Trois yakuzas en prison sortent prématurément à la suite d’une amnistie globale : Iwahashi ( Tatsuya Nakadai ), Onodera ( Toshio Kurosawa ) et Ozeki ( Noboru Ando ), qui appartient au clan rival des deux premiers. Onodera disparaît de la circulation tandis qu’Iwahashi constate avec amertume l’alliance entre les deux clans anciennement ennemis.
Gosha est grand. Je l’ai dit et répété mais ici Gosha est au-dessus d’à peu près tout ce que j’ai pu voir au rayon film de yakuza, excepté peut-être le Cimetière de la morale de Fukasaku. D’abord, il y a une ampleur, à la fois visuelle et thématique, incroyable. Gosha n’a pas peur de jouer sur les silences, les moments de creux, les hésitations mais aussi de raconter une histoire complexe aux ramifications pas toujours évidentes à comprendre du premier coup. Comme toujours il privilégie la lutte de l’homme contre le système et il est logique à cet égard de voir Noboru Ando se rapprocher de Nakadai, les ennemis d’hier étant écrasés ensemble par le moule aujourd’hui.
Nakadai est désormais à mes yeux le plus grand acteur japonais de tous les temps ( devant Toshiro Mifune, oui ) et Noboru Ando n’a rien à lui envier en terme de charisme. A noter l’habituel second rôle de Fukasaku, Kunie Tanaka, ENFIN dans un rôle positif.
Les combats à l’arme blanche sont tout simplement hallucinants. Le duo de tueuses aux ombrelles font partie des personnages très " manga " qui marquent durablement ( leur combat contre Kunie Tanaka justement est l’un des temps forts du film ), tandis que le duel de fin surpasse même celui de Goyokin, l’usage du shamisen rapprochant plutôt Gosha de Sergio Leone ( les deux cinéastes ont énormément en commun dans leur gestion des silences ). Avec en plus une de ces conclusions nihilistes comme le cinéaste les apprécie tellement.
Les loups est un film ou chaque situation, déjà intéressante sur le papier, est transcendée pour donner d’immenses moments de cinéma. Noboru Ando attaqué durant le carnaval, Nakadai combattant une des tueuses d’une main et la bâillonnant de l’autre pour ne pas qu’elle donne l’alerte, l’introduction avec le combat dans le cinéma et le face-à-face silencieux entre les deux… Les loups est une merveille absolu, un des plus grands films japonais des années 70 et le meilleur Gosha que j’ai vu, quand bien même Goyokin et Hitokiri le châtiment notamment avaient mis la barre très haute. Top 5 de l’année obligé.






Looper ( Rian Johnson, 2012 )
Joe ( Joseph Gordon-Lewitt ) est un looper, c’est-à-dire un assassin tuant des hommes envoyés depuis le futur dans le passé afin de toucher une prime. Lorsque Joe échoue à tuer son double du futur ( Bruce Willis ), s’en suit un désastreux engrenage.
Looper est-il un film concept ? Oui, totalement. Il consiste en une idée - dans le futur la mafia se sert des voyages dans le temps pour éliminer les témoins gênants - exploitée durant une heure et demie.
Il me semble aller de soi que chercher des incohérences temporelles est une activité sensiblement aussi passionnante que de reprocher l’absence de fluo à la période rose de Picasso. Toute personne ayant plus de 75 de QI ne va PAS voir un film sur les paradoxes temporels si elle cherche la vraisemblance absolue ; ou alors autant aller reprocher à Jackie Chan de ne pas mentionner Heideger dans ses films.
Revenons-en à Looper. Il est donc à la fois un exemple et une exception dans le joyeux monde des films-concepts. Un exemple parce qu’il peine à proposer autre chose qu’un sympathique jeu intellectuel et que les scènes intimistes sont, honnêtement, ratées. Si Gordon-Lewitt a beaucoup de talent, Bruce Willis est surtout bon dans le rôle de Bruce Willis et ici donne vaguement l’impression de s’être trompé de film. La mise en scène est correcte sans révolutionner la pellicule et certaines scènes semblent être surtout là pour donner au spectateur son quota d’action ( la fin en mode Rambo 2, euuuuh... ).
Mais c’est aussi une exception. Looper est un film absolument brillant d’un point de vue narratif, c’est-à-dire qu’il raconte une histoire TRES compliquée de la manière la plus simple et la plus adaptée possible. Normalement, à quatre ou cinq reprises vous vous demanderez ou le film vous embarque avant de comprendre cinq minutes plus tard l’intérêt de la transition. Sur le plan du montage, on tient une petite merveille d’efficacité qui réussit l’exploit d’éviter au maximum les longs passages didactiques ( les explications sont de plus en plus laconiques ) tout en étant superbement limpide. Essayez d’expliquer Looper à vos amis, vous vous rendrez compte à quel point Johnson mérite le respect pour tout rendre accessible en un seul visionnage ( on ne citera pas d’autres cinéastes qui sont infoutus de raconter une histoire de rêves… bref ).
L’autre spécificité de Looper, c’est son humour. Ca déconne pas mal et comme beaucoup d’aspects du film l’humour semble fonctionner une fois sur deux, comme c’est le cas des tentatives de mise en abyme. Celle ou Bruce Willis demande à Gordon-Lewitt d’arrêter de lui casser les couilles sur les paradoxes temporels est très drôle et merveilleusement pertinente ; celle ou Abe, joué par Jeff Daniels, insiste sur la créativité et la nouveauté, donne plutôt l’impression d’un cinéaste prétentieux un peu trop fier de ses idées. Looper est donc à cheval entre le divertissement léger et le wanna-be Inception, mais en trouvant un ton suffisamment intéressant pour intriguer durant deux heures.
Quand même, un bon nombre de défauts affaiblissent la réussite de Looper. Certains seconds rôles ( la copine de Gordon-Lewitt au début, le bad guy à la main broyée ) sont honteusement sacrifiés. La fin est idiote ( SPOILER : suffisait de se tirer dans la main non ? ), et le film manque d’envergure visuelle. Néanmoins, il y a une efficacité dans Looper comme on en voit trop peu à Hollywood aujourd’hui ; et si la mise en scène ne réinvente rien, elle a le mérite de la lisibilité totale. La plus grande qualité de Looper reste finalement son humilité, la modestie d’un réalisateur qui ne se croit pas au-dessus de son sujet ni du spectateur. C’est pour ça que le temps d’un visionnage, Looper est relativement plaisant faute d’être un grand film.
Veuillez pardonner la longueur exagérée de la critique, mais il y a pas mal de choses dont je voulais parler.
As Tears Go By ( Wong Kar-Wai, 1988 )
Wah ( Andy Lau ) est une petite frappe passant son temps à sortir son ami Fly ( Jacky Cheung ) du pétrin dans lequel celui-ci se foure. La cousine de Wah, Ngor ( Maggie Cheung ) vient vivre chez lui, modifiant ses projets.
Premier film d’un cinéaste adulé par les bobos et énorme succès au box-office de Hong-Kong, As Tears Go By est souvent occulté lorsque l’on étudie la filmographie de Wong Kar-Wai et il est f acile de comprendre pourquoi : oui, messieurs, Wong Kar-Wai a commencé avec un film de triades ou il n’a même pas vraiment saboté le genre, et respecté le cahiers des charges avec ce qu’il faut de conflits, de tabassages, de violence et de règlements de comptes.
As Tears Go By est un film bouillonnant qui alterne le génie et le grotesque. Certains moments sont visuellement très beaux, d’autres cèdent au pire du polar HK. Jacky Cheung résume plutôt bien le film : parfois insupportable ( les scènes de dispute sont ruinées par son surjeu ), parfois attachant. Plus que Maggie Cheung, correcte, c’est Andy Lau qui tire son épingle du jeu en anti-héros charismatique et tiraillé entre l’amour et l’amitié. La scène du baiser avec Maggie Cheung est extraordinaire et justifie peut-être à elle seule le visionnage du film. On notera aussi le talent du cinéaste pour arriver à faire d’une chanson atroce ( " Take my breath away " ) un grand moment de cinéma, un peu comme Hou Hsiao-Hsien parvenait à sublimer Rain and tears dans Millenium Mambo.
Pourtant, on retrouve parfois les thèmes de Wong Kar-Wai ( la nostalgie, le sentiment du temps qui passe ) lors des déambulations d’Andy Lau. Il est amusant de voir un tempérament de cinéaste naître au milieu des coupes de cheveux 80’s, des synthés et des effets de style pas toujours très beaux. Ceci dit, l’emploi d’ellipses est en revanche beaucoup plus réussi, et la liberté de ton d’As Tears Go By ( on y parle sans complexe d’avortement par exemple ) le rend plutôt sympathique.
Un premier film prometteur d’un cinéaste connu pour des œuvres plus maîtrisées ( In the mood for love ) mais aussi, soyons honnêtes, beaucoup plus emmerdantes. Fuck l’esthétisation pour occidentaux en mal de beaux costumes et vive As Tears Go By.






Meurtres dans la 110ème rue ( Barry Shear, 1972 )
Un braquage sanglant dans Harlem cause une demi-douzaine de morts, noirs, blancs et policiers. Les coupables, trois noirs rêvant de la grande vie, sont poursuivis par la mafia tandis qu’au sein de la police, la rivalité entre le capitaine blanc Matteli ( Anthony Quinn ) et le lieutenant noir Pope ( Yaphet Kotto ) rend l’enquête difficile.
Pour un certain nombre de critiques, Meurtres dans la 110ème rue est le grand film de la blaxploitation, celui qui transcende les limites du genre. Conneries. Parce que le film de Barry Shear est légèrement moins con que la moyenne, qu’il évite ( plus ou moins ) le racisme anti-blanc habituel et que les seconds rôles sont bien dirigés, on obtient un grand film ? Permettez moi d’en douter.
L’histoire est totalement inintéressante. Si au départ l’opposition entre les flics semble prometteuse, on se retrouve très vite avec l’habituel conflit vieux briscard-jeune loup vu et revu au cinéma. Et si Anthony Quinn est à la hauteur de son talent, Yaphet Kotto manque de présence. Quant à la partie concernant les noirs et la mafia à leurs trousses, elle est à la fois beaucoup trop stéréotypée ( on a droit à des espèces de discours wanna-be Black Panthers ) et surtout, très complaisante dans sa violence. La scène ou l’un des noirs se fait attraper sur une sorte de chantier en construction doit bien durer dix minutes pour montrer un peu plus de tabassage, un peu plus de tortures, avec évidemment des mafieux blancs impitoyables et sanguinaires. Ce côté très racoleur de la mise en scène, associé au schématisme très fort des personnages, m’a particulièrement gonflé.
Meurtres dans la 110ème rue est un film ou, passé le premier quart d’heure, on devine systématiquement tout ce qui va se passer. Le seul personnage potentiellement intéressant ( le troisième voleur atteint d’épilepsie ) est tellement sacrifié par la conclusion qu’on en vient à se rappeler que Barry Shear était blanc ( comme beaucoup de réalisateurs de blaxploitation, amusant paradoxe ) et qu’en réalité il semble s’intéresser beaucoup plus à ses deux figures inintéressantes de policiers complémentaires qu’à celle des révoltés noirs. Du coup, je serais assez curieux de voir la réception de ce film chez les premiers concernés, les noirs. Parce que dans son approche du genre, Shear me semble en réalité d’avantage réaliser un blaxploitation pour blancs, gommé des excès mais aussi des aspects intéressants de film plus revendicatifs. Sinon, la chanson de Bobby Womack est une merveille.
Faisons un rêve ( Sacha Guitry, 1936 )
Un avocat ( Sacha Guitry ) est amoureux d’une jeune femme mondaine ( Jacqueline Delubac ) mariée à un homme à la fidélité douteuse ( Raimu ).
Pièce de théâtre du même Sacha Guitry adaptée au cinéma, Faisons un rêve est un film d’une heure et quart ou l’on rit à peu près une heure et quart. Même si les dialogues de Guitry sont un peu trop auto satisfaits à mon goût, il serait difficile de nier leur brio ( la réplique finale tient du génie ). Le trio Guitry-Delubac-Raimu fonctionne à 100 % et j’ai été très surpris de la façon dont Raimu, acteur surtout connu pour avoir joué chez Marcel Pagnol, est ici très sobre et beaucoup plus fin que son habituelle extravagance méridionale. Puis Jacqueline Delubac était l’une des plus belles femmes du monde, il faut bien le dire. Bref, c’est remarquablement écrit et interprété mais là est aussi l’une de mes réserves : était-il nécessaire d’adapter cette pièce au cinéma, et si oui, était-il obligatoire de conserver une mise en scène aussi théâtrale faite de longs plans et de monologues d’acteurs ? Le Guitry inventif du Roman d’un tricheur ou des Perles de la couronne fait place ici à un cinéaste qui, sans plomber le film, peine à le sortir du théâtre filmé comme avait su le faire, par exemple, Mankiewicz avec Le Limier. Notons quand même que les plans sont rarement fixes et qu’il y a un net souci de dynamiser un minimum la mise en scène, différence fondamentale entre un Guitry et un Francis Weber.
Pour le reste, la pièce est suffisamment remplie d’idée pour faire un excellent film : Guitry qui récite à voix haute l’itinéraire que fait sa maîtresse pour le rejoindre, y compris les coups d’oeils aux statues ; la conversation post-nuit d’amour entre un Guitry tout content et une Delubac légèrement énervée ; l’explication royalement vaseuse de Raimu pour camoufler une tromperie en rendez-vous d’affaire… Il tient déjà un peu du génie de prononcer un monologue de dix minutes, il en tient encore plus pour subjuguer le spectateur avec. Faisons un rêve et l’un des films les plus enjoués et vivifiants des années 30, ce qui fait que sans être mon Guitry favori il a constitué un excellent moment de cinéma pour moi.






Boris.