Casque d’or ( Jacques Becker, 1952 )
Dans les années 1900, la prostituée Marie ( Simone Signoret ) et le charpentier Manda ( Serge Reggiani ) tombent amoureux. Manda se bat avec un ancien amant de Marie et le tue. Après que le couple se soit enfui, Manda découvre que son meilleur ami a été accusé du meurtre.
Je pourrais disserter longtemps des énormes qualités d’interprétation, de reconstitution, de mise en scène et tout mais d’autres en ont mieux parlé que moi un peu partout sur le web donc je vais me concentrer uniquement sur le scénario et les dialogues pour expliquer pourquoi je place Becker au-dessus de cinéastes très estimables comme Carné ou Clouzot par exemple.
Casque d’or est l’un des films français les mieux dialogués de tous les temps alors qu’il est totalement avare de bons mots d’auteur comme en raffolaient Guitry, Prévert, Audiard ou Jeanson à l’époque. Les personnages passent une bonne partie du film à s’insulter ( pour l’époque, c’est un vrai déferlement de vulgarités ) et parfois les seconds rôles entament des discussions complètement inutiles à l’intrigue, comme lorsque l’un des truands explique qu’un chapeau lui donne une tête d’idiot ; ce côté très spontané, très réaliste fait qu’on s’immerge beaucoup plus facilement dans l’ambiance de
Casque d’or que dans beaucoup de films d’époque plus ampoulés.
Il y a les dialogues, donc, mais aussi les silences. Leur utilisation est encore plus remarquable. Deux exemples : le jeu de regards entre Signoret et Reggiani lors de leur rencontre ( aussi puissant que celui entre Barry et Lady Lyndon chez Kubrick ), ou la révélation de la traîtrise d’un personnage : un truand est blessé à mort mais parvient à rejoindre ses amis. Lorsque le traître arrive, il se demande - comme le spectateur - si le mort a pu dénoncer la trahison avant de mourir. Sans un mot, les personnages se détournent tous du félon lorsqu’il leur parle, quittant tous la pièce en même temps. Ou comment donner une information capitale sans un mot, et comment faire confiance à l’intelligence du spectateur pour combler les blancs. On retrouve ça dans l’emploi d’ellipses : Reggiani est d’abord fiancé puis plaque tout pour Signoret sans aucune scène explicative entre les deux. Becker préfère nous laisser imaginer la confrontation plutôt que de passer par la scène bateau habituelle.
Qu’on me pardonne donc d’avoir insisté autant sur ce point mais c’est à mes yeux ce qui différencie un très bon film d’une merveille comme
Casque d’or ; et si mon Becker préféré demeure
le Trou ( un de mes 5 films français favoris de tous les temps, et l’un des 4-5 que je montre systématiquement à mes copines ), ce
Casque d’or est l’une des grandes réussites du cinéma hexagonal des années 50.
La mort a pondu un œuf ( Giulio Questi, 1968 )
Marco ( Jean-Louis Trintignant ) est un entrepreneur frustré travaillant avec sa riche femme Anna ( Gina Lollobrigida ) dans un élevage de poulets en batterie. Marco assassine une prostituée dans une chambre d’hôtel tandis que les pressions des actionnaires pour augmenter le rendement de son entreprise s’accentuent.
Attention : OVNI. Giulio Questi, gros cinglé qui avait déjà complètement dynamité le western avec son délirant
Tire encore si tu peux ! ( un des meilleurs rôles de Tomas Milian ), offre ici une sorte de variation avant-gardiste du giallo, ou seules les cinq premières minutes correspondent au genre, avant qu’on se rende compte que tout ce qu’on pensait savoir est faux.
Faux cinéma de genre ? Clairement, mais vrai cinéma politique.
La mort a pondu un œuf est l’une des charges anti-capitalistes les plus frontales et les plus violentes que j’ai vu de ma vie. Toute la véritable horreur à laquelle Trintignant fait face est liée à la notion de productivité, comme lorsque ses supérieurs se réjouissent de la naissance de poulets mutants, sans ailes et sans tête, parce qu’ils seront plus rentables. Il s'opère d'ailleurs un intéressant basculement à ce moment : Trintignant, qui nous semblait totalement dingue jusqu'ici, apparait pour le coup être le seul homme lucide face à l'horreur.
Problème : l’avant-garde est quelque chose qui vieillit souvent très mal. En 1968, les mouvements de caméra dans tous les sens et les 25 plans par seconde très Nouvelle Vague étaient peut-être supportables, en 2012 ce n’est clairement pas le cas et la mise en scène est très, très pénible. Il y a quasiment une heure de creux à mi-film, et c’est beaucoup, une heure durant laquelle on s’ennuie. Et la musique omniprésente de Bruno Maderna, sorte de jazz dissonant, contribue encore plus à faire de
La mort a pondu un œuf un film tellement en avance sur son temps que le temps a judicieusement choisi de ne pas le rattraper. Clairement tout sauf inintéressant ( à noter que le co-scénariste de Questi était un collaborateur d’Antonioni, prouvant une fois de plus l’idiotie de la distinction qualitative entre les auteurs et les cinéastes de genre ),
La mort a pondu un œuf est un film au propos peut-être encore plus pertinent aujourd’hui, à ceci près que sa forme résolument prétentieuse peut décourager même des grands malades comme moi. Je serais assez curieux de voir ce que quelque un comme corum en penserait, la personnalité déprimée et aliénée de Trintignant pouvant peut-être rehausser son intérêt. En tout cas un film comme il n’y en a aucun autre, et c’est déjà beaucoup ; mais je ne peux pas non plus conseiller objectivement quelque chose d’aussi autiste.
The Loveless ( Kathryn Bigelow et Monty Montgomery, 1982 )
Un motard, Vance ( Willem Dafoe ) sort de prison. Il rejoint quelques amis à lui dans un bled perdu des Etats-Unis ou la présence des bikers est diversement apprécié par la population. Vance se met à sortir avec Telena ( Marin Kanter ), une jeune femme au passé trouble.
Ce premier film de l’excellente réalisatrice Kathryn Bigelow est de très loin son plus méconnu, le succès inattendu de
Démineurs ayant conduit les distributeurs à ressortir
The Loveless de l’oubli. Il est aussi son film le plus atypique et le plus difficile d’accès. Paradoxe qu’une cinéaste réputée pour ses films d’action (
Point Break,
Strange Days… ) ait débuté par une œuvre dans laquelle il ne se passe à peu près rien du tout, et où pendant plus d’une heure les personnages ne font que boire de la bière, se rendre au bar et lancer des couteaux.
Cette langueur est-elle due à Bigelow ou à son co-réalisateur Montgomery, qui ne reviendra jamais derrière la caméra mais produira les films de David Lynch ? Sans doute un peu des deux, car on retrouve les thèmes de l’ambiguïté sexuelle, de la bande d’asociaux ou du personnage coincé entre deux mondes qui caractérisaient
Point Break ou
Aux Frontières de l’aube, par exemple. Sauf qu’au final,
The Loveless fait plus penser à du Jarmusch ou du Wenders qu’à ces films là. D’où la grande difficulté de décrire une œuvre reposant entièrement sur son ambiance, qui pourra autant captiver le spectateur que l’ennuyer prodigieusement ; je suis d’ailleurs à mi-chemin entre les deux, admiratif devant l’aspect résolument original du film comme sincèrement emmerdé par sa trop longue durée. J’aime beaucoup le fait que le personnage de Dafoe n’intervienne pratiquement jamais en lui-même mais soit le catalyseur des angoisses refoulées des gens autour de lui. Dafoe, dont c’est d’ailleurs le premier rôle titre au cinéma, est excellent en espèce d’ange hermaphrodite. On pourra également souligner une très bonne maîtrise de la mise en scène et du montage, surtout pour un premier film, et une excellente BO de l’époque avec notamment les Lounge Lizards, dont le chanteur John Lurie a joué plusieurs fois pour Jarmusch, comme quoi tout se recoupe.
Moins abouti que les futurs grands films de la dame,
The Loveless est une intéressante curiosité et un film résolument atypique.
Merantau ( Gareth Evans, 2009 )
Yuda ( Iko Uwais ), un jeune artiste martial, quitte son village natal en Indonésie pour se rendre à Jakarta. Sur place, il découvre un vaste réseau de prostitution contre lequel il décide de se battre.
Film destiné à promouvoir un art martial indonésien, le silat,
Merantau réunissait avant le très bon
The Raid sorti cette année le réalisateur Gareth Evans et l’acteur Iko Uwais. Si les deux films ne diffèrent pas beaucoup d’un point de vue formel, le réalisateur a cependant opté sur deux stratégies narratives très différentes : si
The Raid était dénué de réflexion et entrait directement dans le vif du sujet,
Merantau se veut beaucoup plus psychologique, beaucoup plus intériorisé.
Le petit problème c’est que quand on dispose d’un scénario encore plus débile que le Van Damme de base à la fin des années 80, limiter les scènes d’action aboutit à un gros foirage. Non pas que les scènes d’actions soient mauvaises ( elles sont même très bien filmées, quoique moins sauvages que dans
The Raid ) mais pour environ 20 minutes d’action il faut se farcir un blabla d’un total inintérêt. Le héros croise une fille, décide de la sauver avec son petit frère qu’elle nourrit, les méchants veulent péter la gueule au héros mais le héros pète la gueule aux méchants… A ce sujet, ceux-ci sont évidemment des occidentaux déviants qui hurlent à chaque apparition et dont l’homosexualité est fortement sous-entendue. Qui plus est certains choix de mise en scène ( ralenti interminable pendant que le pote du héros prend environ 84 balles dans le corps ) sont extrêmement douteux, n’est pas John Woo qui veut. Et surtout, autant Iko Uwais est excellent quand il s’agit de donner des coups de pied, autant les scènes dramatiques donnent plutôt envie de rire.
Même au niveau de la progression, rien ne colle : le héros est mis KO au bout d’un quart d’heure de film par 4 gros bras débiles, et sans explication valable il parvient en revanche à défoncer environ 30 types durant la scène finale. Je sais bien qu’un film d’action n’a pas forcément à être réaliste mais ici le traitement scénaristique complètement bâclé se voit comme le nez au milieu de la figure. C’est d’autant plus dommage que le filmage des scènes d’action est exempt de tout surdécoupage de toute cette esbroufe qui gangrène parfois le cinéma US. Mais trop idiot quand il s’agit de verser dans la psychologie, trop chiant entre deux scènes d’action et trop en retard sur son époque,
Merantau est un ratage dont certains défauts seront gommés et certaines qualités transcendées dans le bien meilleur
The Raid.
La queue du scorpion ( Sergio Martino, 1971 )
A la suite de l’explosion d’un avion, une femme hérite de l’argent de son mari milliardaire. Alors que la compagnie d’assurance envoie Peter Lynch ( George Hilton ) enquêter sur celle, celle-ci est assassinée. Parallèlement, Interpol s'intéresse également à l'affaire.
J’ai été très violent envers Sergio Martino dans mes dernières critiques au motif que ces derniers temps, tous ses films que j’avais découvert étaient plus (
Rue de la violence,
Mannaja,
Ton Vice… ) ou moins (
Torso ) ratés. Avec
La queue du scorpion, Martino revient non seulement au niveau du très bon
l’Etrange vice de Mme Wardh mais en plus délivre son film le plus intéressant à mes yeux du point de vue de la mise en scène. Oubliez donc les conneries que je racontais la semaine dernière sur son incapacité à être efficace en guise de styliste, il parvient ( enfin ) ici à sortir de la routine et ose des idées de mise en scène ( la conversation avec Luigi Pistili et ses cadrages atypiques, l’énucléation au tesson de bouteille ) qui sont très bien amenées ; le travail sur la photographie fait également plaisir à voir ( très beaux jeux de lumière ) et les scènes de meurtre sont meilleures que dans ses autres films. Je serais bien plus réservé sur le casting : George Hilton n’est pas très charismatique et si Anita Strindberg est magnifique, on a toujours l’impression que son personnage s’est trompé de film, venant alourdir un scénario déjà limite question cohérence ( ceci dit,
Torso et
Ton Vice… allaient bien plus loin dans l’invraisemblable ) ; globalement, on regrette un peu l’absence d’Edwige Fenech qui reste la reine du giallo de ces années là.
Au moins, on échappe aux innombrables scènes de cul habituelles ; la fin est très décevante, comme c’est souvent le cas chez Martino, il est en effet difficile d’arriver à résoudre de manière cohérente une histoire aussi peu crédible. Bonne BO de l’habituel Bruno Nicolai également. Les scènes dialoguées sont souvent inintéressantes mais les meurtres sont très bien éxécutés.
Globalement, une réussite dans le domaine du giallo donc, mon préféré de son réalisateur avec
l’Etrange vice de Mme Wardh, et la preuve que parfois il faut persévérer avec des cinéastes qu’on apprécie peu. Mes excuses Sergio !
Boris, voilà donc une série de chronique hautement merdique ou on ne trouve pas le moindre blaxploitation qui traine, signe de la victoire par KO de la dictature du bon gout sur ma petite personne.