Le mariage de Maria Braun ( Reiner Werner Fassbinder, 1979 )
Maria ( Hanna Schygulla ) attend le retour de la guerre de son mari Hermann ( Klaus Löwitsch ). Après avoir appris la mort de celui-ci, elle se donne à un GI américain noir, Bill, ce que découvre Hermann, miraculeusement vivant, en rentrant chez lui. Maria tue Bill mais Hermann s’accuse du meurtre et part en prison. Déterminée à survivre, Maria devient la maîtresse d’un entrepreneur franco-allemand, Oswald.
Mon premier Fassbinder est une expérience assez étrange de mélodrame distancié. N’importe qui, à la lecture du scénario, imaginera facilement l’avalanche de pathos que peut déclencher deux heures de malheurs de cette pauvre Maria, il n’en est rien. En effet, le personnage de Maria est à la fois antipathique ( il est presque impossible de s’identifier à elle ) et touchant parce que justement le film ne la justifie jamais. Elle agit avec force et détermination, manipulant son monde afin de vivre son rêve capitaliste dans une Allemagne en reconstruction.
Comment différencier un grand mélodrame d’un navet ? Vaste question auquel il est difficile de répondre, mais il est un point sur lequel se rejoignent des films aussi différents que
Titanic,
Les 4 cavaliers de l’Apocalypse,
Casablanca ou
Le mariage de Maria Braun : l’idée de coupler l’action du personnage principal aux circonstances historiques, de montrer la naissance ou la mort d’une idéologie, les conséquences d’une guerre ou de sa fin sur les relations amoureuses. Et c’est là qu’est ma réserve sur le film : je trouve cet aspect trop surligné dans le film, les personnages tendant à être trop conceptuels ( Hermann représentant le nazisme, Oswald le capitalisme, Maria la compromission, etc. ) pour quelqu'un comme moi ayant du mal avec les films à thèse. Mis à part ce bémol, les acteurs sont irréprochables, Peer Raben à la photo et Michael Ballhaus à la photo ont un talent si évident qu’on les retrouvera respectivement chez Wong Kar-Wai (
2046 ) et chez Scorsese (
After Hours,
les Affranchis ), la mise en scène de Fassbinder est magistrale ( particulièrement dans les scènes d’intérieurs ou elle semble étouffer les protagonistes ) et la puissance malaisante de certaines séquences est absolument évidente. Un grand mélodrame distancié, qui a le mérite de faire réfléchir le spectateur plutôt que de l’obliger à subir. C’est déjà énorme.
Une poignée de salopards ( Enzo Castellari, 1978 )
Durant la seconde guerre mondiale, cinq soldats indisciplinés issus de l’armée américaine doivent être exécutés pour avoir refusé d’obéir aux ordres. Après une attaque du camion dans lequel il se trouvaient, les soldats s’échappent au milieu des lignes ennemies et décident de rejoindre la Suisse. Si le lieutenant Yeager ( Bo Svenson ) s’impose facilement comme le leader du groupe, la route sera toutefois assez longue…
C’est un film à la fois con comme une déclaration d’Arnaud Montebourg et terriblement sympathique. Si on le regarde avec un point de vue de cinéphile, ou pire avec un point de vue de technicien, on découvrira une montagne d’incohérences, de faux raccords, d’approximations, de scènes gratuites et complaisantes ( hahaha les baigneuses à poil, hahaha les multiples évasions des héros ou tout le monde tire à côté ) avec en plus des acteurs qui font les cakes face à des allemands grimaçants.
Le titre original du film est Inglourious Basterds et vous l’aurez deviné, il s’agit de l’influence principale du dernier Tarantino, et si ce coup-ci l’on a entendu personne ou presque oser dire «j’ai vu l’original, et c’était ’achement mieux » c’est pour deux raisons évidentes : primo, le film n’est pas asiatique, secondo, il est complètement naze. Mais il y a dedans un esprit frondeur, un antimilitarisme évident, un bras d’honneur tendu bien haut à la hiérarchie ainsi que l’antiracisme précurseur typique d’Enzo Castellari ( cf le rôle de Woody Strode dans son sommet cinématographique
Keoma ! ) à travers le personnage de Fred, joué par Fred Williamson ( mais si ! Le gars qui dit « ma patience a des limites mais il ne faut pas exagérer » dans
White Fire ! ), de toute évidence le mec le plus sympathique du commando. Bref, si vous voulez du grand cinéma, de la mise en scène de qualité, des acteurs à l’état de grâce, fuyez. Si vous êtes un bisseux attardé comme moi et que voir des kékés buter des nazis à la grenade vous éclate, viendez tous !
City on fire ( Ringo Lam, 1987 )
Un truand est assassiné dans la rue par des braqueurs, qui avaient découvert qu’il s’agissait d’un flic infiltré. Le chef de la police envoie alors son neveu Chow ( Chow Yun-Fat ) s’infiltrer à son tour dans le gang, et ce en dépit des fortes réticences de Chow qui vit très mal le fait d’avoir, lors d’une précédente mission, du trahir un de ses amis. Chow se lit avec Fu ( Danny Lee ), l’un des gangsters, tout en devenant à son tour suspect aux yeux de la police qui le soupçonne de jouer double jeu.
Encore une influence de Tarantino, et une sur laquelle on a écrit tout et surtout n’importe quoi, heureusement votre serviteur Boris est là pour démêler le vrai du faux entre deux cours de droit. En effet
City on fire est une histoire d’amitié entre un gangster et un flic infiltré, qui se termine par un braquage simultané à quatre et un aveu du flic blessé. Et c’est tout, tout, tout ce que le film possède comme point commun avec
Reservoir Dogs, étant pour le reste beaucoup plus linéaire ( pas de flashbacks en dehors des mauvais rêves de Chow Yun-Fat, une narration chronologique ), plus conventionnel ( on voit le braquage, le braquage multiple n'aboutit pas, on se tape une intrigue amoureuse sans grand intérêt autour du personnage de Chow Yun-Fat ) et au final moins fort que la relecture tarantinesque. Le duo d’acteurs fonctionne bien mais pas de manière aussi étincelante que dans
The Killer, l’histoire est intéressante mais le scénario est perfectible ( on peine à comprendre comment en deux scènes Chow Yun-Fat et Danny Lee nouent une amitié aussi puissante ) mais heureusement la sécheresse de l’ensemble, la réussite des scènes d’action et le refus du happy end final font que
City on fire, faute d’être le grand film revendiqué par certains pseudo-puristes du cinéma de Hong-Kong, est une vraie bonne série B d’action qui ne transcende pas tout à fait son sujet. A noter une intéressante bifurcation du scénario sur la guerre des polices, dont l’attitude envers Chow Yun-Fat justifie en partie l’amitié de celui-ci pour Danny Lee.
Je ne mets pas de captures, non pas que le film ne le mérite pas mais simplement parce que je l’ai vu dans des conditions tellement déplorables que je doute que les caps en question puissent motiver qui que ce soit.
8mm ( Joel Schumacher, 1999 )
Tom Welles ( Nicolas Cage ), enquêteur, est appelé par une veuve âgée qui vient de découvrir dans le coffre-fort de son mari un film pornographique ou une jeune fille se fait torturer et tuer. Elle prie Welles de s’assurer qu’il s’agit bien d’un trucage, conduisant celui-ci à entrer dans l’enfer des snuff movies.
Je ne sais pas si le film est plus mauvais que le Castellari dont je parle au-dessus, mais il est certain qu’il est bien plus pénible à visionner tant tout cela sent un peu la merde. On pourra me dire que c’est volontaire vu le sujet, mais en réalité la photo est beaucoup trop propre, la mise en scène beaucoup trop scolaire, le scénario beaucoup trop académique pour qu’on ait le moindre malaise devant ce qui se voulait un film coup de poing. Non, ce qui est pénible n’est pas ce qu’on voit ( au-delà du fait que c’est totalement con ) mais la bonne grosse apologie de l’auto-défense absolument dénuée de nuance qu’il y a derrière. Tous les personnages du film sans exception sont soit des victimes ( la gamine et sa mère, le personnage de Phoenix, la veuve, Cage et sa famille ) soit des bourreaux sadiques qui méritent de crever ( le quatuor de bad guys ). Cage lui est un gars formidable qui aime sa femme et veut aider la veuve et l’orphelin, mais quand même faudrait passer tout ça au Karchër et le monde s’en porterait mieux, ce qui aboutit à une des scènes les plus extraordinairement abjectes que j’ai pu voir : Cage attache un fumier de snuffer, veut le flinguer, n’y arrive pas, sort, appelle la mère de la gamine tuée pour « s’imprégner de sa douleur de mère » ce qui lui donne la force de retourner achever l’ordure à coups de machette. La morale est sauve ( il a fait ça pour le bien commun ! ) et il en sera ainsi durant tout le film. Il n’y a rien là-dedans qui crée un minimum de réflexion ou d’ambiguïté, non, c’est simple, on bute les méchants et après ça va mieux. Heureusement, le film n’a de toute façon aucun réel intérêt cinématographique ce qui fait que mal écrit, mal joué et filmé de façon totalement complaisante, il se révèle heureusement assez inoffensif et ne convaincra que des fans de Steven Seagal regrettant les vieux vigilante avec Charles Bronson.
Psaume rouge ( Miklos Janco, 1972 )
Vers la fin du XIX ème siècle, une révolte paysanne éclate du fait de leur exploitation par le pouvoir. Celui-ci va tout à tour employer la force brute, l’économie, la répression ou encore le pouvoir clérical pour mater la révolte qui petit à petit se transforme en véritable Woodstock avant l’heure.
Il m’est très difficile de traiter ce film, le plus connu d’un cinéaste hongrois extrêmement réputé, déjà parce qu’il est absolument étrange et ne ressemble pas du tout à ce qu’on peut avoir l’habitude de visionner ; ensuite parce que la forme est aussi extraordinaire que le fond est pénible.
Je m’explique : l’ensemble du film constitue une apologie d’une révolte communiste avant l’heure, les ennemis étant ceux que Marx qualifierait de dominants ( les nobles, les clercs, l’armée ) tandis que les révoltés font la tête en chantant des versions hongroise de la Marseillaise ou la Carmagnole pendant que les ( jolies ) filles se déshabillent ! A côté, la mise en scène de Jancso est incroyable, composée de long plan-séquences qui encerclent les socialistes, passant de l’un à l’autre et soulignant à la fois leur lien indestructible et leur caractère collectiviste ( le film n’a pas de héros, aucun paysan n’existe en dehors du groupe et chacun ne s’exprime qu’en temps que membre de celui-ci ). Du coup, même si le couplet sur la lutte des classes ne pourra convaincre qu’un Supter ou un BM en mode sandiniste, il faut reconnaître que le film possède une force évidente en plus d’être aussi impressionnant formellement que du Orson Welles. Qui plus est, le film a le mérite d’être d’un anti-réalisme opposé à ce que le cinéma de propagande gauchiste a l’habitude de produire ( on ressuscite, on flingue dix personnes sans qu’aucune ne réagisse, un sosie de Bob Dylan joue de la folk américaine à la guitare ), et ce baroquisme délirant fait de Psaume Rouge un film complètement à part qui laisse une trace très forte après visionnage.
Boris.