Poussière d’ange ( Edouard Niermans, 1987 )
Le flic Simon Blount ( Bernard Giraudeau ) vient d’être quitté par sa femme. Devenu une épave, il est affecté par son supérieur à une petite affaire de vols durant laquelle il rencontre une squatteuse, Violetta ( Fanny Bastien ). Il noue une relation étrange avec elle.
Petit point d’histoire : autour des années 70, la littérature policière française a vécu une véritable révolution avec ce qu’on appelle aujourd’hui le néo-polar. Porté par des auteurs comme Manchette, Siniac ou A.D.G., ce sous-genre présentait des héros faibles, perdus dans un monde corrompu, aux destins minables, à l’ambiance crépusculaire et désenchantée.
Globalement, le cinéma est passé royalement à côté du néo-polar ; les adaptations de Manchette et de Fajardie ( cf ma critique du nanar
Ne réveillez pas un flic qui dort ) ont violé l’univers des auteurs et c’est le beau film d’Edouard Niermans, pourtant sans rapport direct avec Fajardie ou un autre, qui semble leur plus bel héritier cinématographique ; ainsi le personnage de Giraudeau rappelle l’humaniste commissaire Padovani, l’ambiance est moite, la police mouillée dans des affaires louches et les tueurs paumés ne sont pas vus comme des assassins sans scrupules mais comme des pauvres petites frappes victimes de leur contexte sociale.
Pour toutes ces raisons j’ai aimé ce film, dont le scénario est par ailleurs perfectible ( l’effet Jacques Audiard, à l’époque encore scénariste, qui ici peine à cacher certaines facilités ) ; Giraudeau trouve un des rôles de sa vie et l’humour salvateur fonctionne ( Giraudeau qui colle un coup de boule au flic qui se fout de sa gueule

, les scènes avec Fanny Bastien ). Le moment ou le héros vient expliquer à sa femme, avec un sourire jusqu'aux oreilles, que son amant s'est fait trucider pousse le vice très loin. Très belle fin désenchantée également, de celles qu'on n'oublie pas si facilement.
Poussière d’ange palit légèrement de la comparaison avec le chef d’œuvre du genre
Série Noire, mieux dialogué et mieux construit ; Giraudeau pourrait d’ailleurs faire du Patrick Dewaere du pauvre si son interprétation plus " premier degré " que celle de Dewaere dans le film de Corneau n’apportait pas une forme d’émotion tout à fait différence. Niermans emballe son film sans grandes fulgurances mais sans fautes de goût non plus, et la musique technoïde, qui choque un peu au départ, finit par donner une sorte d’identité sonore atypique à cette réussite oubliée.
En résumé, une petite pépite à redécouvrir, qui vaut plus que tous les Belmondo/Delon de la période.
Cosmopolis ( David Cronenberg, 2012 )
Eric Packer ( Robert Pattinson ), multi-milliardaire, traverse New York à bord de sa limousine pour se rendre chez son coiffeur.
Je dirais bien que c’est une grosse daube, mais je crois que grosse daube, c’est encore une case au-dessus. Félicitations à Cronenberg pour avoir pondu un des trucs les plus atrocement chiants de la décennie en cours mais dans le genre machin arty prétentieux qui veut ausculter le capitalisme mourrant, le film est en retard : on avait déjà eu droit au sensationnellement con
Limits of control de Jim Jarmusch, qui au passage était encore plus pénible que le Cronenberg, preuve que celui-ci ne va au bout de rien, même de l’ennui.
Alors, c’est Robert Pattison, que les cinéphiles de France et de Navarre, après lui avoir craché dessus pendant des années pour Twilight trouvent désormais génial alors qu’il a autant d’expressions faciales que Steven Seagal durant le film, Robert donc, qui à chaque fois embarque quelqu’un dans sa limousine, entame un dialogue de sourds durant dix minutes puis fait pareil avec un autre, et ça redure dix minutes, avec sur la fin des plans fixes interminables alors que très franchement on se bat les couilles de leurs histoires de chute du yuan, de prostates asymétriques, de mariage sans sexe, de rat qui ferait la monnaie et de capitalisme sauvage. C’est un nouveau concept : le livre filmé. On fait réciter les dialogues du bouquins à des personnages en champ-contrechamp pendant trois plombes. Tellement ça blablate pour raconter de la merde, chacun ira de sa petite interprétation sur le capitalisme financier, vu que quand tu racontes du vent, chacun peut y voir ce qu’il a envie d’y voir ; les plans fixes de dix minutes, j’ai rien contre mais si c’est pour contempler le brushing de Robert dans sa limousine je m’en saque bien comme il faut ; il y a une sorte de second degré permanent dans l’air vu que le réalisateur est tout content de filmer n’importe quoi, tu comprends mec, c’est ironique ; a deux moments on peut croire qu’il va se passer quelque chose ( l’activiste à la Noel Godin joué par Amalric, le meurtre surprise ) mais en fait ils restent des scènes sans lendemain.
Enorme bouse prétentieuse et imbuvable ; en quinze ans de ciné, c’est la première fois que la caissière me déconseille à l’entrée d’aller voir quelque chose ( " en général les gens foutent le camp pendant le film " ), et la première fois que je me sens comme les connards de héros de la mythologie grecque qui n’ont jamais le bon sens d’écouter la Pythie. Un film qui est au cinéma ce que Dire Straits est au rock.
Bad Timing/Enquête sur une passion ( Nicolas Roeg, 1980 )
Alex, psychanaliste ( Art Garfunkel ) accompagne Milena ( Theresa Russell ) à l’hôpital, ou celle-ci est opérée dans un état critique. L’inspecteur Netusil ( Harvey Keitel ) interroge Alex en vue de lui faire avouer une tentative de meurtre sur Milena.
Ce
Bad Timing ( j’emploie le titre anglais car mon DVD est sous ce nom, DVD qui d’après amazon n’existe pas… et dont la jaquette est tellement atroce que mon vendeur, qui avait vu le film, pensait qu’il s’agissait d’un autre ) n’est pas du tout un film policier ; c’est un drame de couple, avec un peu de Bergman dedans, un peu d’Antonioni et même du Lynch avant l’heure avec une narration fragmentée qui ici n’est pas un gadget branchouille voué à perdre le spectateur mais un procédé visant à relier le présent et le passé par le biais de moments proustiens qui renvoient Alex à sa relation tumultueuse avec Milena ; en cela
Enquête sur une passion anticipe surtout les voyages temporels d’
Il était une fois en Amérique.
Un couple donc. Un couple vu du point de vue de l’homme, joué par le chanteur de folk Art Garfunkel, qui est obsédé par la volonté de comprendre sa femme, son passé, sa logique, ses réactions ; ses découvertes successives le font douter de plus en plus alors que rien d’objectif n’indique que Milena ne l’aime pas, et sa paranoïa ainsi que sa peur de l’indépendance de Milena le poussent au bord de la folie, ce que le personnage d’Harvey Keitel a compris avant tout le monde. On retrouve une thématique du
Mépris de Godard : le rationnalisme masculin opposé au pulsionnel féminin. Theresa Russell est SPLENDIDE et les majuscules ne sont pas trop, à mes yeux la plus belle interprétation féminine que j’ai vu depuis Gena Rowlands dans
Une femme sous influence ; Garfunkel n’est pas en reste avec sa mélancolie et son air perdu, intellectuel trop cérébral incapable de comprendre une vision du monde si différente de la sienne.
Bad Timing est trop long et m’a moins convaincu sur certaines séquences entre Garfunkel et Keitel que sur la sublime partie de couple. Reste que j’ai pris une belle claque dans la tête et que j’ai plus envie que jamais d’approfondir le cinéma de l’atypique Nicolas Roeg, qui prouve ici qu’on peut lier émotion et approche moderne et audacieuse de la narration cinématographique, qu’on peut allier la tête et les tripes avec un talent évident.
Blindman, le justicier aveugle ( Ferdinando Baldi, 1971 )
Un pistolero aveugle ( Tony Anthony ) a été engagé pour convoyer 50 femmes. Celles-ci ont été remises à la place au bandit Domingo, qui s’en sert pour appâter des soldats mexicains avant de les tuer et de capturer leur général pour en obtenir une rançon.
Blindman est culte chez les amateurs de westerns spaghettis, et est généralement perçu comme étant l’un des fleurons du genre. Je ne suis malheureusement pas trop d’accord car si il ne manque pas de délire, et si l’idée du pistolero à la
Zatoichi est très séduisante sur le papier,
Blindman peine à trouver sa cohérence sur la durée. Exemple : l’aveuglement du personnage principal qui une scène sur deux le rend totalement maladroit, et le reste du temps ne l’empêche pas de tirer avec une précision chirurgicale ; les bonnes femmes qui sont passives durant tout le film pour devenir d’un coup des furies pour redevenir passives, etc etc. Et visuellement, Baldi ne s’éloigne jamais du tout venant du western transalpin : sans la fureur d’un Corbucci, la maîtrise d’un Sollima, l’exagération d’un Castellari, le gore d’un Fulci ou le gothisme d’un Margheriti, il ne reste qu’un style interchangeable et brouillon. Et Tony Anthony fait du sous-Franco Nero sans grand brio.
MAIS heureusement Blindman a de quoi sortir de la masse de westerns oubliables de l'époque ; le script de base avec son armée de nanas donne lieu à quelques séquences bien surréalistes comme la poursuite dans le sable ; le sadisme et les métaphores sexuelles sont franchement réjouissantes, ainsi l’aveugle se bat-il au corps à corps avec une méchante hystérique et lui coince la tête entre ses jambes, la dite méchante était obligée de lui mordre les testicules pour s’échapper ( et peu de temps auparavant, le Blindman l’a attachée nue à un poteau ). Et le méchant est relativement cool, même si contrairement à des choses lues ici ou là Ringo Starr des Beatles ne joue qu’un sbire sans grand intérêt et pas du tout le méchant principal. Gros plus pour la musique très atypique qui change beaucoup du sous-Morricone ou sous-Bacalov qu’on a l’habitude de se taper.
Blindman est un film sympathique, un western italien correct sans plus qui demeure bien en-dessous des grandes œuvres du genre.
Tomahawk ( George Sherman, 1951 )
1866. Acculés par une succession de traités non respectés par l’armée américaine, les Sioux menés par Nuage Rouge entrent en guerre après qu’un jeune indien ait été assassiné par le lieutenant Dancy ( Alex Nicol ). Le trappeur Jim Bridger ( Van Heflin ), ami des sioux, tente de pacifier le conflit tant bien que mal avec l’aide de la belle Julie Madden ( Yvonne de Carlo ).
On le sait tous : les westerns américains se contentaient de fusiller ces sous-hommes d’indiens avec complaisance jusqu’à ce que Leone et compagnie arrivent. Évidemment c’est un cliché d’une incroyable connerie, qui ne peut satisfaire que notre besoin d’anti-américanisme primaire, et ce
Tomahawk est l’un des films les plus férocement pro-indiens de tous les temps, quand bien même il ait été réalisé en 1951. Dès la scène d’exposition, Sherman affirme cette résolution en filmant les indiens et les blancs exactement de la même manière : un long travelling arrière par camp. Contrairement à certains hypocrites, le réalisateur ne donne pas le beau rôle au héros blanc ( qui suit surtout une vendetta personnelle ) mais permet aux indiens de se défendre seuls, et même de coller une raclée à l’armée américaine à la fin. Ils y sont filmés avec une pudeur et une dignité remarquables.
Le héros du film, Jim Bridger, est une figure tiraillée entre deux mondes : colon marié à une indienne, il est vu comme un étranger par les deux forces en présence et semble n’avoir de foyer nulle part. Au lieu de faire des comparaisons merdiques à base de Pocahontas et de schtroumpfs, les anti-
Avatar auraient du souligner l’étonnante proximité thématique du western de Sherman avec le film de Cameron, mais bon, si on demandait aux rieurs d’aller voir des films…
Au seins d’une remarquable interprétation d’ensemble, Van Heflin prouve encore une fois son immense talent ; son monologue à Yvonne de Carlo suinte la rage contenue et son physique ordinairement jovial laisse ici place à une furie intériorisée qu’on imagine prête à exploser n’importe quand. Grand bravo aux scénaristes pour ne pas avoir cédé à la tentation d’une romance avec Yvonne de Carlo ( plus belle que jamais ), ainsi que pour avoir peint un portrait de méchant plus complexe qu’il n’en a l’air ( bien que boucher, il semble être un excellent soldat, comme si le deuxième élément impliquait le premier ). Et pour ne rien gâcher l’illustre inconnu George Sherman délivre une mise en scène ample, vive, intense et précise. Tout ce que je pourrais trouver à redire est que la fin est traitée trop rapidement mais là n’est certainement pas le plus important :
Tomahawk est un très grand western qui devrait être vu à fin de faire subir à certains préjugés à la con le même sort que celui des massacreurs d’indiens dans le film. POINT.
Boris, qui n'aime pas poster en bas de page.