The Shooting ( Monte Hellman, 1967 )
Je suppose qu'on est venu pour Coigne et qu'on a tué Leland a la place. Comme je suis le suivant, je me planque.
Will Gashade ( Warren Oates ) exploite une mine avec son frère Coigne et leurs amis Colley ( Will Hutchins ) et Leland. Lors de son retour, il est accueilli par la tombe de Leland et des coups de feu de Colley, qu'il parvient à raisonner et qui lui annonce que Leland et Coigne auraient eu des ennuis en ville, à la suite desquels Coigne s'est enfui et Leland a été abattu. Will et Colley partent donc à la recherche de Coigne jusqu'à ce qu'une jeune femme ( Millie Perkins ) ne leur demande, en échange d'argent, de l'accompagner jusqu'à la ville. En chemin, le trio est rejoint par Billy Spears ( Jack Nicholson ), qui semble très bien connaitre la jeune femme et que Will suspecte d'être un tueur.
Les fanatiques du film de scénario vont pouvoir passer tranquillement leur chemin : the Shooting est un film dans lequel la quasi-totalité des 80 minutes le composant sont consacrées à la marche des personnages. Les dialogues y sont assez peu nombreux et généralement les discussions entre personnages tournent court et n'amènent à rien. Les enjeux ne sont même pas réellement " résolus " en fin de film et les motivations des personnages demeurent un mystère pour le spectateur. Au fur et à mesure de son récit le film en devient de plus en plus opaque, presque absurde, ou Hellman arrive paradoxalement à créer de l'abstraction en se concentrant sur les moments de creux de la vie des cowboys. Le
Gerry de Gus Van Sant saura s'en inspirer quelques décennies plus tard, mais Hellman ne souffre pas de la comparaison tant the Shooting est d'une grande beauté picturale qui fait éclater le sens du cadre impressionant de son réalisateur. Les personnages ne se comprennent pas, les flashbacks ne correspondent pas aux descriptions de celui qui les a vécu, on vide son chargeur sur des cibles inutiles, les gens vivent et meurent sans raison et la vie forme un puzzle qui ne représente rien. Abstrait, introspectif et fascinant.
Dans the Shooting, tout ce qui est certain, c'est que marcher dans le désert donne soif.
C'est le premier Monte Hellman d'une série que je vais chroniquer, les prochaines séries verront donc les découvertes de
L'ouragan de la vengeance,
Macadam à deux voies et
Cockfighter.






Vidéodrome ( David Croneberg, 1983 )
Vive la nouvelle chair.
Max ( James Wood ) est le patron d'une petite chaine de télévision spécialisée dans les programmes violents et pornographiques. Invité par une émission à défendre sa programmation, il rencontre Nicki ( Debbie Harry ), animatrice radio, qui va devenir sa maitresse et va lui faire découvrir ses tendances SM. Un soir, Max découvre l'existence de Vidéodrome, un programme montrant simplement des gens se faisant torturer, qui entraine la fascination de Max, ainsi que l'envie de Nicki de participer à Vidéodrome. De plus, Max ne tarde pas à avoir des hallucinations.
BM nous a plusieurs fois fait part de sa passion inconditionelle pour Terrence Malick mais je suis étonné qu'il ne nous ait pas parlé de Cronenberg tant les obsessions de celui-ci ( le corps, la mutation, l'alinéation, l'organique ) me semblent proches de la conception du cinéma que défend BM.
Vidéodrome est un film absolument fascinant qui est, de tous les Cronenberg que j'ai vu ( 9 avec celui-ci ) le plus difficile d'accès et le moins explicite. Le fait que Max délire une bonne partie du film empêche de trop savoir ce qui est réel de ce qui ne l'est pas, d'autant plus que le héros est ici le plus souvent manipulé, soit par la fille d'un théoricien du système médiatique soit par un groupuscule d'extrême droite décidé à purifiter la télévision de toute sa perversion. Le discours de ce groupe, d'ailleurs, n'est pas sans rappeler celui de certains partis extrémistes actuels, la comparaison, qui fait par ailleurs froid dans le dos, révélant bien la puissance prémonitoire du film ( volonté de redonner à l'Amérique sa force passée, exigence de pureté, haine de ce qui est assimilé à de la perversion... ). Les mutilations et transformations physiques sont légions et James Wood est impeccable, de même que la musique d'Howard Shore. Vidéodrome est un film complexe à appréhender qui, sans jamais faire dans la prétention Nolanienne, délivre son quota de moments tétanisants et mémorables. Je le reverrais sans doute en vue de mieux percevoir certaines idées qui, il faut le dire, son extrêmement complexes à appréhender.
Le Corbeau ( Henri-Georges Clouzot, 1943 )
Ces petits carrés de papier blanc pleuvaient sur la ville. Ils ont fait rire quelques uns d'entre vous. Auriez-vous ri si vous aviez su qu'ils auraient fait pleurer une mère ?
Dans une petite ville, les habitants reçoivent des lettres anonymes venant écorcher la réputation de certaines personnes, notamment du docteur Germain ( Pierre Fresnay ), accusé de pratiquer l'avortement clandestin du fait que plusieurs de ses patientes aient perdu leur bébé en accouchant, et Laura Vorzet ( Micheline Francey ), femme du docteur Vorzet ( Pierre Larquey ), attaquée sur le fondement d'une relation adultérine avec Germain. Lorsqu'un malade se suicide après avoir reçu une lettre lui indiquant son absence de chances de guérison, la communauté se lance dans la recherche du mystérieux corbeau, ou la principale suspecte demeure Marie Corbin ( Héléna Manson ), la soeur jalouse de Laura.
En dépit de son impressionant talent de cinéaste, j'ai souvent éprouvé des réserves sur les classiques de Clouzot, trouvant par exemple
Le salaire de la peur inférieur au remake de Friedkin ou
Les diaboliques handicapé par le jeu de Véra Clouzot. D'ou une joie d'apprécier pleinement ce qui devient donc à mes yeux le chef d'oeuvre du cinéaste, ou celui-ci n'a pas encore cedé à son pessimisme facile de ses oeuvres d'après-guerre et ou le talent des acteurs conjugués à un scénario très écrit et à une mise en scène impeccable donne un résultat admirable. Ma minuscule réserve porterait sur un dénouement que j'ai du mal à trouver totalement cohérent avec l'histoire, que je ne peux donc pas développer sans spoiler.
Sinon, le film est porté par des acteurs formidables, notamment un Pierre Fresnay légèrement misanthrope et une Ginette Leclerc fascinante dans le rôle d'une sorte de nymphomane handicapée que Clouzot a le culot de faire atteindre ses objectifs et de présenter pratiquement comme une héroine. La paranoia semble contaminer tout le monde et la critique de la délation en 1943 demeure sacrément courageuse. Certaines séquences comme l'enterrement sont très belles visuellement et la tension est constante. Très grand film.
La Poison ( Sacha Guitry, 1951 )
J'observe une chose extraordinaire : c'est à quel point le fait d'avoir commis un crime peut développer l'intelligence ! Jamais en temps normal je n'aurais été aussi brillant que je viens de l'être à l'instant.
Paul Braconnier ( Michel Simon ) ne supporte plus sa femme ( Germaine Reuver ), qui rend sa vie insupportable et qui éprouve pour lui un mépris tel qu'elle va tenter de l'empoisonner. Mais Paul, ayant entendu à la radio le discours de maitre Aubanel ( Jean Debucourt ), avocat réputé pour ses acquittements de meurtriers, a une idée : allant voir maitre Aubanel, il lui fait croire qu'il a déja tué sa femme pour déterminer quelles circonstances auraient été les plus faciles à défendre en justice, puis rentre chez lui en vue de tuer sa femme... qui a choisi la même soirée pour passer à l'action.
Certains d'entre vous auront peut-être vu le pitoyable remake de Jean Becker,
Un crime au paradis, qui arrive à rendre plats les incroyables dialogues de Guitry dont la drôlerie n'a d'égale que la férocité. Car la Poison est un film méchant, un film à l'humour noir incroyable ou le génie de Michel Simon retranscrit parfaitement l'aspect immoral de son héros, à la fois brave type sympathique et débonnaire et personnage décidé à assassiner sans ménagement sa femme sans en éprouver la moindre gène. Guitry ne se gène pas pour faire un portrait à charge des villageois, tous très contents de l'afflux touristique provoqué par le meurtre et les bénéfices commerciaux qu'ils en retirent. Braconnier n'a d'ailleurs qu'a crier quelques mots à la fenètre pour que la rumeur selon laquelle sa femme le tromperait fasse le tour du village. Le milieu judiciaire ne s'en tire pas mieux, Braconnier ne se privant pas, à l'occasion de quelques tirades délirantes, de prouver que l'assassinat de sa femme n'était après tout que ce que la justice aurait elle-même prévu pour celle-ci, et que par conséquent il ne saurait lui être reproché de s'être " défendu préventivement ". " il tient à la fois de la chimère et du clown ", dira avec a propos maître Aubanel pour décrire Braconnier, nouveau personnage venant alimenter une gallerie démontrant l'incroyable talent de Michel Simon, l'un des plus grands acteurs français de tous les temps à mes yeux.
La fiancée de Frankenstein ( James Whale, 1935 )
Elle me déteste. Comme les autres.
Lors d'une discussion entre amis, Lord Byron complimenter Marie Shelley sur son histoire de Frankenstein. Mary lui explique qu'il ne s'agissait que de la première partie, et nous invite à écouter la deuxième.
La créature de Frankenstein ( Boris Karloff ) n'est donc pas morte dans l'incendie du premier film et tente de fuir la vindicte populaire. Le baron Frankenstein ( Colin Clive ), quand à lui, reçoit la visite de l'inquiétant docteur Pretorius qui le pousse à calmer le monstre en créant une femme de la même manière afin de lui donner une compagne. Bien que Frankenstein ait appris de ses erreurs, il finit par céder lorsque Pretorius s'en prend à sa fiancée.
Après un premier épisode qui demeurait ma plus belle découverte de cette série de film de monstres, James Whale remet le couvert pour délivrer une suite encore supérieure, ou l'accent est mis sur l'humanité du monstre et ou la performance de Boris Karloff est encore plus impressionante que dans le premier, alternant pathétique, tristesse, colère, incompréhension et naiveté avec une justesse incroyable. La rencontre entre la créature et un vieil aveugle qui fascine le monstre en jouant du violon est un moment doté d'une poésie qui n'a rien à envier au passage avec la petite fille du premier film. De même, l'incapacité du monstre, qui pourtant évolue ( il apprend à parler en milieu de film, et ses réactions semblent moins instinctives que dans le premier film ) à trouver sa place dans la societé culmine dans un passage très réussi ou il découvre que la femme-monstre a peur de lui. Comme la majorité des grands films, la fiancée de Frankenstein est sur le film du rasoir, frollant sans arrêt le ridicule sans y tomber, la maitrise de Whale et le charisme de Karloff y étant pour beaucoup. Ce sera le dernier Frankenstein du premier, tandis que le second remettra le couvert en 1939 pour
Le fils de Dracula.... bientôt chroniqué ici !
Voilà donc pour cette série de 5 très beaux films qui méritaient tous qu'on passe un petit moment à vanter leurs très différentes qualités. La prochaine série verra donc notamment la suite des cycles sur Monte Hellman et sur les films de monstre, ainsi qu'une bonne surprise non-sortie en salles sans que je comprenne pourquoi. Ca s'arrange un peu pour les captures sinon, même si j'ai bien vu que j'en avais un peu merdé une ou deux et que celles sur la Poison ont une qualité très limite, ça risque malheureusement de se reproduire quand le support de visionnage n'est pas à la hauteur du film.
Boris.