ATTENTION SPOILERS !!!!!
J’entendis parler la première fois de ce projet (le projet Q) lors de la sortie de la Ligne rouge. A l’époque, je lisais tout ce qui concernait de près ou de loin le cinéaste Texan : coupable d’un des meilleurs premiers films de l’histoire du cinéma (Badlands), retraite de 20 ans entre Les moissons du ciel et La Ligne rouge, professeur de philosophie à Paris, pépiniériste au Texas, ermite désespéré d’Hollywood, interdiction formelle de vendre son image ou son discours pour son art, obsédé de l’heure bleue, fan du PSG, le dernier grand formaliste…
A l’époque, ce projet devait évoquer l’apparition de la Vie dans les océans, au cœur d’une grande fresque métaphysique où les hommes ne sont que des variables. Il était question d’un minotaure aquatique, narrateur de ce chaos, il était question de l’Inde et sa spiritualité de l’éphémère, il était question d’un projet pharaonique si difficile à monter qu’il aurait entraîné le départ de Malick des plateaux pendant près de 20 ans.
Dès Badlands, le projet Q était dans les cartons, et il est probable que Malick n’est entré en cinéma que dans la perspective d’enfanter cette œuvre. A la vue de The tree of life, l’étrange sensation que ses précédents films étaient des essais, des tentatives, des expérimentations, histoire de se faire la main avant LE projet de toute sa vie.
Malick avait un petit frère, celui-ci passionné de guitare voulait en faire son métier. Par dépit, ne se trouvant pas le talent nécessaire de sa passion, il se brisa les doigts. Sans talent, et les mains mutilées, le frère de Terrence se suicida. A la suite de ce trauma, Malick entra dans une école de cinéma. De l’art comme consolation des affres de l’existence, Tree of life, œuvre autobiographique, est l’hommage d’un cinéaste à son frère, et tellement plus encore : une œuvre intimiste qui atteint l’universalité.
Je ne sais pas comment aborder cette œuvre à l’écrit, il me semble si antinomique d’employer l’écriture pour donner à dire ce qu’il a tant suscité en moi. En dépit d’une profondeur théorique indéniable (et comment !), Tree of life est un trip sensoriel qui s’adresse au soi, qui n’a de cesse de nous interroger, à la façon du regard supplicié face caméra de la mère endeuillée (Jessica Chastain, sublime, déchirante, solaire, gracieuse), « Toi, qui me regarde, où est tu quand tu t’effondres en larmes ? » « Où es-tu quand la vie te prive quotidiennement de quelque chose ? » « Que fais-tu pour supporter tout ça ? ». Comment écrire alors, ce ressenti intime, le dialogue intérieur que ce film instaure en moi-même, comment trouver les mots pour traduire le torrent émotionnel qui m’a noyé au cours de chacune de mes rencontres avec The Tree of life ?
Nous sommes condamnés à mourir, et qu’importe la grâce en attendant, elle ne nous sauve pas du malheur, de l’arbitraire du sort, de la tristesse. Dieu ne sauve personne, c’est un menteur, à l’image de la figure du père (Brad Pitt, dans peut-être son meilleur rôle), souveraine comme son idole, tyrannique, violente, aigrie et jalouse, qui croit au rêve américain parce qu’il est normal d’être un bon croyant, qui fait dans l’éducation à la dure pour ses fils pour les préparer à la rudesse de l’existence : « barbarism begins at home ».
Ce Dieu des hommes est une fausse idole qui pervertit les cœurs, qui condamne à la perte de l’innocence dont il est impossible de faire le deuil. Si Dieu est, alors il s’en moque, il est indifférent à notre sort, il est l’ordre des choses, le cours naturel de l’indifférence devant notre appel. Le silence obsédant de la nature, le silence obsédant des adultes quand les enfants comprennent l’horreur de notre monde qu’on leur vend comme un idéal de bonheur à condition de prier pour son salut et d’être bon avec son prochain. La tentation de la violence : « pourquoi je fais ce je hais ? », pourquoi s’excuser d’être mauvais quand on se sent trompé à ce point par la vie telle qu’on la présente à l’église ? Cette perte de l’innocence, avec ou sans le concours d’un Dieu grimaçant lors d’un repas de famille, qui n’a de cesse hanter l’adulte que l’on doit devenir. Que faire de tout ça, de toute cette tristesse ?
Tree of life est un film cerveau, celui de Jack, interprété par un Sean Penn qui se rappelle chaque année le jour de la mort de son frère, et plonge alors dans ses réminiscences, aux temps bénis de l’enfance jusqu’à la perte de son innocence, quand il ne savait pas l’horreur à venir, quand il jalousait son petit frère, quand il apprit à détester son père, quand sa mère avait la grâce. Et les souvenirs, mêlés aux visions, d’avancer et reculer à la façon de la marée, ou du rythme des sanglots, dans une mise en scène impressionniste qui n’en retient que la prime essence, toute de rafales, de reflets, de murmures, de chaos, de saccades qui guette et recherche partout l’instant où l’éternité est possible, comme on piste et pleure un être cher et disparut. A l’œuvre, la fièvre de celui qui recherche le paradis perdu quand tout le deuil est à faire.
Le silence déraisonnable du monde, l’univers qui se passe de nous, et qui se contente d’être de la même façon que les séquences cosmiques s’insèrent dans Tree of life pour signifier l’indifférence à nos malheurs, mais également sa beauté sans cesse renouvelée, comme un rappel de notre précarité qui sublime : cessons les manœuvres de l’égo, oublions-nous, il faut accepter l’insupportable, et faire avec notre solitude métaphysique, faire le deuil de son enfance. Mais est-ce possible ? Pas de réponse…
Si ce n’est peut-être le recours à l’imaginaire, comme moyen de transcendance, le cinéma bien sûr, pour enfin se réconcilier avec soi même, à la façon de cette dernière séquence, que d’aucuns qualifieraient de kitsh ou de new age, où tout peut devenir possible, en soi : les retrouvailles de Jack avec son père brisé, et sa mère réunie avec son petit frère, et l’océan primordial, et le désert, et le masque de Dieu qui tombe. Jack devient alors le démiurge de sa propre réconciliation avec lui même, le temps d’une ascension mécanique dans une tour de verre. Voilà ce que propose le cinéma : un art idéal où l’on peut mettre en scène les drames qui nous consument au quotidien, et les transcender sur pellicule, les exorciser par la lumière d’un projecteur braqué sur une toile toujours vierge, et se donner à soi les moyens de se consoler de la vie, et pourquoi pas, comme Jack, le temps de redescendre sur terre, d’esquisser le début d’un sourire. Le cinéma comme un pont entre la nature et la grâce ; l’art comme rédemption.
Mais c’est déchirant. Tree of life est l’œuvre artistique qui m’a faite le plus mal jusqu’à présent, mais je sais qu’en la portant en moi pour le restant de mon existence, elle me rend meilleur envers moi-même. J’ai retrouvé la foi en le cinéma, je comprends désormais la force de cet art : la possibilité d’immortaliser les plus vives douleurs de l’existence, tout en les exorcisant dans une mise en scène.
En creux, l’Art ne coïncide jamais avec la vie, mais il peut consoler d’elle. Par la prière.
Tree of life est une prière à la beauté, cela ne s’explique pas, ça prend aux tripes, ça fait mal, et en même temps ça console, comme si à travers soi, c’était toute l’humanité que l’on endure et qu’on embrasse.
J’arrête là, c’est de la merde ce que j’ai écrit, le film est tellement plus, tellement vaste, tellement fou…
Osez le voir, et abandonnez-vous à vous-même. C’est tout. Qui sait, il vous donnera le coup de grâce.
Une dernière chose, cette musique tiée du film, qui en reflète bien l'ambiance : à écouter à partir de 2 min 20 :
www.youtube.com/watch
Personnellement, cette musique me fait à chaque fois pleurer. C'est trop.
[ Dernière modification par black-monday le 22 mai 2011 à 21h54 ]
[ Dernière modification par black-monday le 22 mai 2011 à 21h55 ]

