Le monde sur un fil ( Rainer Werner Fassbinder, 1973 )
Le professeur Vollmer est à la tête d’un institut de cybernétique qui est parvenu à créer un monde artificiel dans lequel quelques milliers d’entités vivent comme des humains. Lorsque Vollmer meurt subitement, le docteur Stiller ( Klaus Lowitsch ) rencontre Lause, le chef de la sécurité auquel Vollmer avait révélé un secret avant de mourir. Lause disparaît et plus personne ne se rappelle de son existence excepté Stiller, qui petit à petit commence à ressentir les mêmes symptômes que Vollmer.
Long téléfilm de trois heures 20,
Le monde sur un fil est un Fassbinder TRES atypique, différent de ses mélodrames politiques et œuvre de science-fiction sur les réalités virtuelles qui en font l’ancêtre évident des
Matrix,
Inception et autres
Avatar. Il est d’ailleurs drôle de constater que les anti-Matrix qui évoquent sans arrêt des plagiats d’œuvres japonaises n’aient pratiquement jamais cité ce qui est une des sources les plus directes ( genre le héros qui change de réalité à l'aide du téléphone, ou l'interrogation " est-ce que le café est marron parce qu'il a été décidé ainsi dans une autre réalité ", voilà quoi ), et oui que voulez-vous, Fassbinder était allemand, il ne pouvait donc faire un vrai film de science-fiction intelligent… et bien si.
Le monde sur un fil est un téléfilm doté d’une mise en scène mobile et élaborée, Fassbinder n’hésitant pas à varier ses cadres et à enchaîner des travellings surprenants pour accentuer le malaise de Stiller. La photo est signée de l’habituel complice de Fassbinder, Michael Balhaus qui a ensuite continué sa carrière chez Scorsese et qui délivre des teintes bleuâtres dérangeantes dont je ne suis pas extrêmement client personellement.
Le monde sur un fil est une œuvre extrêmement froide. Certains critiques y voient l’équivalent formel de la situation des entités programmées, mais le regard du réalisateur est vraiment trop distant de ses personnages, comme lorsque Stiller assiste à la mort accidentelle d’une femme sans sembler dérangé le moins du monde. Heureusement,
Le monde sur un fil laisse des tas de questions en suspens et permet au spectateur de s’interroger sur les points de scénario obscurs. Qui plus est la thématique générale est évidemment passionante.
Toutefois, l’œuvre ne tient pas tout à fait ses presque trois heures et demie et l’ennui pointe plusieurs fois son nez dans la dernière partie. La quête de Stiller tend à ressembler à une suite de fausses pistes ( est-ce que A est l’agent de contact ? Non, c’est juste un agent double des finances dans l’institut scientifique. Est-ce que c’est B alors ? Non plus, etc. ) pas franchement captivante.
Le monde sur un fil est le moins connu des bons films de science-fiction. Tous ceux qui nous gonflent avec les Wachos et Christoper Nolan devraient y jeter un coup d’œil car en dépit de divers points noirs qui font que je n’y vois pas un grand Fassbinder,
Le monde sur un fil est totalement contemporain dans son propos et ce en dépit d’une forme très datée ( on sent bien les années 70 ).
J'ai mis cette chronique en premier parce que si je ne vous parle pas de ce film, ben personne ne le fera ; DVD chez Carlotta, achetez-le.
Pusher ( Nicolas Winding Refn, 1996 )
A Copenhague, Frank ( Kim Bodnia ) vend de la drogue avec son complice, le minable Tony ( Mads Mikkelsen ). Frank vit avec la prostituée Vic ( Laura Drasbaek ) qui souhaite s’enfuir le plus loin possible de Copenhague. Pour se renflouer, Frank emprunte au parrain Milo ( Zlatko Buric ) en vue de conclure un gros deal. Le deal foire, Frank est dénoncé par Tony et n’échappe à la prison qu’en détruisant toute la marchandise.
Premier film d’un cinéaste danois dont on a beaucoup entendu parler depuis son ascension à Hollydood,
Pusher est une œuvre intéressante qui ne m’a globalement pas convaincu. Au positif : des personnages de losers plus vrais que nature et servis par des acteurs impeccables, ce qui sera une des plus grandes forces de la série durant les trois épisodes ; un refus de la glorification des truands bien combiné avec une absence de moralisation ainsi qu‘une énergie viscérale de l‘ensemble. Ajoutons à tout cela une tension palpable durant certains des meilleurs moments du film ( les rencontres avec Milo par exemple ) et une excellente scène de poursuite ou Frank réalise le sprint de sa vie face à la police.
Au négatif, j’ai trouvé la mise en scène très confuse et brouillonne. Deux fois sur trois, la caméra à l’épaule fait perdre l’action ou donne le mal de mer, et on est très loin de la maîtrise qu’avait par exemple à Fukasaku qui filmait le chaos d’une manière similaire. Le scénario sent le déjà vu ( en mieux ) du côté du cinéma américain et n’est pas exempt de longueurs. Qui plus est, contrairement à ses suites,
Pusher peine à intéresser au sort de son personnage principal. Frank est un raté mais qui n’a pas grand-chose qui pousse à s’attacher à lui : son amitié avec Tony ne vaut rien, pas plus que sa relation avec Vic qui elle semble éprouver quelque chose. Par conséquent l’articulation générale de la trame narrative autour du calvaire de Frank n’est pas touchante tant on a du mal à plaindre ce pauvre gars qui ne mérite aucune sympathie.
Ni réussi ni raté, Pusher allait toutefois changer la vie de son réalisateur, pour le meilleur et pour le pire.
Pusher II : Du sang sur les mains ( Nicolas Winding Refn, 2004 )
A sa sortie de prison, Tony du premier épisode retrouve son père, le gangster le Duc ( Leif Sylvester ). Il parvient à le convaincre qu’il a arrêté la drogue et qu’il peut travailler pour lui. Tony rejoint donc des voleurs de bagnoles tout en découvrant qu’une prostituée attend un enfant de lui. Alors qu’il rend visite à sa mère, il découvre que celle-ci est morte depuis des mois.
Il se passe vraiment quelque chose durant le visionnage de
Pusher II. D’abord Mads Mikkelsen alias Tony est le meilleur acteur de la trilogie, une véritable révélation ; si dans les
Pusher tout le monde joue bien, lui irradie de son charisme naturel et éclipse tous ses partenaires.
Loin du sale con de
Pusher, Tony apparaît ici comme un mec coincé entre le désir d’être aimé par son père et sa propre paternité. Tout le monde traite Tony comme de la merde et celui-ci, loin de se rebeller, encaisse en espérant être accepté un jour comme en témoigne le tatouage « respect » qu’il arbore sur le dessus de son crâne. Là ou le scénario est extrêmement fort, c’est que jamais Tony n’exprime clairement ses tiraillements, le spectateur parvient à les ressentir simplement par l’image et par le jeu de Mikkelsen.
Pusher II est certainement le moins violent des trois graphiquement, ce qui n’est pas un défaut pour moi vu que j’ai du mal avec la manière dont Refn filme cela. A ce propos
Pusher II a également la brillante idée de laisser tomber la mise en scène trop rapprochée du premier pour se faire plus classique et c’est très agréable.
J’apprécie moins les caméos inutiles que Refn semble affectionner, ici c’est Milo qui passe dire bonjour le temps d’une courte séquence peu intéressante. L’intrigue autour de Kurt le con, un ami de Tony limite psychopathe, est bien moins finement écrite que tout ce qui tourne autour de Tony lui-même et Refn n’a peut-être pas ( encore ? ) le talent de metteur en scène d’un Scorsese ou d’un Coppola.
Je pinaille, je pinaille, mais
Pusher II est un excellent film, mon préféré de la trilogie et de tous les films de Refn que j’ai vu. Emouvant, psychologiquement intense et doté d’une fin sublime,
Pusher II est peut-être mon film de gangsters préféré des années 2000. Et celui qui ne pense pas avoir un Tony dans son entourage, c’est juste qu’il ne veut pas ouvrir les yeux.
Pusher III : L’Ange de la mort ( Nicolas Winding Refn, 2005 )
Milo se prépare pour la fête d’anniversaire de sa fille, pour laquelle il met les petits plats dans les grands. Clean, il assiste à des réunions d’anciens drogués ou il confie sa volonté de changer. Un deal rate et au lieu de l’héroïne prévue, Milo reçoit de l’ecstasy puis délègue sa revente à son ami le dealer Mohammed, qui disparaît..
Volet final de cette atypique trilogie,
Pusher III est le plus difficile d’accès et le plus violent ; si la réputation très bourrine de la série est honnêtement bien surfaite,
Pusher III possède une séquence de vidage de cadavre franchement dégueulasse mais qui a au moins le mérite de la frontalité : dans les
Pusher, la violence n’a rien, rien, rien de cool.
Cet épisode globalement proche du deuxième concernant sa mise en scène est celui qui me convainc le moins sur le plan scénaristique : le déroulement de l’anniversaire est à la limite de l’incompréhensible et les réactions de la fille de Milo semblent sorties d’un autre film. Les caméos adorés de Refn sont très douteux, et autant celui de Radovan ( le sbire de Milo dans le premier épisode ) peut se comprendre, autant celui de Kurt le con du deuxième est un gros deus ex machina. Reste Milo, sa solitude, sa tristesse et sa réelle bonne volonté, tentant sans succès de se sortir de l’engrenage. La meilleure scène de
Pusher III reste la rencontre entre un proxénète polonais et Milo, celui-ci se rendant compte que la prostituée au service du polac pourrait être sa propre fille. En cela Milo rejoint un peu Tony dans sa recherche d’unité familiale et son envie de se sortir du banditisme par le biais de sa progéniture.
Le problème de
Pusher III c’est qu’on ne comprend pas forcément ou ce volet veut en venir. Certains passages sont vraiment what the fuck ( cinq minutes pour t’expliquer que les hommes de Milo ont la chiasse à cause de sa cuisine… c’était vraiment nécessaire ? ) et contrastent avec les quelques moments ou le Refn de
Pusher II est de retour. Reste que ce volet se disperse beaucoup trop et ne tient malheureusement pas ses ambitions sur la longueur.
Décevant mais plein de bonnes intentions,
Pusher III fait surtout pâle figure après son remarquable prédécesseur et empêche la trilogie de prendre son envol pour atteindre les grandes sagas mafieuses. Dommage, mais Rein ayant depuis progressé en temps que metteur en scène, on peut rêver de le voir accomplir un jour son chef d’œuvre.
Je place un petit encart : dans le coffret
Pusher on trouve un documentaire nommé
Gambler qui porte sur Refn qui, ruiné par son troisième film Inside Job, s’est retrouvé endetté, d’où la réalisation de
Pusher II et
Pusher III pour payer ses créanciers.
Moi qui ne suis pas forcément un admirateur éperdu du cinéaste, j’ai adoré ce documentaire. Refn, migraineux, déprimé et au bout du rouleau, semble totalement anéanti à l’idée d’en revenir au point de départ de sa carrière,
Pusher donc, et de faire de l’alimentaire. Il faut vraiment le voir car c’est un beau docu sur le conflit entre l’artistique et le commercial, et parce que depuis que je sais que Refn est un fan de Sergio Sollima, je lui pardonne beaucoup de choses.
La nuit du loup-garou ( Terence Fisher, 1961 )
Au XVIII ème siècle, un marquis emprisonne un mendiant simple d’esprit qu’il laisse croupir durant plusieurs années. Le mendiant devenu une vraie bête sauvage meurt après avoir violé une servante, qui assassine le marquis et s’enfuit pour mourir à son tour après avoir donné naissance au jeune Leon ( Oliver Reed ). Leon se révèle être un loup-garou.
ENFIN ! Ça y est, miracle, un vrai bon film de loup-garou ! Sonnez trompettes, résonnez clairons, depuis le temps que je me coltine les navets de la Universal avec Lon Chaney Jr ( je te déteste Lon Chaney, je te hais ! ), j’apprécie d’autant plus ce fleuron des studios Hammer qui mériterait la même reconnaissance que leurs meilleurs Dracula ou Frankenstein.
Je me rends compte avec intérêt que l’originalité du traitement des films Hammer réside dans leur critique sociale sous-jacente : l’introduction du
Chien des Baskerville cher à kakkhara met ainsi en scène le maléfique Sir Hugo Baskerville qui tente de violer une jeune femme tandis que
Frankenstein s’est échappé montre un baron Frankenstein bien plus malsain que le sympathique savant des films Universal. Ici le loup-garou est la victime indirecte de la cruauté d’un marquis haïssable et sadique : l’animalité est la conséquence de l’inhumanité des puissants. Oliver Reed est le meilleur acteur ayant interprété le loup-garou de très loin, ses traits à la fois bons et durs, juvéniles et violents font qu’il est totalement crédible en passant de la douceur à la folie.
Si on ajoute à ces qualités la beauté visuelle indéniable des grands films de la Hammer, l’élégance de la mise en scène de Fisher et l’extraordinaire qualité de l’introduction, on obtient une œuvre qui aurait pu atteindre le statut de très grand film si des défauts notables ne venaient pas ternir en partie le plaisir.
La romance entre Oliver Reed et la jeune fille promise à un noble est trop abrupte et par conséquent n’émeut pas vraiment le spectateur. Le côté moralisme chrétien avec le prêtre qui explique tout est à la fois une facilité narrative et quelque chose d’un peu pénible à entendre, tandis que comme souvent dans les films de loup-garou la fin est un peu décevante au vu des belles promesses qu’apportait le film.
Mais après toutes les daubes que je me suis tapé dans le registre, je suis obligé de recommander
La nuit du loup-garou. Vainqueur par KO.
Bon voilà. Une sélection sans chef d'oeuvre mais aussi sans bouse, avec trois très bons films et deux produits bancals qui méritent toutefois un petit coup d'oeil. Et pour une fois, c'est la fête des films en couleurs
Boris, à mon avis je vais pas refaire de chroniques tout de suite.