Dimanche 27 Mai 2012 à 19:05
#339
parce que les triples post c'est classe :
de la littérature asiatique :
Le clan du sorgho, de Mo Yan (1990) : en 1939, l'envahisseur japonais a pris possession de la Chine. Mais les paysans se soulèvent.
Court roman, mais traversé par un souffle épique, le clan du sorgho met en scène une communauté qui se jette toute entière dans une guerre qui les dépasse. Comme dans les autres livres de Mo Yan dont j'ai parlé ici, on suit une page historique du pays vu à travers le regard d'une communauté de paysans. A ceci près, qu'ici, nulle ironie, mais une tradition héroïque qui commémore la grandeur de caractère de ces hommes et de ces femmes qui ont sacrifié leur vie pour le pays. Ce qui est particulièrement étonnant, c'est que ce roman ne met en scène qu'un court événement très marginal de cette guerre. Mais grace à un jeu de « flashbacks », on a également une belle histoire romancée qui vient se greffer à cet événement mineur, jusqu'à en faire le dénouement d'une belle histoire.
Le supplice du santal, de Mo Yan (2001) : roman historique encore une fois, l'intrigue se passe en 1900. Les allemands construisent une voie ferrée qui doit traverser le canton de Shandong. La vie de Sun Meiniang s'écroule lorsque son amant ordonne, sur l'ordre des envahisseurs allemands, à son beau-père et à son mari de torturer son père.
Bon je vais tout simplement citer le quatrième de couverture de l'édition seuil : « Bâti comme un opéra classique, lyrique et virtuose, ce livre des supplices dépeint les derniers feux de l'univers traditionnel chinois. La mort de l'empire Qing méritait ce traitement grandiose. Dans un savoureux mélange de violence et de tendresse, d'humour féroce, de truculence et de noirceur, se découvre à nouveau le goût prononcé de Mo Yan pour les jeux de contraste. Son art est renouvelé de plus belle, plus affirmé que jamais. Il allie, avec un brio extraordinaire, la profondeur d'une réflexion universelle et la modernité d'une forme littéraire surprenante. »
Le supplice du santal, c'est un pur chef-d'oeuvre de Mo Yan: à l'origine, un opéra à voix de chat, le supplice du santal. Suivant la trame de cet opéra, c'est une grande fresque pleine de bruits et de fureur, un livre tout à fait magique. Dans la postface, Mo Yan écrit : « Tout comme l'opéra à voix de chat ne saurait prétendre être joué sur des scènes somptueuses où l'on donne des opéras italiens ou des ballets russes, il est peu probable que mon roman soit apprécié des lecteurs raffinés, passionnés d'art et de littérature occidentaux. Tout comme l'opéra à voix de chat ne saurait être joué que sur une place devant les masses laborieuses, mon roman ne peut être lu que par ceux des lecteurs qui affectionnent la littérature populaire. »
Il est vrai que le raffinement est absent de ce roman, mais si on arrive à considérer comme exceptionnel les écrits de Rabelais, on devrait pouvoir s'accommoder, en mettant son hypocrisie de côté, d'une telle écriture.
Tristes revanches, de Yoko Ogawa (1998) : recueil de nouvelles
Tristes, ces histoires le sont. Mais le merveilleux se mêle très subtilement à la vie banale, et des détails récurrents lient toutes ces nouvelles les unes aux autres en un canevas qui figure presque une sorte d'intrigue, et en tout cas qui lie tous les personnages les uns aux autres. Le style d'Ogawa, c'est simple en apparence mais pourtant subtil, et surtout beau et émouvant. Or émouvoir avec des sujets aussi simplistes, c'est pas forcément évident de prime abord. Si la magie fonctionne sur des textes aussi court, c'est parce que l'essentiel est là, et qu'aucune affectation mal placée ne vient interférer avec le sujet de départ. Simple, concis, émouvant, que de belles qualités littéraires cachées dans ces petits textes.
Les lectures des otages, de Yoko Ogawa (2011)
7 touristes japonais et leur guide touristique sont pris en otage par un commando terroriste. Chaque soir, ils vont raconter chacun leur tour une histoire qu'ils ont vécu.
Le procédé s'apparente du coup au recueil de nouvelles : des histoires totalement indépendantes les unes des autres. Mais avec le fil directeur de la prise d'otage, ces témoignages acquièrent une dignité que sans contexte ils n'auraient pas eu. En effet, qu'est-ce qui a pu pousser ces gens tous différents à justement choisir l'histoire qu'ils sont en train de raconter, en position de danger peut-être mortel? Mais un procédé, aussi intéressant qu'il soit, ne fait pas tout le livre. Même si on retrouve le style d'Ogawa, sa sublimation du réel en merveilleux, j'ai un peu l'impression qu'on s'essouffle au bout de la cinquième histoire. Bref c'est un texte mineur. A sa décharge on peut néanmoins préciser qu'il a été publié en quatre fois, et que du coup la lourdeur de la répétition s'en trouve atténuée.
L'arc-en-ciel blanc, de Akira Yoshimura (1953, 1958,1960, 1964) : Comme l'annoncent les dates, il s'agit en fait de quatre récits, traduits récemment et réunis dans ce recueil. Tout le style de Yoshimura, clair, concis, mais également chaleureux et humaniste, y est condensé. Déjà y apparaissent en filigrane les thèmes du traumatisme de la guerre et du tremblement de terre de Kantô, qui seront repris dans La guerre des jours lointains, et dans Le grand tremblement de terre du Kantô. On savait déjà que ce grand romancier était autant talentueux pour les courts récits que pour ses romans, et voilà une manifestation de plus de son grand talent, dont on aurait tort de faire l'économie, surtout vu le temps qu'il faut pour lire l'ensemble.
Les pissenlits, de Yasunari Kawabata (1968/1972, inachevé) : Ineko est internée dans un hôpital psychiatrique pour soigner une étrange maladie : elle a des accès de cécité partielle, notamment envers le corps humain. L'action est un dialogue entre sa mère et son amant (celui d'Ineko), Hisano, qui reviennent de l'hôpital psychiatrique.
Déjà vous aurez remarqué la date : difficile d'être plus précis : en 1968 Yasunari Kawabata recevait le prix nobel de littérature, en 1972 il se suicidait. Entre les deux, il a esquissé ce roman, qui reste malheureusement inachevé. Il s'agit d'une traduction inédite en française, chez Albin Michel, parue en février 2012. Je dois avouer que c'était de ma part un essai après une tentative ratée de lire Kawabata, que je n'avais pas apprécié, mais j'ai vraiment accroché à celui-ci, même s'il reste inachevé et que l'intrigue est vraiment limitée. Au cours de ce long dialogue, plusieurs réminiscences dressent l'histoire d'Ineko avant d'arriver dans cet hôpital psychiatrique. Kawabata use d'une techique qu'on peut rapprocher de celle du stream of conciousness (en même temps de ce que j'en avais lu avant, son style est de toute manière très elliptique.) Le dialogue en lui-même traite de divers sujets, de manière toute à fait surréaliste, passant régulièrement d'un sujet à l'autre sans transition. C'est un roman purement méditatif où transparaissent un érotisme latent et un malaise plus évident, qui semble en tout cas une réelle profession de foi de l'auteur avant son suicide.
Les chemins du désert, de Yasushi Inouhe (1959) : Xingte échoue aux examens impériaux. Dès lors, il va devoir choisir une autre voie pour sa vie, ce qui lui sera offert par une femme xixia. Au moment où les relations entre l'empire xixia et la Chine traditionnelle sont largement tendus, il va tout abandonner pour découvrir cette culture émergente.
Roman historique certes, c'est avant tout une amusante invention qui tente une explication à la découverte, au débtu du Xxème siècle, de mystérieux manuscrits bouddhistes dans les grottes de Du Huan. C'est avant tout une épopée remplie du fracas des combats, menée à un rythme époustouflant, dans la lignée du sabre des takeda. C'est aussi un parcours initiatique, narrée par un merveilleux conteur.
Des lanternes à leurs cornes attachées, de Radhika Jha (2009) : Ramu, l'idiot du village, vit avec sa femme Lakshmi dans une misérable cabane en bordure de Nandgaon, petit village tourné vers le passé. Manoj Mishra, jeune chercheur, cherche à faire avancer l'Inde en proposant de remplacer le bétail indien par un bétail occidental plus performant. Or les fermiers indiens sont rebelles à la simple idée d'insémination artificielle; Mais quand Lakshmi, à l'insu de tout le monde, fait inséminer la vache que Ramu a miraculeusement trouvé dans la jungle, c'est toutes les croyances qui vont s'en trouver bouleversées, malgré les efforts du « patel », le chef du village, pour qu'il n'en soit rien.
La réussite du texte tient sûrement dans le mélange entre les vieilles croyances populaires, et les efforts de modernisation des campagnes indiennes. Il y a une sorte d'ironie sous-jacente, dans les personnages qui ne sont que rarement ce qu'on attend d'eux. Entre le prêtre manipulateur, mais fidèle à sa foi, les politiciens de bonne foi qui souhaitent réellement aider le peuple mais qui ne font que l'enferrer d'avantage dans son rejet de la modernité, les politiciens manipulateurs qui s'en foutent complètement mais qui malgré eux font avancer le peuple, et bien sûr l'idiot du village qui n'est peu-être pas si idiot, (mais c'est bien sûr devenu un lieu commun), il n'y a guère que la vache, la junglee rejetée par tout le village, sur qui on ne change pas d'avis en cours de lecture, vache qui est peut-être bien la vraie héroïne du récit.
La construction du roman est très classique, mais a le mérite de nous plonger dans le coeur de l'Inde, avec un sujet, certes traité avec fantaisie, mais néanmoins sérieux, car ce qui est en jeu ici, ce n'est rien de moins que l'entrée des campagnes indiennes dans l'ère moderne.
quelques ouvrages de SF/fantasy pour la route :
Le monde inverti, de Christopher Priest (1974) : Helward Mann atteint sa majorité, et choisit de rejoindre la guilde des topographes du futur. Pour son initiation, il va sortir pour la première fois de la cité. Nous allons découvrir avec lui le monde étrange dans lequel il se retrouve alors plongé.
Il y a certains livres qui ont une accroche qui nous place directement dans l'univers que l'auteur a créé pour nous, de ces phrases qui nous promettent mons et merveilles dès l'ouverture. Il y a par exemple le fameux : « Dans un trou vivait un hobbit (...) » de Tolkien, ou encore, « Un certain jour de juin 19.... un jeune homme allait son chemin, à pied, s'éloignant de la grande Cité par le nord en direction d'une ville ou d'un lieu nommé Edgewood... » du Parlement des fées, sans oublier le très célèbre « Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.»
Bref, aux côtés de ces ouvertures géniales, on peut ranger celle-ci : « J'avais atteint l'âge de mille kilomètres. » Ça y est, par cette simple phrase, on est prêt à rentrer dans l'univers de l'auteur, aussi étrange soit-il. C'est ça qui est particulièrement génial dans ce roman : le monde décrit est vraiment bizarre. Mais on n'est pour autant jamais dépaysé, tellement tout est d'une extrême simplicité. Un véritable tour de force, grâce auquel on dévore le monde inverti d'un bout à l'autre en un rien de temps, jusqu'à la merveilleuse pirouette finale, digne d'une chute de nouvelle.
Le Monde inverti, n'a en plus pas pris une ride, on ne peut pas en dire autant de tous les ouvrages de SF datant de cette période. En clair, en plus d'être une « masterpiece » de la SF, c'est surtout un chef d'oeuvre de la littérature de manière plus général. (merci Boris)
Le monde englouti, de James G. Ballard (1962) : quelque part dans le lointain futur, le soleil a changé de forme et s'est rapproché. Les températures ont fait fondre toutes les glaces de la Terre, et le niveau des eaux a monté de manière extraordinaire. Les grandes cités ont été balayées, seuls des sommets d'immeuble émergent encore de l'eau. C'est le retour du règne des grands reptiles, par une chaleur pouvant atteindre 60° le midi. Le reste de l'humanité s'est réfugié sur les pôles, mais des militaires explorent les nouvelles zones maritimes ainsi crées, et des pirates cherchent à récupérer les trésors engloutis.
Première apocalypse de Ballard, c'est également son premier roman. La forme qui sera celle de La forêt de cristal est déjà là, mais en moins abouti. Maintenant ce roman en semble une ébauche imparfaite, intéressante mais peut-être un peu dépassée. Dès ce premier texte, le talent de Ballard est évident, mais l'ensemble est assez obscur, ce qui est dû en grande partie aux étranges réactions des personnages, qui finalement ne sont pas différentes de celles de La forêt de cristal, mais en beaucoup moins clarifié.
La forêt de cristal, de James G. Ballard (1966) : le docteur Sanders (rien à voir avec KFC), se rend dans la ville de Mont Royal, au coeur d'une forêt camerounaise, pour retrouver un couple d'anciens collègues. Mais une fois arrivé au Cameroun, il se rend compte que la route est barrée par l'armée.
Une apocalypse étrange et d'une sinistre beauté. Un monde se cristallisant peu à peu, non seulement l'environnement, mais également les êtres vivants. Ce qui est frappant avec ce livre, c'est qu'il ne démarre pas comme un livre de SF, bien qu'il en soit indéniablement un. Entre aventures, SF et roman noir, c'est surtout la description d'un monde connu devenant d'un coup surnaturel, aussi dangereux que magnifique, d'autant plus dangereux peut-être d'ailleurs, qu'il est attirant. D'après ce que j'ai lu depuis, il s'agit en fait d'une quatrième et dernière « apocalypse selon Ballard », dont les autres tomes seraient Le Vent de nulle part, Le Monde englouti et Sécheresse. (encore du pain sur la planche question lecture.)
Blanc comme l'ombre, de Philippe Curval (2002) : Robert Crive est chargé de filer Victor Berre, organisateur des basses oeuvres de l'état. Plus qu'une filature classique, sa bizarre consigne est de dresser un portrait et un historique de la vie de Victor Berre.
Blanc comme l'ombre est écrit après le retour récent de Curval sur le devant de la scène littéraire. Livre de SF construit comme un polar métaphysique, le rythme est assez lent et obsédent, comme une ballade triste. Pour ma part je ne m'y connais pas en roman noir, je ne peux donc pas trop dire si l'exercice stylistique de mélange des genres a été réellement bien réussi. J'ai eu bien du mal à rentrer dans le livre, je dois bien l'avouer. A vrai dire, tant que la situation initiale n'est pas expliquée au lecteur, ça reste assez brumeux, on se demande où Curval veut en venir. Il faudra attendre un bon tiers du récit avant d'être réellement dans le vif du sujet. C'est donc avant tout un roman d'ambiance, et de ce côté là, c'est gagné. Mais vraiment la construction est assez étrange. On a vraiment une ambiance bizarre, assez cryptique, puis au tiers du récit une explication complète, d'un seul coup, qu'on attendait pas si tôt, puis la situation traine encore. Heureusement le texte est assez court, mais je dois bien avouer que lors de la situation finale, j'avais déjà décroché. Surtout que les personnages, à peine ébauchés, manquent tellement de profondeur qu'on ne peut s'y attacher. Une déception donc pour ce roman, qui s'avère finalement assez ennuyeux pour un final qui n'en vaut pas vraiment la peine.
L'animal découronné, de John Crowley (1976) : Painter est un léo, résultat d'une expérience de laboratoire. Dans un monde plongé dans la guerre civile en permanence, il faut des boucs émissaires. Ces mi-hommes et mi-lions, qui se disent fils du soleil, en font de parfaits. Peut-être l'aide de Renart, un autre hybride, leur permettra-t-elle d'échapper à leur destin annoncé? Mais qui peut prétendre comprendre les véritables motivations et buts de Renart?
L'animal découronné, c'est avant tout une fable moderne. Un roman d'ambiance, ou l'intrigue, secondaire, est souvent laissée de côté, comme dans les autres livres de Crowley. Et comme dans les autres romans de Crowley, ce qui ressort, c'est un style magnifique, dont les auteurs de SF ne sont pas forcément coutumiers, même si ce livre est largement moins abouti que le parlement des fées au niveau stylistique. Le livre est à l'image des léos, indolent et lancinant, avec parfois des pics de tension qui instaurent un rythme au récit. Encore une fois, on est loin des épopées de space opera, pour lesquelles l'intrigue est tout, et au rythme endiablé. Et même si ce genre de roman est plus difficile à suivre, l'intrigue restant en filigrane comme un fil ténu qu'il faut chercher, état sûrement dû à la multiplicité des points de vue, il serait vraiment dommage d'en faire l'économie Qu'on soit adepte de la SF ou non, Crowley s'inscrit comme un grand auteur qui a tout à fait sa place aux côtés des grands de la littérature américaine.
Il est parmi nous, de Norman Spinrad (2009) : Ralf se prétend un comique venu du futur pour éclairer l'humanité sur le chemin qu'elle prend. Pour Texas Jimmy Balaban, son agent, c'est une aubaine, d'autant plus que remarqué par un golden boy d'un studio, Ralf ne tarde pas à avoir sa propre émission, « Le monde selon Ralf ». Seulement voilà, l'émission, vaguement écrite par un auteur de SF cynique et une adepte new age de spiritisme, se révèle plus amère que vraiment drôle.
Le moins qu'on puisse dire est que le style de Spinrad est...sulfureux. Il aura même été taxé de pornographique par certains. Dans ce livre, le moins qu'on puisse dire c'est que ce côté là est d'autant plus présent. Dexter A. Lampkin, avatar de l'auteur (qui donne des anecdotes sur Spinrad et va jusqu'à s'y identifier) est un écrivain de SF complètement cynique, qui a écrit dans sa naïve jeunesse un énorme pavé, appelé « La transformation », qui parle d'une crise que va affronter l'humanité, et si elle ne s'en sort pas avec les honneurs, elle va s'auto détruire, la solution consistant à s'évader dans l'espace. Une poignée de scientifiques créent de toute pièce une extraterrestre évoluée dont la race aurait passé avec succès cette crise. Lorsque Ralf prétend venir d'un futur où la planète Terre n'est plus qu'une « Nef des morts », l'occasion pour lampkin de recycler les thèmes de son roman est trop belle.
Du coup Il est parmi nous est une mise en abyme, et le style du roman reprend d'ailleurs le style de l'émission, volontairement cynique et vulgaire. L'alcool et la drogue coulent à flot, c'est le monde du show-business dans toute son horreur. Les personnages sont des stéréotypes qui vont à peine évoluer au travers du récit, bien qu'il soit construit comme un parcours initiatique. Une poignée de fous, les fans de SF/fantasy, semblent être les seuls à s'intéresser à l'avenir du monde. Il est parmi nous, c'est un livre également sur la SF, sur sa volonté de changer un monde qui court au désastre, tout comme le font les hippies et les new age. Norman Spinrad aimerait croire cela possible, et il faut avouer que certains auteurs ont eu un impact sur le développement de la science (Spinrad cite le cas véridique de Arthur C. Clarke et de son satellite qui a réellement été lancé, mais aussi celui de Ron Hubbard et du débordement scientologue.)
Son avant dernier roman est un appel à tenter de changer le cours des choses, qui va de mal en pis. Le style dérangeant semble adopté pour nous prendre à partie. Tout ce qui fait le style Spinrad, les références mystiques, la sexualité débridée, l'engouement pour les réalités alternatives, est ici porté à son paroxysme. Peut-être du coup n'est-ce pas forcément ce qu'il y a de plus agréable à lire, mais ça ressemble à la profession de foi d'un auteur majeur de la science-fiction.
L'étoile de cristal, de Vonda McIntyre (1994) je vais clore ma série de SF par un roman star wars tiens. On est sur Muntu Codru, ou la princesse Leïa est en mission diplomatique, lorsqu'un méchant kidnappe ses enfants, Jacen, Jaine et le petit Anakin. Luke et Solo sont à la recherche de nouveaux jedi et enquêtent sur un phénomène inquiétant à la station Crseih, où une perturbation empêche les communications. Du coup Leïa se voit réduite à poursuivre seule les ravisseurs avec l'aide de Chewbacca, blessé dans l'enlèvement.
Que dire d'un roman star wars? Disons que c'est loin d'être le pire, il pourrait même passer pour honorable. Evidemment c'est écrit pour que les attardés puissent le lire, et le méchant est au moins aussi terrifiant qu'un bisounours enragé. Après trêve à Bakura qui avait le mérite de l'originalité, en présentant une première alliance empire/nouvelle république, en vue de repousser un envahisseur extra galactique, et surtout après la trilogie plus qu'honorable de Timothy Zahn, qui a fait du grand amiral Thrawn l'un des méchants les plus classes et les plus sympathiques de l'histoire du genre, l'étoile de cristal ne propose rien de nouveau sous le soleil. Ça nous donnerait plutôt un avant-goût du vide intersidéral qui est le cadre de tant d'aventures de star wars. Mais le fait est qu'avec le matériau qu'elle avait sous la main, Vonda McIntyre sauve les meubles et on peut refermer le livre sans avoir la désagréable impression d'avoir perdu 2 heures de son précieux temps. Si le coeur vous en dit. En revanche si vous ne connaissez pas les romans star wars, mais que vous voudriez bien essayer, je conseille plutôt de commencer par la trilogie de l'héritier de l'empire.
et un petit tour d'Europe pour finir :
Palais de glace, de tarjei Vesaas (1963) : c'est l'histoire de deux jeunes enfants Siss et Unn, de leur rencontre d'où va naître en un soir une amitié et un amour inconditionnel. Mais avant tout, c'est un poème sur la beauté surnaturelle de la terre. L'histoire se passe dans un monde qui semble merveilleux, transformé par la neige et la glace qui sont partout, recouvrant la terre et dans le coeur des gens. Un monde fantastique, émaillé de discrets rappels pour nous souvenir qu'il s'agit bien du monde réel, transcendé par une forme d'écriture exceptionnellement poétique. Dès le début le ton est donné : « Dans l'obscurité, un front blanc et jeune se frayait un chemin : Siss, une fille de onze ans ». Tout est là : le caractère obstiné mais fragile du personnage principal, et la constante opposition entre l'obscurité et la clarté de la neige et de la glace. L'art de Vesaas est juste magique, et on en redemande. Un récit, tellement sobre en apparence, mais dont pourtant les aboutissants se multiplient, grâce à la vision des choses du personnage principal, qui donne toute sa signification à chaque petit événement à tout ce qui est dit, et même non dit. Envoûtant et magique, comme ce palais de glace, merveille inimaginable, dangereux mais tellement sublime.
Deux hussards, de Léon Tolstoï (1856) : court récit mettant en scène l'arrivée du compte Tourbine dans le petit village de K..., qui séduira Anna Fedorovna avant de repartir. Vingt ans plus tard, le fils du comte Tourbine arrive à son tour dans le village de K...
Ce petit récit ne manque certes pas d'humour. On est entraîné dans ce récit par un style foisonnant qui est à l'image de son personnage principal. Le contraste entre les générations est lui-même plutôt amusant : le fils a honte de son père et le méprise ouvertement, mais ne lui arrive pas même à la cheville. Ce n'est pas une oeuvre majeure de Tolstoï, mais ça se lit plutôt avec plaisir.
Djamilia, de Tchinghiz Aïtmatov (1958) : Le mari de Djamilia est parti à la guerre. Quand revient un autre soldat du front, Danïiar, tout le village va d'abord le rejeter. Mais les choses vont changer quand Seït, jeune garçon de 14 ans, est chargé de l'approvisionnement avec Djamilia, sa belle soeur, et Danïiar.
Ce livre a été traduit et préfacé par Aragon : voici ce qu'il en dit entre autres : « Une histoire courte et immense à la fois. Une histoire d'amour où il n'y a pas un mot d'inutile, pas une phrase qui n'ait son écho dans le coeur....
Pour moi, c'est la plus belle histoire d'amour du monde »
et voici la fin de sa préface : « Mon Dieu, comme le monde est encore jeune et beau! Comme rien n'est épuisé, comme tout peut encore faire battre le coeur des hommes! Il y a des gens qui veulent s'excuser de vivre avec une musique savante d'où tout ce qui est musique est banni, pour mieux montrer qu'on connaît l'essence de la musique. Il y a des gens qui atteignent à ce point de la science, où la science n'est plus qu'un jeu. Il y a des gens qui s'épuisent à ne pas se ressembler quand ils passent devant un miroir... Et puis voilà que, sur la rivière Kourkouréou, entre la Chine et le Tadjikistan, un garçon qui eût fait, il y a trente ans, un djiguite comme un autre, tourne les yeux vers nous et parle, et l'on n'a plus envie que de se taire et l'écouter.
Merci, mon Dieu à qui je ne crois pas, pour cette nuit d'août à laquelle je crois de toute ma foi dans l'amour. »
Effectivement, présenté comme ça, ça fait plutôt envie. De fait, même si le départ nous fait un peu chercher la saveur si exceptionnelle qu'Aragon a goûté, on arrive vite dans le vif du sujet, sans affect inutile et avec une pureté de style réellement bienvenue. Et le final, tellement simple, sans artifice, mais tellement sublime. Aux côtés des grandes oeuvres romantiques, des amants de légende, on ne peut qu'être d'accord avec Aragon et y ranger ce couple de jeunes kirghiz.
"_Je joue attirance mortelle sur mon pisteur invisible et je t'attaque avec.
_ouais, j'ai pris 1
_ok ..."