Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures ( Claude Lanzmann, 2001 )
En 1979, Yehuda Lerner raconte à Claude Lanzmann le déroulement de son évasion du camp d’extermination de Sobibor. Ce témoignage est parfois mélangé à des images de 2001 montrant ce que sont devenus les lieux mentionnés aujourd’hui. D’abord envisagé comme une parti du documentaire fleuve
Shoah, il fut ensuite jugé préférable par Lanzmann d’en faire un second documentaire autonome.
Ce n’est pas très facile pour moi de parler de ce documentaire ; d’abord, parce que je suis plus habitué à parler de fictions, et ensuite parce que la gravité du sujet fait qu’il est impossible d’en parler avec légèreté. Essayons d’être alors un peu plus solennel que d’habitude.
Le parti pris assez austère de Lanzmann consiste à ne jamais avoir recours à des images d’archive ; soit les lieux ( généralement désertifiés ), soit le visage de Lerner et parfois quelques rares effets. Par exemple, quand Lerner nous explique que les nazis couvraient les hurlements des prisonniers en faisant crier des oies, Lanzmann filme un groupe d’oies et je vous promets que leurs sifflements mettent rapidement très mal à l’aise.
Sinon, l’histoire de Lerner est assez incroyable et Lanzmann fait un remarquable travail de questionnement, insistant toujours sur les points les plus difficiles à imaginer de l’histoire ( les HUIT évasions de Lerner, le premier meurtre d’un officier allemand dans le camp, le moment ou les juifs ont caché un cadavre en quelques minutes ) afin que le spectateur puisse comprendre le fonctionnement global du camp de Sobibor. La partie concernant l’évasion proprement dite à beau être la plus épurée ( Lanzmann ne filme quasiment que le visage de Lerner à ce moment-là ), je défie quiconque de décoller les yeux de l’écran tellement ses propos sont captivants. Le moment ou un nazi vient inspecter les prisonniers et marche sur la main de son collègue assassiné est digne des meilleurs films à suspens. Le visage de Lerner est très expressif et on imagine facilement ce type là à 20 ans, fermement résolu à ne pas mourir. On remarque que les récits d’assassinats d’officiers allemands lui procurent une forme d’étrange fierté, assez ambiguë. Lerner revendique d’ailleurs la nécessité de ces assassinats, qui furent aussi la première fois de sa vie ou il tua quelqu’un ( et à la hache, s’il vous plait ).
Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures est un film fondamental sur la seule évasion réussie d’un camp nazi. A l’heure ou les révisionnistes se déchaînent je pense que prendre une heure et demie pour écouter Yehuda Lerner n’est pas du luxe. En tout cas, on n’en sort pas indemne. Plus qu’un chef d’œuvre, une œuvre essentielle à la mémoire collective.
Etant donné la forme particulière du film, je ne mettrais qu’une seule capture, sur le visage de Lerner.
PS : Premier visionnage des 30 films plus ou moins rares de ma liste de juillet 2012. L'objectif était d'en voir entre 5 et 10 d'ici à juillet 2013.
Adieu, ma belle ( Edward Dmytryk, 1944 )
Philip Marlowe ( Dick Powell ) rencontre un géant un peu étrange, Moose Malloy ( Mike Marzuki ), à la recherche de son ancienne petite amie Velma. Parallèlement, Marlowe est engagé pour retrouver le collier de la femme d’un milliardaire.
Le roman de Chandler est mon favori de l’écrivain, dont j’aime beaucoup les adaptations fidèle ( Hawks ) ou infidèle ( Altman ). Cependant, celle-ci est ratée en dépit d’un réel soin apporté à la mise en scène, Dmytryk composant quelques plans rappelant l’expressionnisme allemand. Une scène a rendu le film célèbre : Marlowe, drogué, a des hallucinations qui anticipent par exemple le rêve de James Stewart dans Vertigo. Cette séquence est effectivement l’une des plus marquantes du film qui par ailleurs s’essouffle beaucoup durant sa conclusion, qui donne une mauvaise impression de baclage.
Le gros problème, c’est qu’à aseptiser sans arrêt Chandler, on perd tout l’intérêt d’un romancier dont la clarté des intrigues n’était pas franchement le point fort. Du coup : plus de meurtre de noir ( et même plus de noirs tout court ), plus d’homosexualité d’un personnage ( là ou dans l’adaptation du
Faucon Maltais Huston parvenait à suggérer subtilement celle de Peter Lorre ), plus de meurtre de femme par Malloy, plus de flics corrompus… On ne ressent ainsi jamais la dureté du monde dans lequel Marlowe évolue, et ce en dépit d’une très bonne prestation de Dick Powell qui n’a pas grand-chose à envier à Bogart. Les seconds rôles en revanche… Claire Trevor n’a aucun sex appeal, ce qui est un peu emmerdant pour une femme fatale. Mike Marzuki est physiquement crédible en Malloy mais le scénario du film en fait un vrai débile inintéressant là ou le personnage de Chandler était réellement tragique. Le reste du casting est absolument insignifiant.
C’est d’autant plus dommage que les dialogues, pour le coup, reprenaient très bien le style de l’écrivain et que comme je l’ai dit la mise en scène de Dmytryk est loin d’être honteuse. Seulement on peine à s’attacher aux personnages, on peine à s’intéresser à l’histoire et on peine à ressentir quoi que ce soit durant un final aussi prévisible que plat.
Un film noir décevant.
Mystery Train ( Jim Jarmusch, 1989 )
Trois sketchs nous font suivre les déambulations de groupes de personnages dans Memphis, la ville du King. Le premier nous attache à un couple de touristes japonais, le second à une italienne rencontrant une jeune femme désoeuvrée et le troisième à un trio de bras cassés en vadrouille, tous se retrouvant au même hôtel.
Très dur à critiquer là encore, parce que comme la plupart des Jarmusch
Mystery Train ne raconte pas grand-chose, c’est-à-dire qu’il n’a pas pour but de conduire le spectateur du point A au point B mais plutôt de lui faire ressentir des situations souvent absurdes. L’humour Jarmuschien, avec son jeu sur les différences culturelles, les situations décalées et le statisme de certains personnages, fait merveille notamment dans le premier sketch qui est mon préféré des trois. Je trouve que sans être mauvais le deuxième est moins captivant, le dernier étant quant à lui tiré vers le haut par ces gueules charismatiques que sont Joe Strummer ( en faux sosie d’Elvis ! ) et Steve Buscemi. A noter que le réceptionniste de l’hôtel n’est autre que le légendaire Screamin’ Jay Hawkins, à la présence pour le moins impressionnante.
Jarmusch a un sens du cadre absolument indéniable et une capacité rare à faire des films très lents et très peu découpés sans générer l’ennui. J’aime beaucoup le portrait de Memphis comme une ville totalement désertifiée, ou les ouvriers sont en cours de licenciement et ou les anecdotes délirantes sur le King sont légion. Derrière la légèreté apparente du film, le portait de l’Amérique n’est pas très réjouissant : indifférence, précarité, violence… La culture rock and roll semble définitivement loin, comme le ressens le japonais du premier sketch qui se fiche d’Elvis et préfère rechercher Carl Perkins.
Formellement comme thématiquement, je trouve que Jarmusch a réalisé des films plus aboutis comme son superbe western
Dead Man ou son inclassable
Down By Law. Mais Mystery Train demeure un excellent Jarmusch 80’s, drôle, excellemment filmé et très bien joué. C’est déjà beaucoup non ?
Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé ( Sergio Martino, 1972 )
Oliviero ( Luigi Pistili ) est un bourgeois tyrannique qui terrorise sa femme Irina ( Anita Strindberg ). Une suite de meurtres de maîtresses d’Oliviero le transforme en suspect numéro 1 tandis que sa nièce, l’aguicheuse Floriana ( Edwige Fenech ) décide de s’installer temporairement chez eux.
Ca, c’est du titre. Cette phrase soi-disant tirée d’Edgar Poe était d’ailleurs prononcée dans un autre giallo de Martino, le tout à fait réussi
l’Etrange vice de Mme Wardh avec déjà Edwige Fenech sorti un an auparavant. La comparaison fait d’ailleurs très mal étant donné que ce
Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé rate à peu près tout ce qu’il tente.
L’histoire est inintéressante et traîne horriblement en longueur. Le personnage de Luigi Pistili est insupportable, sa femme pleure pendant tout le film et Edwige Fenech est évidemment la salope de service, le personnage prétexte à des scènes de cul moches, mal filmées et même pas érotiques pour un sou. Les seconds rôles sont des tanches ( mon dieu ce commissaire ! ), les meurtres sont trop peu nombreux et trop mous pour éveiller un minimum d’intérêt et surtout, surtout, Martino n’aurait peut-être pas du se croire brillant styliste. Je m’explique.
Il y a un effet de style qui revient environ 51 fois dans le film. Il consiste à accentuer la tension dans une scène en montrant… UN CHAT NOIR ! Bon, vous en conviendrez, en 2012 ça fait plutôt rigoler. Mais là toutes les deux putains de minutes on a un plan sur l’affreux chat ( qui s’appelle Satanas, je le jure ! ) qui est censé renforcer le sentiment de terreur. Mais non c’est ridicule, comme la fin est particulièrement grotesque, comme la révélation du coupable est non seulement ratée mais en plus totalement incohérente avec le début du film. La présence de plusieurs coupables non concertés était d’ailleurs bien mieux exploitée dans
l’Etrange vice de Mme Wardh, formellement bien plus convaincant aussi.
Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé est un giallo raté dont je m’explique assez mal la bonne réputation.
La tête d’un homme ( Julien Duvivier, 1931 )
Le simplet Joseph Heurtin est accusé d’un meurtre commis en réalité par un étudiant étranger, Radek ( Valéry Inkijinoff ). Heurtin s’évade de prison mais le commissaire Maigret ( Harry Baur ) ne croit pas à sa culpabilité.
Le roman de Simenon est un de mes Maigret favoris et l’alliance entre l’écrivain et le réalisateur donnera quelques années plus tard un chef d’œuvre du cinéma français, le merveilleux
Panique. Il y avait donc tout ce qu’il faut pour faire de
La tête d’un homme un grand film et faute d’être aussi fort que ce que l’on pouvait espérer, le film demeure une petite réussite.
La mise en scène est assez étonnamment plutôt expérimentale ; Duvivier recherche le maximum d’effets de style possibles, notamment sur le plan du montage, et se révèle plus proche de l’avant-garde des années 20 que du réalisme poétique auquel on le rattache parfois ( j’ai lu quelque part que Jean Epstein avait collaboré au film, ceci expliquerait cela ). Si cela donne un cachet assez unique au film, je trouve que le parti pris n’est pas toujours très efficace. Par exemple, la poursuite de fin me semble avoir été rajoutée artificiellement pour pouvoir se lâcher sur le montage, sauf que du coup on perd énormément en émotion par rapport à la fin "normale ", pourtant beaucoup plus simple ( Radek se faisait exécuter ). Je ne suis pas certain que le style de l’avant-garde soit approprié à un polar psychologique et qui plus est à certains moments le rythme faiblit beaucoup trop.
Reste un excellent Harry Baur en Maigret et SURTOUT ce méchant fascinant incarné par un Inkijinoff à l’incroyable richesse de jeu. J’ai trouvé un peu dommage que là encore le film n’assume pas tout à fait l’ambiguité du roman et tombe parfois dans un certain manichéisme ( était-il nécessaire de faire d’Inkijinoff un tueur de flic, j’en doute fort ) mais la performance de l’acteur fait oublier les carences scénaristiques. Le choix de faire passer Maigret au second plan me semble se justifier tout à fait d’autant plus qu’Inkijinoff transcende toutes les scènes durant lesquelles il apparaît mais il est dommage que Duvivier cède parfois au simplisme : Heurtin qui s’évade tout seul ( normalement Maigret organise son évasion ), Radek frustré amoureux… Les inventions du scénariste sont rarement heureuses.
Quoi qu’il en soit, un beau polar français et une belle adaptation quoique bancale de Simenon.
Boris.