millions de dollars (le plus gros budget de sa carrière, bien qu'il ne représente que 25% de ce qui était prévu pour le script), Fuller arrive à un premier montage de 6 heures, réduit par lui-même à 4h30, puis massacré par la production dans un montage final d'1h53. Le montage restauré de 2h40, établi par des historiens du cinéma et Christa Lang-Fuller, sa veuve, en 2004, permet d’apprécier une version plus fidèle et cohérente de cette non-épopée de l'ordinaire du soldat, un film charnière dans la représentation de la guerre au cinéma. Fuller a mis tout ses souvenirs dans ce portrait d’un groupe de 4 soldats et de leur sergent : chacun représenterait un aspect de sa personnalité, mais aussi de celle de tout les soldats : on les appelle par bravade les 4 cavaliers de l’Apocalypse et le sergent, joué par Lee Marvin dans le rôle de sa vie, apparaît suite au prologue expressionniste situé lors de la première guerre mondiale comme une figure tutélaire, la manifestation physique de l’esprit de corps de la Big Red One.

Au-delà de la gloire arrive à un moment charnière, entre les expériences métaphoriques des premiers films sur le Vietnam (Voyage au bout de l’Enfer, Apocalypse Now) et le vérisme ultra-stylisé d’Oliver Stone (Platoon), il représente un entre-deux assez fascinant où les détails de la guerre jamais montrés auparavant se lient à la forme baroque de Fuller, toujours dans une dialectique jouant des contrastes, d’une narration construite en blocs aux discontinuités très contemporaines qui crée pourtant un sentiment d’unité et de progression dramatique d’une grande cohérence (Fuller, déçu du remontage originel, évoquait même le souhait que la version intégrale soit diffusée comme un série télévisée : c’est Band of Brothers qui reprendra cette idée, et Démineurs de Kathryn Bigelow bouclera la boucle en reportant cette forme narrative au cinéma). C’est aussi l’occasion de voir Mark Hamill, tout juste sorti du premier Star Wars, dans un rôle atypique permettant de constater de réelles qualités de jeu.


Les films de Samuel Fuller, une des œuvres les plus riches, cohérentes et inspirantes du cinéma américain, sont l’objet d’une rétrospective à la Cinémathèque Française du 3 janvier au 15 février 2018, et d'un effort critique soudain, avec pas moins de trois nouvelles études critiques en français parues ces derniers mois.

 

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