La grande illusion ( Jean Renoir, 1937 )
Durant la première guerre mondiale, le lieutenant Maréchal ( Jean Gabin ) et le capitaine Boeldieu ( Pierre Fresnay ) sont capturés par von Rauffenstein ( Eric Von Stroheim ), un aristocrate allemand qui entretient une parenté avec Boeldieu, ce qui conduit les deux hommes à sympathiser. En prison, les deux français rencontrent d’autres prisonniers, dont le juif Rosenthal ( Marcel Dalio ), et rejoignent l’organisation d’un plan d’évasion.
Je découvre ( trop ? ) tard ce qui est considéré comme une merveille absolue du cinéma français et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette réputation n’est pas usurpée : ce film est un chef d’œuvre, et le fait qu’il s’impose ainsi avec une évidence et un naturel rafraichissants n’est pas sa qualité moindre. L’une des spécificités de
La grande illusion tient à ce qu’aucun de ses personnages ne soit mauvais ou même simplement négatif : Maréchal est un brave type, Rosenthal également, quand aux deux aristocrates, ils contemplent avec détachement une guerre dont ils seront, qu’ils soient français ou allemands, les perdants puisque leur monde est sur le déclin ; même les geoliers allemands ne sont pas dénués de marques de sympathie tandis que les spectacles en prison donnent au film une vitalié tout à fait agréable. Les acteurs sont tous fabuleux de naturel, de l’élégance extrême de Fresnay à l’accent de titi parisien de Gabin en passant par cet incroyable second rôle récurrent chez Renoir qu’est Julien Carette, dont la chanson ( «Margueriteuuuh, Marguerite, donne-moi ton coeuuuuur » ) reste en tête longtemps après le visionnage. L’humanisme de Renoir, qui ne cède jamais au sentimentalisme ni à l’idéalisation de ses personnages, n’empêche pas Gabin d’hurler qu’il n’a jamais pu sacquer les juifs - ce qui fait un peu regretter un certain politiquement correct trop souvent à l’œuvre dans le cinéma français actuel -. La fin avec la femme allemande et sa petite fille est une merveille d’émotion. Certains classiques sont imposants, mais celui-ci, en plus d’être absolument formidable, est complètement universel et donc s’adresse à n’importe qui sans distinction. Vous me lisez encore ? Vous attendez quoi pour le voir, bordel ?
Red Riding Trilogy ( divers, 2009 )
1974 - Julian Jarrold
1980 - James Marsh
1983 - Anand Tucker
Dans
1974, une série de meurtres de fillettes amène le journaliste Eddie Dunford à mener une enquête dans laquelle il découvre l’existence de complicités entre la police et un réseau de pédophilie. 6 ans plus tard, un éventreur terrorise le quartier du Yorshire en assassinant des prostituées. L’inspecteur Hunter est envoyé mener sa propre investigation, ce qui lui vaut une très forte hostilité de la police locale. Enfin,
1983 nous narre comment trois personnes vont jouer un rôle décisif dans la résolution de l’affaire Dunford : le policier corrompu Maurice Jobson dit la Chouette et le jeune prostitué BJ qu’on a déjà rencontré lors des précédents épisodes ainsi que l’avocat John Piggot, engagé pour défendre l’homme accusé des meurtres de 1974.
En dépit du fait que cette trilogie adaptée de l’écrivain anglais David Peace ne soit pas réellement une œuvre cinématographique mais télévisuelle, je souhaitais en parler tant l’univers de Peace me touche particulièrement, raison pour laquelle cette adaptation était un projet qui m’intéressait énormément. Etant donné qu’il s’agit de trois épisodes d’une heure et demie chacun, j’ai allongé un peu la quantité de textes maximale que je m’autorise à écrire puisque l’œuvre est assez complexe narrativement, bien que l’intrigue des livres ait été logiquement simplifiée. A ce propos, le premier choix contestable qui saute aux yeux du spectateur est celui des livres adaptés : des 4 livres de Peace, est exclu 1977, sans doute le plus sombre et le plus déjanté des 4, là ou la logique aurait conduit à ignorer plutôt 1980, qui apporte beaucoup moins d’informations que les autres. A ce propos, la disparition de 1977, livre dans lequel on découvrait les premiers méfaits de l’éventreur, coupe assez méchamment la dramaturgie de
1980 puisque l’éventreur n’a du coup qu’un rôle complètement secondaire, presque anodin par rapport à l’histoire. J’y reviendrai.
1974 est généralement vu comme étant le meilleur épisode de la trilogie. Je ne suis pas réellement d’accord. La mise en scène est beaucoup trop plate étant donné le caractère azimuté de la prose de Peace, et la confrontation finale, par exemple, ne tient pas réellement ses promesses. De même, la relation entre Dunford et Paula Garland ( la mère d'une des petites filles assassinées ) manque de force, et si Andrew Garfield s’en tire très bien dans le rôle titre, cet épisode ne décolle pas eu égard au potentiel monstrueux de l’histoire. Correct, mais pas transcendant,
1974 est un polar regardable qui, trop sage, rate la rage et la violence qui transcendaient le livre.
1980 me semble le plus mauvais volet de la trilogie, le dyptique qu’il formait avec 1977 ( là ou
1983 est plus une suite de
1974, les flashbacks du livre se passent d’ailleurs essentiellement cette année là ) étant mis à mal par la disparition du premier volet, qui elle-même entraine la suppression de deux personnages fondamentaux, le journaliste Jack Whitehead et le sergent Fraser. Au contraire, Hunter, le héros de 1980, est franchement plat, d’autant plus que l’acteur manque singulièrement de charisme et se fait voler la vedette par Sean Ellis, dans le rôle du détestable sergent Craven. Si le livre marquait un repos bienvenu après un apocalyptique 1977 ( se terminant d’ailleurs par « No futur. » ) le problème est qu’ici, faute de décollage durant l’épisode précédent, on s’ennuie beaucoup et le calvaire de Hunter en devient assez soporifique.
Au bout de dix minutes de
1983, j’ai eu l’impression que les trois personnages principaux allaient se foutre une balle dans la tête, ce qui en faisait déjà le meilleur film des trois, au sens ou pour une fois, la mise en scène traduisait une réelle tension, une peur, une rage, une haine de soi très perceptible. Porté par un trio convaincant auquel on peut ajouter l’acteur formidable jouant Myskin, l’handicapé mental accusé à tort du meurtre des gamines, le film ose enfin quelques effets visuels bienvenus ; la confrontation Myskin-Piggott, ou chacun semble se haïr avec une intensité rare, est formidable. Et évidemment tout ça retombe comme un soufflé avec une fin absolument honteuse qui trahit complètement l’univers nihiliste et désenchanté développé jusqu’ici avec un happy end ridicule, foireux, tombant comme un cheveux sur la soupe et qui trahit ce que les deux films précédents avaient réussi à préserver de l’univers de Peace. Rarement une fin m’a semblée aussi déplacée et incohérente, et la mise en scène plus aérienne que dans les deux premiers épisodes n’arrange rien ( putain Jobson au ralenti avec la petite fille dans les bras…. ).
La
Red Riding Trilogy, c’est la preuve que les bonnes intentions ne font pas les bons films et que si trahir un écrivain est une chose tout à fait acceptable au cinéma, encore faut-il être capable de proposer autre chose et d’avoir un minimum de talent visuel ; pas honteuse, bien jouée dans l’ensemble et ne cédant au consensualisme que dans ses 20 dernières minutes, cette trilogie ne réussit pas à mon humble avis à créer un univers suffisamment percutant pour transcender son fond.
Dangereuse sous tous rapports ( Jonathan Demme, 1986 )
Charles ( Jeff Daniels, sisi, le pote de Jim Carrey dans
Dumb et Dumber ! ), cadre bien sous tous rapports en manque de sensations fortes, rencontre dans un snack la délurée et extravertie Lulu ( Mélanie Griffith ) qui l’embarque avec elle dans une virée sans queue ni tête à laquelle Charles prend assez vite gout, jusqu’au retour de l’ex-mari de Lulu, Ray ( Ray Liotta ), qui vient de sortir de prison.
Dangereuse sous tous rapports est un film tellement classe qu’il a tout sauf l’allure d’un grand film sur le papier, et que l’émerveillement à son visionnage n’en est que plus agréable car surprenant. La grande force de Demme est d’arriver à être extrêmement drôle sans donner l’impression de prendre ses personnages de haut. Charles, certes assez empoté et timide ( voir coincé ) ne tarde pas à prendre des initiatives et à devenir aussi imprévisible que sa compagne ; Lulu, elle, ressemble à Patricia Arquette dans
Lost Highway, c’est dire si le spectateur masculin tombe vite amoureux d’elle, tandis que Ray Liotta est parfaitement crédible en petite frappe aussi dangereuse que séduisante. Les seconds rôles sont tout aussi bons, mention spéciale pour le black qui encourage Jeff Daniels à la fin. Le scénario sait poser les rebondissements aux moments opportuns et gérer les ruptures de ton avec fluidité ( on oscille entre road movie, comédie romantique et film de vengeance sur la fin ). Mais alors ce qui m’a fait craquer, c’est la BO. New Order, John Cale, Laurie Anderson, David Byrne, et même un concert des Feelies ( avec, je vous prie, le début de
Loveless Love ), c’est bien la preuve par A + B que ce n’est pas parce qu’on fait un film en plein milieu des années 80 qu’on doit emmerder le spectateur avec du Duran Duran ! Drôle, frais, spontané, ce film m’a fait un bien fou tellement au fond, nous sommes tous comme Jeff Daniels, prêts à foutre notre petite vie en l’air pour peu que quelque chose en vaille la peine.
Agent secret ( Alfred Hitchcock, 1936 )
Karl Verloc accomplit des actes de sabotage et devient le suspect principal d’un détective, Ted, qui se rapproche de la femme de Verloc. Celui-ci, espionné, décide de faire livrer la bombe par le jeune frère de sa femme, Steve. L’enfant traine en route et la bombe explose plus tôt que prévu…
J’avais dit dans ma critique des
Quatre de l’espionnage a quel point celui-ci semblait traité par-dessus la jambe, tant Peter Lorre cabotinait avec délectation et tant l’histoire ne semblait jamais prise au sérieux par ses protagonistes ;
Agent secret en est le contraire le plus évident, tant de tous les Hitchcock que j’ai pu voir, il est le plus sombre, le plus cruel et le plus froid.
Cela fait-il d’
Agent Secret un grand Hitchcock ? Pas vraiment. L’absence d’humour étouffe ce film qui, passé l’explosion de la bombe, n’a plus grand-chose à raconter. Les personnages ne sont ni très intéressants ni très bien joués et du coup semblent réductibles au stade de concepts scénaristiques, là ou dans tous les meilleurs Hitchcock, il y a un James Stewart ou un Cary Grant pour apporter suffisamment de vie à l’histoire. Parmi les scènes notables, outre le passage de la bombe, on peut noter une introduction réussie ( Hitchcock, roi des intros ? ) ainsi qu’une confrontation entre Verloc et sa femme filmée de façon très inhabituelle. Mais un cinéaste aussi ludique qu’Hitchcock semble en forte inadéquation avec la pesanteur qui habite le film. Même l’histoire d’amour esquissée entre Mme Verloc et le détective semble condamnée dès le départ. Si il est de bon ton de considérer que la violence et la noirceur du film constituent en soi des qualités cinématographiques, il existe toutefois des
Agent Secret pour démontrer que parfois, le plus et l'ennemi du mieux, et qu'à force de forcer le trait, on en perd toute forme d'émotion, et par conséquent d'implication du spectateur.
Agent Secret n'est pas nul, et son statut à part dans la filmographie Hitchcockienne en fait une réelle curiosité pour l'amateur, toutefois il faut bien reconnaitre qu'il s'agit d'un Hitchcock tout à fait mineur.
Jeune et innocent ( Alfred Hitchcock, 1937 )
Une femme est retrouvée morte sur une plage par un jeune homme ( Derrick de Marney ) qui, non seulement connaissant la victime mais en plus bénéficiaire du testament de celle-ci, devient rapidement le coupable idéal. Durant son procès, il s’enfuit et, aidé par la fille du commissaire de police à ses trousses ( Nova Pilbeam ), cherche à prouver qu’il a été victime d’une machination.
Après un Agent secret bien pesant, ce Hitchcock beaucoup plus léger développe l’un des thèmes préférés du maître : l’innocent accusé à tort d’un crime qui cherche le vrai coupable. Ce thème, qui sera repris dans certains de ses meilleurs films américains, est ici développé d’une manière typique aux films anglais d’Hitchcock, c’est-à-dire avec un humour omniprésent qui conduit les personnages à des joutes verbales délirantes qui contrastent avec les situations qu’il vivent ( perso, si je suis suspecté de meurtre, je risque de perdre un peu mon sens de l’humour ). C’est absolument dénué de réalisme, mais ce n’est pas grave : le divertissement fonctionne totalement, plusieurs grands moments de cinéma sont présent, comme une partie de colin-maillard que le couple en cavale cherche à gagner pour pouvoir se tirer d’une fête avant d’être repérés ou un très long travelling qui isolera l’assassin en fin de film. Le couple principal n’a pas la classe nonchalante de Robert Donat dans
les 39 marches, mais Hitchcock compense par une thématique de l’âge adulte, les deux héros étant des post-ados qui doivent apprendre à jeter un regard plus mature sur le monde et à braver l’autorité – le seul personnage qui les aidera sans trop rechigner sera d’ailleurs un clochard – pour s’affirmer. Un petit peu bancal, j’ai néanmoins une réelle affection pour ce Hitchcock ci qui redresse plutôt bien la barre après deux films trop inégaux, même si les intégristes du cinéma social n'auront pas fini de manger leur chapeau à suivre des péripéties à la limite du rocambolesque. Délicieuse superficialité apparente des Hitchcock anglais, pour des divertissements de luxe qui privilégient le plaisir du spectateur à toute autre convention... ça me va très bien.
Désolé pour l'absence de caps, mon PC étant out, j'ai du en emprunter un, dès que j'ai de nouveau accès au mien je corrige ce petit problème, en tout cas je suis bien content d'avoir pu parler aussi longuement de la Red Riding Trilogy quand bien même ce fut une déception. Dans la prochaine série, en plus d'un John Hughes dont je n'ai pas pu parler ici faute de place, d'un Jackie Chan encore plus débile que ceux dont kakkhara nous a parlé, du dernier Hitchcock anglais du coffret et d'un Dracula fondateur ( non, pas celui avec Lugosi, j'ai déja dit ici à quel point celui-ci était surfait ), il y aura un chef d'oeuvre de cinéma fantastique dont, à mon humble avis, personne n'a entendu parler. SUSPENS !
Edit : captures rajoutées depuis.