Bon, philo, j'espère que le hijack du topic ne posera pas de problème.
L'Ethique (Baruch de Spinoza)
Baruch, fin esprit du siècle d'or hollandais, est un garçon amusant. Il décide, en suivant la méthode "géométrique" (comprendre, sous forme de définitions, axiomes, démonstrations, et heureusement scolies, histoire que ça reste lisible), il décide de nous sortir de nos erreurs, et donc de nous démontrer que Dieu et la Nature ne font qu'un (panthéismes qui lui a valu des accusations d'athéismes qui lui on valu quelques problèmes), qu'il n'y a pas de différence entre le corps et l'âme, que le libre-arbitre est impossible et autres choses amusantes qui forment une métaphysique systèmatiques. Bref, une correction du cartésianisme, de la métaphysique un peu difficile à avaler pour un moderne, mais ça va vite et c'est enlevé.
Mais là où l'ouvrage est assez brillant, c'est lorsqu'il s'intéresse à l'Ethique, justement ! En effet, toujours de la même façon, Spinoza entreprend de nous démontrer que tous nos sentiments dérivent du Désir, de la Joie, et de la Tristesse, et que par leurs compositions et des causes extérieurs, on peut avoir des désirs qui dérivent d'idées inadéquates, d'où dérivent les malheurs du monde. Mais par la Raison, Spinoza nous démontrent que l'on peut connaître ses désirs issus d'idées adéquates, se libérer des désirs "illusoires", ce qui nous permettra de tendre vers le bonheur et d'être en paix avec les autres hommes. Une certaine vision de la politique est même devinée vers la fin de l'ouvrage.
Dis comme ça, ça peut sembler un tantinet naïf, et ça l'est sans doute, mais l'exposé est brillant et souvent convaincant, et cette pensée finalement très optimiste est un rafraîchissement pour l'esprit.
Critique de la Raison pure (Emmanuel Kant)
Dans cet ouvrage à la lecture franchement difficile (je ne prétend pas avoir tout compris, loooooin de là), le brillantissime Emmanuel Kant suit une entreprise a mon avis grandiose : déterminer ce que la raison pure peut connaître, et ce qui est en dehors de son domaine. Cette entreprise critique est extrêmement bien structurée, et repense de façon brillante la façon dont nous pensons.
En effet, Kant est idéaliste, mais pour sauver les pouvoirs de la raison du scepticisme, il déclare que toute véritable connaissance (ce qu'il appelle un jugement synthétique) nous vient empiriquement, par une synthèse que fait l'entendement de notre intuition d'un objet faite à travers l'espace et le temps, et de ce qu'il appelle les catégories. Je passe sur le vocabulaire intermédiaire, mais la question qui se pose alors à lui, est assez claire : comment peut-on alors avoir des connaissances a priori ? (il est clair par l'exemple de la mathématique, que l'on peut en avoir)
Ceci est possible, si j'ai bien compris, parce que l'entendement est capable d'effectuer sa synthèse comme si un objet lui était donné, donc bien a priori. Après cette première synthèse de l'entendement, la raison effectue la sienne à partir de concepts a priori.
A quoi bon tout ceci me direz-vous ? Et bien, d'un côté, on a compris comment l'esprit était capable de raisonner a priori, et de l'autre cependant, l'origine empirique de ces raisonnements limite la raison. Car celle-ci, de par là façon dont l'entendement fonctionne, voit tout à travers des concepts, dont celui qui veut que toute cause ait son effet, et en remontant la chaîne des causes à l'infini appliqué à ses intuitions premières, la raison aboutit forcément à certaines idées, celle de la métaphysique, dont Dieu, l'immortalité de l'âme, l'étendue du monde, la liberté... Et ce que nous explique Kant, c'est que tout cela est en dehors de notre connaissance possible, car cela appartient ou monde des noumènes, des choses en soi, et non pas des phénomènes, seules choses connaissables à cause des bases empiriques de toute connaissance.
Bref, c'est génial, et au fond Kant détruit tout espoir de preuve de l'existence de Dieu, et ce de façon très convaincante, d'ailleurs, peu essaieront par la suite. Il fonde également la phénoménologie, une idée plutôt cool de ce que j'en connais. Malin.
Kant réfléchit enfin aux conséquences de cette inconnaissabilité et nous conseille alors de continuer à croire en la liberté et en Dieu, mais ceci est plus développé dans la ...
Critique de la raison pratique (Emmanuel Kant)
Ce que Kant appelle raison pratique, c'est par opposition à la raison speculative celle qui détermine ce que devrait être notre volonté. Il s'agit donc ici d'un livre sur la morale.
Bon, y'a à boire et à manger là dedans. Déjà, le bouquin suit assez précisemment le plan de la première critique, et les analogies de Kant le poussent à mon avis dans le mur dans la seconde partie de l'ouvrage.
En gros, ça commence assez bien, l'impératif catégorique c'est cool (mais bon, ça sert à rien, car comme dirait Péguy "la morale kantienne a les mains blanches, mais elle n'a pas de mains"), en tout cas cette formulation-ci : "Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle." Et surtout, Kant le prend comme fondement inébranlable de notre raison, ce qui lui permet d'en déduire la nécessité d'une forme de liberté, ou autonomie, même si celle-ci est inconnaissable d'après la première critique.
Là où c'est plus foireux je trouve, c'est que Kant veut en déduire d'une façon similaire la nécessité de la religion. A mon avis le raisonnement prend à ce moment un tour assez bluffesque (bon, en vrai ça devait sûrement être le cas avant), parce qu'en plus ça me paraît assez en contradiction avec l'idée exprimée avec force à de nombreuses reprises que rien ne doit venir avant l'obéissance à la loi morale, sous peine que l'action suive la loi morale mais ne soit pas morale (rien ne doit se mettre entre l'impératif catégorique et la résolution). A la limite en reformulant "il faut agir comme si Dieu existait, et l'âme était immortelle", c'est déjà un peu plus convaincant.
Au fond ça n'est pas si grave, car Kant a fait l'essentiel : la morale vient avant toute chose, donc avant la religion, et son système est prêt à être repris pour en faire une morale sans Dieu. Morale imparfaite, et d'ailleurs les conséquences que Kant donnent sur l'éducation morales sont très amusantes, et j'ai des problèmes avec la formulation "vois les hommes comme une fin en soi, et non pas un moyen" de l'impératif catégorique, mais tout de même. En plus il paraît que du point de vue des exemples, j'ai echappé au pire dans la Métaphysique des moeurs.
Surveiller et punir (Michel Foucault)
Bon, je commence à fatiguer, donc rapidemment : c'est un essai généalogisant (très nitzschéen dans la démarche, soixante-huitard, au sens positif du terme, dans l'idée) sur la généralisation de la prison au XIXe siècle en Europe. Pour lui, la disparition de la torture au profit du système carcéral ne s'explique qu'en surface par des raisons humanistes, mais en réalité elle s'inscrirait dans une généralisation d'une technologie de la discipline.
L'attaque contre la discipline, le panoptisme (superbe idée de système de surveillance inventé par Bentham fr.wikipedia.org/wiki/Panoptique qui serait le modèle non-dit de l'idée disciplinaire de nos sociétés), l'idéologie assez inquiétante qui sous tend la façon dont est souvent pensée la prison, est assez brillante. Certaines conclusions, sur la nécessité qu'aurait la bourgeoisie de maintenir une population de délinquant pour garder la mainmise sur le paralégal me paraissent franchement excessives, mais la lecture de cet essai, par ailleurs assez court, m'a vraiment beaucoup intéressé.
"car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision" Marcel Proust