Toujours une petite fournée de littérature asiatique :
La mélopée de l'ail paradisiaque, de Mo Yan (1987) : Dans la province de Shandong, début des années 1980. Gao Ma aime Jinju, qui est promise à quelqu'un d'autre dans un mariage arrangé. Les paysans vivent de la culture de l'ail, et à cause de l'incompétence et de la corruption des fonctionnaires, ils sont réduits à la misère la plus noire. C'est le début d'une insurrection paysanne.
Dans la veine des romans tragi-comiques de Mo Yan, celui-ci ne détonne pas. Bagarres, injures colorées, exubérance d'une langue au service de la dénonciation d'un régime, faisant mentir le pseudonyme de l'auteur, qui signifie « Ne pas parler ».
On a ici des aventures contées par un chanteur aveugle (ça vous rappelle quelque chose?), où comment la situation a dégénéré à cause de la corruption des cadres du parti. Mais la perfection formelle qui viendra plus tard dans les romans de Mo Yan laisse ici la place à une chaleur qui est toujours présente chez lui, mais qui ici s'exprime plus librement. Ainsi les injustices dont sont victimes Gao Yang enragent le lecteur, alors que le passage central sur l'amour entre Gao Ma et Jinju nous tire des larmes, avec un paroxysme d'une tragique et sublime beauté. Franchement, je crois que je n'oublierais jamais le passage central de ce livre.
Comme d'habitude, une fois ouvert un roman de Mo Yan, il est difficile de le refermer.
La démone bleue, de Liu Xinwu (fin des années 1980) : Le narrateur se rappelle, en passant dans une ruelle de Pékin, de quand il était à l'école, et de sa voisine de classe, Fuyun, également sa voisine. Fuyun était de famille modeste, et en cela objet de moqueries diverses et souvent cruelles de la part du narrateur.
La démone bleue fait partie d'une grande oeuvre autobiographique de l'auteur. Ce court passage a le mérite d'une grande simplicité en apparence. Le thème de la cruauté de l'enfance et du repentir, et donc du souvenir, ainsi que celui de la mort, y sont mis en avant. On y retrouve aussi le contexte politique de l'époque, Liu Xinwu faisant partie de la veine des écrivains post maoïstes. Mais plus qu'un cri de rage, c'est la volonté de raconter, d'exorciser les souvenirs qui ressort de ce court texte. On peut penser à Lettre d'une inconnue, de Zweig et à la splendide adaptation de Max Ophüls , ou à mademoiselle Irmois, de Gobineau, tous ces passages émouvants sur l'amour non partagé, et ranger ce beau texte avec.
La philosophie de Lao Zhang, de Lao She (1926) : Lao Zhang est un avare catégorie poids lourd : il n'hésite pas à changer de religion selon le cours du prix de la viande, et oblige ses malheureux débiteurs ) céder leur fille contre paiement de leur dette.
Le premier roman de Lao She. Le style n'est pas encore abouti et les tournures sont parfois maladroites, mais l'ensemble est vraiment drôle. L'histoire pourrait très bien être celle d'une comédie occidentale et les rebondissements sont somme toute prévisibles, mais les thèmes de cet auteur majeur sont là : abus de pouvoir, condition féminine, et le regard humain qu'il porte sur les chinois et sa satire de la société, qui lui vaudra sans doute d'être « suicidé » par les gardes rouges en 1966. A noter que la traduction française date de 2009.
Miracle, de Nakagami Kenji (1989) : Taichi, jeune yakuza des ruelles, est retrouvé noyé à l'intérieur d'une natte. C'est le point de départ des souvenirs d'un vieil ivrogne, le père Tomo, hanté par le fantôme de la mère Oryu, sage-femme du village, qui vont évoquer la naissance de Taichi et son ascension dans les rangs des yakuzas.
Je ne connaissais pas du tout cet auteur. Ce roman est d'une richesse exceptionnelle, énormément de thèmes sont traités dans une grande exubérance du langage. On y suit l'histoire du quartier des ruelles, un ghetto d'une ville provinciale. A travers des personnages attachants (mention spéciale aux « trois poteaux des ruelles »), c'est néanmoins un déferlement de violence physique et sexuelle. Les histoires restent les mêmes, seuls les protagonistes changent. Au travers de ce tourbillon, une famille maudite, celle des Nakamotos, au destin funeste, dont fait partie taichi. Tous ceux de cette famille doivent mourir jeune, et le savent. La manière dont le sujet est traité est assez étrange, puisqu'on suit le récit par à-coup, à travers les souvenirs d'un ivrogne en proie à des hallucinations, qui se prend pour un poisson. J'avoue avoir eu du mal à rentrer dans le livre, qui s'avère en plus être un pavé, mais je ne regrette pas d'avoir été jusqu'au bout.
L'homme boîte, de Kobo Abe (1973) : on suit l'histoire surréaliste d'un homme enfermé dans une boîte, ce qui modifie sa perception des choses.
Encore un roman étrange de la part de cet auteur, moins néanmoins que Rendez-vous secret, qui atteint des sommets de ce point de vue là. Enfin les thèmes habituels sont là, le voyeurisme, l'impuissance face au monde qui nous entoure, le rejet du regard des autres. Pour ma part, j'ai eu quand même un peu de mal avec celui-là, moins certes qu'avec Rendez-vous secret. Mais c'est aussi ça le style de Kobo Abe, le but avoué de déranger le lecteur. Vous voilà prévenu ^^.
Tête-bêche, de Liu Yichang (1972) : L'homme est tourné vers le passé, arpente Hong-Kong en essayant de se souvenir de ce qu'il y a vécu. La jeune fille est tournée vers le futur, elle rêve d'être une star de cinéma, et d'avoir une belle histoire d'amour. Ils fréquentent les mêmes endroits, mais leur vision est si radicalement différente qu'ils ne se rencontrent pas.
Il paraitrait que Liu Yichang a inspiré l'oeuvre cinématographique de Wong-Kar-Waï. Il est vrai qu'il y a une concordance d'univers, celui de l'extraordinaire changement de Hong-Kong en gigantesque métropole, et toute la nostalgie qui en a découlé. Pas de trame à ce récit, juste les déambulations totalement hasardeuses des deux personnages si parallèles et pourtant complètement opposées. Le rythme obsédant, réglé comme une poésie, du roman, est pour beaucoup dans l'atmosphère qui s'en dégage. Les préoccupations de tous les personnages du récit sont les mêmes, l'immobilier évidemment, l'insécurité grandissante, commet devenir riche pour suivre le niveau de vie. Pourtant ils ne se rencontrent jamais et continuent leurs vies en solitaires.
Un petit malheureux ouvrage de fantasy pour la route :
le prestige, de Christopher Priest (1995) : Deux magiciens de génie, Alfred Borden et Rupert Angier s'affrontent dans leur domaine professionnel. Quand Borden réussit à se téléporter pendant son spectacle, Angier se jure d'y arriver lui aussi et de tout mettre en oeuvre pour supplanter son rival.
Peut-être certains ont-ils vu l'adaptation cinématographique de Nolan (j'ai peur d'avance, je suis même pas sûr de vouloir la voir ^^). Pour le livre en lui-même, il est vraiment bon, même si ce n'est peut-être pas le chef d'oeuvre annoncé, comme l'est par Le monde inverti. Les changements de narrateurs sont assez dérangeants, surtout les changements d'époque en fait. Toute la partie sur Alfred Borden est sympa mais finalement assez classique, c'est la partie suivante, racontée par Rupert Angier qui lui donnera tout son intérêt. Du coup on rentre dans le vif du sujet assez tard. Le livre est en fait monté comme les spectacles de magie qu'il raconte: une introduction pour présenter le show, le show en lui-même, et l'impossible chute, le prestige. De ce point de vue c'est clairement une réussite.
Et pour finir un petit livre pour les vacances si vous ne savez pas quoi lire :
Le potager des malfaiteurs ayant échappé à la pendaison, d'Arto Paasilinna (1998) : L'inspecteur principal Jalmari Jyllänketo est envoyé en mission en Laponie, dans un ancien kolkhoze reconverti en ferme biologique, au sujet de laquelle circule d'inquiétantes rumeurs.
Paasilinna est un auteur qui compte pas mal de succès, en tout cas en France. Il faut avouer que c'est drôle, bien fait, et que la narration est simple et fluide. En clair, un bon ouvrage pour se détendre, tout en posant en filigrane une question intéressante : celle de la justice personnelle.
"_Je joue attirance mortelle sur mon pisteur invisible et je t'attaque avec.
_ouais, j'ai pris 1
_ok ..."