Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon ( Elio Petri, 1970 )
Le chef de la section criminelle ( Gian Maria Volonté ) assassine sa maîtresse puis laisse en évidence des preuves destinées à l’accuser. Il cherche ainsi à prouver qu’en tant qu’élément indispensable du système répressif, il lui est impossible d’être accusé d’un crime.
Point de départ absolument génial pour ce film d’un ami de Sergio Leone et militant gauchiste ; on pourrait presque parler de procès de Kafka inversé puisque là ou le héros du génial écrivain tchèque était coupable aux yeux du monde sans savoir pourquoi, ici le personnage de Gian Maria Volonte sera toujours innocent pour le système tout en cherchant à prouver qu’il ne l’est pas. Le scénario assume totalement son point de départ et se sert très intelligemment du contexte politique liées à la subversion étudiante en évitant le manichéisme : ainsi, l’étudiant gauchisant témoin du meurtre préfère se taire pour faire du chantage au héros, montrant que même les éléments se disant étrangers au système partagent sa logique implacable.
En plus de ce captivant canevas scénaristique, le film de Petri peut compter sur deux atouts évidents qui firent également les beaux jours de son ami Leone : d’abord, une excellente musique d’Ennio Morricone ( sans doute l’un de ses thèmes les plus connus ), et ensuite, une extraordinaire interprétation de cet acteur fiévreux qu’est Gian Maria Volonte, sans doute une des plus remarquables d’une carrière pourtant pas avare en grands films. J’aime aussi énormément la façon dont l’intrigue devient de plus en plus non-sensique au fur et à mesure de son déroulement, jusqu’à s’achever dans le grand n’importe quoi.
Deux défauts à mes yeux. D’abord, je trouve Petri assez peu convaincant en temps que styliste et la mise en scène m’est apparue imprécise voir brouillonne a plusieurs moments, le côté très heurté du cinéma des années 70 lui convenant moins que les meilleurs cinéastes américains de l’époque par exemple. Ensuite, comme tout cinéma a but politique et en dépit de ses extraordinaires qualités, il tombe parfois dans le didactisme et notamment lors d’une scène finale qui explicite totalement ce qui avait été pourtant subtilement suggéré jusque là. Donc pas un chef d’œuvre à mes yeux mais un excellent thriller politique qui devrait notamment plaire aux plus littéraires des membres du forum.
Dynamite Jones ( Jack Starrett, 1973 )
Cleopatra Jones ( Tamara Dobson ) est un agent fédéral plutôt canon qui affronte la terrible Mummy ( Shelley Winters ).
On avait déjà vu des blaxploitation tapant dans le film de gangster au rabais (
Black Caesar ), voici maintenant le James Bond black au féminin avec son héroïne roulant dans une superbe bagnole avec tout plein de flingues et de gadgets qui se bat contre des méchants absolument ridicules dotés des pires coupes de cheveux possibles, même dans les années 70. Trônant au-dessus de tout ça, Shelley Winters ( la maman de
Lolita ), affublée d’une incroyable perruque d’Yvette Horner, joue la méchante lesbienne de service à l’aide d’un cabotinage qui ferait passer les derniers films de Nicolas Cage pour du Bergman. C’est débile mais ça a le mérite d’être drôle.
Si Tamara Dobson est indiscutablement une bombe, elle manque de l’expressivité d’une Pam Grier et peine à attacher à son personnage, d’ailleurs sans grand intérêt. Celui qui tire son épingle du jeu est plutôt l’inévitable Antonio " Huggy les bons tuyaux " Fargas, également en roue libre en gangster minable obsédé par sa chevelure, mais pourtant saisissant de magnétisme.
Est-ce que ce
Dynamite Jones est complètement nul ? Pas vraiment. La course-poursuite en bagnole centrale dans Los Angeles, par exemple, est très bien filmée et montée. Sans génie, le réalisateur arrive à peu près à créer des fusillades correctes et en dépit d’une histoire vraiment écrite en deux minutes sur un coin de table, ce
Dynamite Jones se regarde comme un petit plaisir coupable, d’autant plus que Tarama Dobson nous gratifie de quelques décolletés vertigineux pour le moins agréables.
Pour finir, au moment ou j’écris je ne connais pas la couleur de peau de Jack Starrett mais je serais prêt à parier qu’il est blanc. De film en film, je commence à voir l’importante différence entre les blaxploitation réalisés par des noirs et par des blancs, les premiers étant beaucoup plus radicaux dans leur propos. Ici, terminer le film par le patron blanc de Tamara Dobson qui serre le poing avec les habituels wanna-be Black Panthers me semble typiquement le genre de procédés particulièrement hypocrites dont les réalisateurs blancs sont assez coutumiers.
Un mauvais film, mais encore regardable. Ceci dit, ce n’est guère pire que les James Bond avec Roger Moore réalisés à la même époque - c’est même un peu moins ennuyeux -.
Les Trois Lumières ( Fritz Lang, 1921 )
Deux amoureux sans nom ( Lili Dagover et Walter Janssen ) rencontrent la Mort qui emporte l’homme. La jeune femme supplie celle-ci de lui rendre son fiancée, ce que la Mort n’accepte qu’à condition qu’elle sauve une des lumières en train de s’éteindre, c’est-à-dire une vie. Elle va alors voyager au sein des époques et des lieux, avec pour but de sauver à chaque fois un homme condamné.
Prétexte scénaristique pour délivrer trois longues séquences exotiques ( Bagdad sous le califat, Venise du temps de sa splendeur puis la cour de l’empereur de Chine ),
Les Trois Lumières fait partie des contributions de Fritz Lang à l’expressionnisme allemand pour laquelle il bénéficia d’un important budget, avec pour contrecoup une exécution assez impersonnelle, loin des thèmes fétiches de Lang ( la culpabilité, l’ambiguïté de la nature humaine ) et directement issue de la tradition romantique allemande.
Comment juger aujourd’hui un film bientôt centenaire ? On pourra au choix être sceptique devant le simplisme de l’histoire et le caractère excessivement cliché des passages exotiques ( empereur chinois cruel, musulmans fanatiques, intrigue de carnaval à Venise ) mais aussi admiratif devant la splendeur visuelle du film ( l’antre de la Mort est sublime ) et le sens du rythme de Lang. De plus, la structure qui nous balade d'époques en époques offre un dépaysement constant et à peine aurait-on le temps de commencer à se lasser d'une histoire qu'on passe à une autre, gagnant en plaisir ce qu'on perd en profondeur thématique ou en subtilité.
Au-delà de ses aspects simplistes, les
Trois Lumières a néanmoins fait date, chose qu’on tend à oublier aujourd’hui, la postérité ayant retenu bien d’autres - meilleures - œuvres du cinéastes. Inspiration de Bergman pour
le Septième sceau pour sa représentation de la mort mais aussi de Bunuel et évidemment d’Hitchcock, il se regarde encore en 2012 avec un plaisir certain.
Pas de captures car vu au cinéma de minuit sur France 3.
Black Rainbow ( Mike Hodges, 1989 )
Walter Travis ( Jason Robards ) sillonne les Etats-Unis avec sa fille Martha ( Rosanna Arquette ), vivant des dons de voyance simulés par celle-ci. Lors d’un spectacle, Martha voit réellement un meurtre, qui se produit peu de temps après.
Quelle étrange carrière que celle de Mike Hodges, carrière dont je n’ai toujours pas fait le tour mais qui m’intéresse particulièrement. C’est peut-être l’un des films ou il est le plus brillant comme metteur en scène, les scènes de voyance étant notamment portées par des travellings assez somptueux. Comme toujours chez le cinéaste, le scénario de thriller cache une critique sociale ( sur le rôle de la religion et le capitalisme notamment ), pas d’une grande originalité mais assez finement construite. Et Rosanna Arquette était vraiment splendide.
Cependant, le film ne me convainc pas sur la durée. Comme la grande majorité des réalisations de Hodges, il est trop long et le film accuse un énorme coup de mou durant son milieu, peinant à captiver entre deux scènes de voyance. Hodges a également opté pour une fin… originale, clairement difficile à anticiper mais aussi très frustrante puisque le spectateur peut avoir la légère impression d’un film qui promet beaucoup pour au final n’arriver nulle part. A cet égard le structure en flash-back me semble peu pertinente puisque l’histoire n’admet de toute façon pas plus de conclusion réelle après le flash-back qu’avant. Et si Robards et Arquette jouent bien, je pense qu’il aurait fallu qu’ils soient vraiment extraordinaires pour que le film soit inoubliable. Enfin il me semble que le mélange fantastique-thriller-critique sociale peine parfois à bien s'articuler, notamment la partie thriller autour d'un patron d'usine véreux qui n'apporte vraiment pas grand chose d'intéressant au film.
Ceci dit, les gros points faibles du film sont aussi ce qui font sa singularité : indiscutablement,
Black Rainbow est un film personnel et atypique. Il faut saluer son ambition, surtout pour un film à budget aussi faible, mais en dépit de fulgurances par moments je n'ai pas été convaincu sur la longueur.
Pour la route, mon top Mike Hodges :
Chef d'oeuvre :
1 -
Get Carter/La loi du milieu
Excellents :
2 -
Seule la mort peut m'arrêter
3 -
Croupier ( critiqué ici )
Bancal mais intéressant :
4 -
Black Rainbow ( critiqué ici )
Médiocre :
5 -
Pulp /Retraite mortelle ( critiqué ici )
Mauvais :
6 -
L'Irlandais
The Nickel Ride ( Robert Mulligan, 1974 )
Cooper ( Jason Miller ) est un mafieux au rôle exact difficile à percevoir. Petit à petit, une suite d’évènements lui laissent penser qu’on cherche à se débarrasser de lui, notamment lorsque son supérieur lui impose la présence d’un jeune voyou ambitieux à ses côtés.
Film très intéressant et très complexe à analyser, puisqu’à l’instar de quelques chefs d’œuvre du cinéma parano de l’époque (
Le Locataire de Polanski,
Conversation secrète de Coppola ),
The Nickel Ride joue sur les micro-signes, les petits éléments de rien du tout qui réunis forment un climat très angoissant. En plaçant le film entièrement sous regard de son personnage principal, Mulligan prend un risque payant ; en effet l’interprétation de Jason Miller m’a semblé aussi brillante que sobre. L’écriture scénaristique évite toutes les caractérisations hâtives propres aux genres et Cooper, ni héros ni anti-héros, est un être complexe : mafieux mais époux aimant, menaçant mais populaire dans sa ville, angoissé mais digne. Je pense que pour un scénariste, c’est l’enfer sur terre que de décrire un personnages de ce type parce qu’il échappe totalement aux gimmicks et aux habitudes du spectateur qui inconsciemment aime savoir rapidement de quoi il en retourne.
The Nickel Ride est aussi un film sur le vieillissement, sur le sentiment de voir notre monde nous échapper et de devenir étranger à notre propre rôle social - ce n’est sans doute pas un hasard si à l’occasion de l’anniversaire de Cooper, on lui offre une montre et une horloge -. Il s’inscrit dans son époque aussi bien thématiquement que formellement puisque la mise en scène fait beaucoup penser au Scorsese de
Mean Streets, voir à du Cassavetes, mais n’a absolument pas vieilli. Peut-être est-ce de la surinterprétation, le film s’y prêtant forcément beaucoup, mais
The Nickel Ride ne me semble absolument pas être un film sur la mafia, celle-ci pouvant très bien être remplacée par n’importe quel travail un tant soit peu aliénant.
The Nickel Ride est l’histoire d’un homme qui se révolte sans espoir de vaincre contre son environnement, et c’est une très belle histoire et un grand film qui loin d’être théorique est au contraire très intimiste et très attaché à son personnage principal.
Un très grand merci à Jean-Baptiste Thoret pour être l’un des rares critiques à lui avoir consacré une analyse ( plusieurs autres films critiqués ici lui doivent également beaucoup ), et à Patrick Brion pour avoir diffusé cette rareté au cinéma de minuit. Il se trouve désormais sur le site smartorrent.
Malheureusement, toujours de captures car vu à la télé.
Boris.