Ça fait plaisir de te voir encore découvrir des grands films comme
La 317eme section après tout ce temps.
Mon dernier article en date, sur Alex Cox, un réal que les plus anciens se souviendront comme un de ceux vantés par Boris pour son
Repo Man, et dont j'ai fini par voir tous les films

. C'est ça aussi, le TQSAR (ou alors c'est juste moi qui suis bizarre)
Pourquoi un article sur Alex Cox? Voir même, qui est Alex Cox? Voici les deux questions que soulèvent en premier lieu cet article. En effet, Alex Cox est un réalisateur assez confidentiel, surtout au delà de son début de carrière, où ses films ont acquis un statut culte. Et l'on verra que sa carrière nous fait croiser les noms de Harry Dean Stanton, Robby Muller, Roger Deakins, Gary Oldman, Courtney Love, Rudy Wurlitzer, Dennis Hopper, Ed Harris, Joe Strummer, Iggy Pop, Jorge Luis Borges ou Christopper Eccleston. Quand au pourquoi, la raison est simple : j'aime beaucoup plusieurs films d'Alex Cox, et j'ai vu tout ses longs métrages (me manque un téléfilm de 54 minutes tourné au Japon en 2002, qui pour l’anecdote est apparemment diffusé à la télé dans
Lost In Translation de Sofia Coppola s'il faut en croire ImdB), du coup ça me semblait plutôt intéressant de présenter l'intégralité de sa carrière.
Alex Cox est britannique d’origine, mais a étudié le cinéma à UCLA (la fameuse Université de Californie. Parmi les anciens élèves, Cox préfère revendiquer l’ascendance de l'indépendant Charles Burnett, plutôt que celle de Françis Ford Coppola. Son film étudiant de 40 minutes,
Edge City, tourné de 1978 à 1980, met en place un cinéma de genre, cinéphile, avec un goût pour la satire et l’exagération, et qui entretient une familiarité (teinté de distance critique) avec la culture punk. C'est le premier axe de la carrière de Cox : ce court et les trois longs métrages qui le suivent seront dans le même esprit. Étant son propre scénariste, il se lance avec des condisciples dans la production en indépendant d'un long mélangeant SF et immersion comique d'un punk dans l'univers impitoyable des repossesseurs de voitures à crédit. Projet qui, par un concours de circonstances improbable dont les années 80 ont le secret, se vit acheter par Universal, la faiblesse du coup de production (2 millions de dollars) faisant pale figure au milieu de ces années d'inflation des budgets. Alex Cox est donc dans une position assez paradoxale : il précède de peu tout une génération de cinéastes indépendants américains qui explosera à la fin des années 80 (
Blood Simple des frères Coen date de 1985, David Lynch allie petit budget et succès avec
Blue Velvet (1987), Soderbergh gagne la Palme d'or pour son premier film en 1989) ou au début des années 90 (Tarantino et la génération Sundance), mais grâce à des films produits par des studios. Cependant, on verra que produire dans un studio n'est pas de tout repos pour un jeune réalisateur qui a le malheur d’être créatif.
Repo Man (1984) est un étrange film plein d'humour, où Emilo Estevez en punk pas bien malin donne la réplique à un Harry Dean Stanton impérial dans son rôle de repossesseur grincheux et revenu de tout. Le casting regorge de personnages secondaires mémorables, et montre un univers de marginaux oscillant entre déjantés et fatigue existentielle, une peinture évidement comique, mais qui intègre une satire d'une époque comme en gueule de bois des années 70, entrée sans s'en rendre compte dans le consumérisme et la standardisation : une idée forte de direction artistique consiste à remplacer toutes les marques de nourriture à l’écran par des packagings vierges estampillés « FOOD » ou « DRINK », autant en guise de pied de nez au placements de produits que de réflexion (indirecte) sur l'interchangeabilité des objets de consommation.
Le film partage l'acteur principal et le directeur de la photo de
Paris, Texas, tourné juste après et Palme d'or la même année à Cannes. Tirer un lien entre ces deux films d'européens mêlant fascination cinéphile pour l'espace américain et exploration de la tristesse individuelle ne paraît pas si saugrenu. La distance entre les accords languissants de Ry Cooder et le thème d'Iggy Pop allié à la fine fleur de la scène hardcore de LA. n’empêche pas de constater leur qualités respectives dans deux visions différentes. Ce premier long métrage vit sa distribution sabordée par la politique interne d'Universal, en plein remaniement de producteurs, et fut retiré de l'affiche au bout d'une semaine. Mais le succès de la bande originale conduira a une deuxième sortie couronnée de succès qui alliée au passages à la TV et à la vidéo en fit un film culte, encore aujourd'hui le plus vu de son auteur.
Refusant le projet qui deviendra le très anticommuniste
L'Aube Rouge de John Milius (les opinions politiques d'Alex Cox sont assez faciles à définir), Cox s'engage dans un biopic de Sid Vicious, tourné entre Londres et New York, avec une escale à Paris, et pour seulement deux fois le budget de
Repo Man. Cox a l'intuition de courtiser Gary Oldman, qui après deux films au début des années 80 était devenu un acteur de théâtre acclamé. Sa performance en Sid Vicious le lancera définitivement au cinéma.
Sid and Nancy (1986) montre bien l'ambivalence du regard que pose Cox sur la scène punk : admiratif de leur énergie et de leur passion, mais sans équivoque sur l'impasse tragique à laquelle conduit leur mode de vie. Le titre original du film, changé à la dernière minute par le département marketing, était Love Kills, et il convient bien mieux au mouvement descendant du film : les scènes finales, dans l'appartement miteux du couple drogué, sont terriblement éprouvantes. Le film bénéficie du travail d'un futur grand chef opérateur, Roger Deakins, qui deviendra une valeur sure pour les frères Coen. Et sa musique est l'occasion pour Cox de commencer une collaboration avec Joe Strummer, ex-guitariste et chanteur de The Clash, qui compose un quart de la musique.
Cox, suite à l'annulation d'un concert au Nicaragua l'embarque lui, les Pogues, Zander Schloss et Elvis Costello comme acteurs dans son nouveau projet,
Straight to Hell (1987) un hommage au western italien tourné à Almeria dans un décor de ville fantôme, où Strummer, Syd Richardson et Dick Rude jouent trois gangsters kidnappant une femme enceinte (jouée par Courtney Love, qui avait un second rôle dans
Sid and Nancy, et n’était d'ailleurs pas encore chanteuse à l’époque) après un hold-up et se retrouvant plongés dans une ville de cowboys fous. Le casting déjà improbable est en outre enrichi de Dennis Hopper (qu'il avait rencontré lors de la production de
Repo Man), Grace Jones et Jim Jarmusch, encore un symbole de cette génération de jeunes réalisateurs indépendants cinéphiles. Et
Straight to Hell ne peut d'ailleurs que faire penser au cinéma de Quentin Tarantino, qui pourtant bossait encore dans un vidéoclub à l’époque : de son ouverture présentant des braqueurs oisifs en costards, à la libre reprise de
Tire encore si tu peux (1969) de Gulio Questi, un des western italiens les plus psychédéliques, ou encore le mélange d'ultra-violence, de dialogues outranciers et de bande-son juke-box, les similitudes sont troublantes. Coïncidences issues d'un tempérament commun, ou influence parmi tant d'autres ? Bien que les films de Tarantino soient meilleurs que ce
Straight to Hell avant tout tourné pour s'amuser entre amis, il reste qu'il est étonnant de voir un film qu'on pourrait facilement identifier comme un des innombrables décalquages opportunistes qui ont suivi le succès de
Reservoir Dogs et
Pulp Fiction s’avérer entièrement original.
Mais après cette parenthèse festive arrive le grand moment de la carrière d'Alex Cox, celui dont il dira qu'il l'a fait naître en temps que réalisateur. Le festival de musique avorté menant à
Straight to Hell était lié à l'intérêt que porte Cox pour le Nicaragua, qu'il a visité en 1984. Le Nicaragua, pays d’Amérique Centrale, a une histoire fortement liée à l'influence américaine, et le gouvernement sandiniste y avait réussi une révolution socialiste en 1979, avant d'être activement menacé par la politique interventionniste du gouvernement Reagan, qui finançait et soutenait les actes terroristes des Contras en plein milieu du réchauffement de la guerre froide. Pour faire un film permettant de raconter l'histoire des rapports d’ingérence entre les Etats-Unis et le Nicaragua, Cox choisit de raconter l'histoire vraie du « général » William Walker, un aventurier qui, au nom de la Destinée Manifeste, lança des expéditions militaires privées pour fonder des états pro-américains en Amérique du Sud, et qui réussit à prendre le contrôle du Nicaragua en 1856, son régime reconnu officiellement par le président des Etats-Unis. Jusqu'ici son propre scénariste, Alex Cox fit la rencontre de Rudy Wurlitzer, romancier et scénariste, qu'il vénérait pour les scénarios de
Macadam à deux voies (1971) de Monte Hellman et
Pat Garret et Billy The Kid (1973) de Sam Peckinpah. Wurlitzer lui fournit un scenario audacieux et sans concessions, et le producteur de Cox, Ed Pressman, monta une production où Universal et des distributeurs étrangers investirent le budget dans un tournage au Nicaragua, en coproduction avec l'Institut Cinématographique du Nicaragua (INCINE), et avec le soutien d'Ed Harris, l’interprète de Walker, qui s'investit totalement dans le projet (jusqu'à donner la moité de son salaire pour offrir une semaine de mise en place de plus à la production). Cox ne le savait pas encore, mais le budget de 6 millions de dollars du film serait le plus gros de toute sa carrière.
Walker (1987) est un film exceptionnel. Sa principale inspiration vient de Sam Pekinpah, mais le film ne ressemble en réalité à aucun autre : c'est l’œuvre d'un cinéaste qui a trouvé son langage, sa manière de s'exprimer. La violence et la satire présente dans ses autres films s'expriment ici à la hauteur des enjeux bien plus élevés de l'Histoire.
Walker est une histoire d'illusions perdues : celles du personnage principal, et celles de ceux qui pourraient croire au bien fondé de l’interventionnisme. Le film a l'intelligence de mettre le spectateur du coté de Walker, voix-off empathique à l'appui, et de décaler le regard suffisamment lentement pour que la folie et l'horreur finissent par tout engloutir sans crier garde. De plus, un des aspects les plus singuliers du film est l'utilisation d'anachronismes, qui fonctionnent, de l'aveu de Cox, comme une manière de combattre la Monoforme. La Monoforme est un concept inventé par le cinéaste Peter Watkins (
La Bombe,
Punishment Park,
Edvard Munch,
La Commune (Paris, 1871) ), et qui considère que la narration, la durée et le style de la production audiovisuelle mondiale est majoritairement standardisée pour pouvoir s’adapter, non aux exigences artistiques, mais aux exigences de diffusion, notamment télévisuelles, ainsi qu'aux codes de narration communément acceptées. L'utilisation d'anachronismes brise le pacte classique du biopic historique « based on a true strory » que Cox voulait à tout prix éviter.
En outre,
Walker est aussi un excellent film de guerre, où Cox utilise avec maestria différentes syntaxes : le montage cut et les ralentis peckinpah-esques y côtoient travellings léchés et plan longs/séquences nerveux. Le film est en outre baigné de la splendide musique de Joe Strummer et Zander Schloss, qui fait éclater le goût pour les musiques latino-américaines déjà présent dans la musique de The Clash : les trompettes retentissantes de « Filibustero », les guitares frémissante de « The Unknown Immortal », ou le boléro envoûtant « The Brooding Side of Madness » accompagnent à la perfection les images aux tons chauds et ocres.
Walker , comme son sujet, cultive les contrastes extrêmes, et l'interprétation comme le ton du film sont susceptibles d'oscillations audacieuses: le statisme puritain qu'affecte Ed Harris se voit progressivement menacé autant de l'extérieur que de l’intérieur. Le film n'est pas subtil, mais la colère qui l'habite et qui s'y déverse est le prix à payer pour que la violence de sa satire ne sombre pas dans l’excès inverse du détachement ironique.
Dire que le film fut mal reçu est un euphémisme. Les critiques américaines (hormis le New York Times et Time Magazine) furent unanimement négatives, utilisant la violence, la satire et les anachronismes pour disqualifier le film. La critique du pourtant souvent clairvoyant Roger Ebert montre son rejet complet du film. Le film fut retiré des cinémas à la même vitesse que la première exploitation de
Repo Man, rapportant 257 000 $, un 16eme de son budget. Ce sera le dernier film de Cox pour un studio.
Cox, tel Sam Peckinpah en son temps, choisit de se tourner vers le Mexique pour fuir l’ingérence d'Hollywood. Son film suivant,
Highway Patrolman (1991), est le deuxième sommet de sa carrière. Cox y va encore plus loin dans le souhait de briser la Monoforme, par le choix de filmer quasi-intégralement en plan long ou en plan-sequences, un style influencé par le cinéma d'auteur mexicain (les formalistes d'aujourd'hui, Iñarritu et Cuaron, s’inscrivent dans cette tradition encore assez méconnue, en tout cas de votre rédacteur).
Highway Patrolman est un film d’apprentissage : l'histoire de Pedro Rojas, fraîchement sorti de l’école de police, et affecté à la police routière dans une région reculée du nord du Mexique, où il va découvrir les compromissions morales face à l'injustice qui viennent avec l'exercice de son métier. Il est joué avec conviction par le juvénile Roberto Soza, dont l’interprétation, exigeant de doser la bravoure, la fragilité, l’optimisme, la colère et l’incompréhension, est à saluer. Alex Cox fait preuve ici d'une très bonne direction d'acteur, qui plus est pour un film entièrement tourné en espagnol (comme déjà certaines séquences de
Walker). Si Cox se retrouve à tourner dans les mêmes villages que Peckinpah pour
La Horde Sauvage , le style du film ne traite plus la violence de la manière très découpée du maître. Ici, les incidents sont l’objet d'une découverte progressive, à posteriori, qui soulignent leur inéluctabilité. Le film est bien plus noir que les précédents, et s'attache avec tension à suivre la décente d'un ingénu , non pas aux enfers, mais simplement dans la vie avec ce qu'elle a de plus injuste et banal. Cox y rejoint ici un humour noir plus buñuelien, par un mélange d'observation des rapports sociaux et de décalages oniriques. L'unité temporelle créée par les plan-séquences contribue ainsi à l’atmosphère surréelle du film.
Highway Patrolman est un excellent film méconnu, à découvrir sans hésiter.
Le travail sur le plan-séquence continue dans ses trois films suivants :
Death and The Compass (1996)
Les Flambeurs (1996) et Trois Businessmen (1998).
Death and the Compass est un téléfilm adapté de la nouvelle de Borges, où un inspecteur de police, enquêtant sur une série de meurtres, est pris au piège de son interprétation du schéma formé par les différentes scènes de crimes. Le film, d'abord une production BBC de 55 minutes, à été étendu en long métrage d'1h30 après une deuxième session de tournage. Cox transpose l'intrigue, non datée dans la nouvelle, dans un état policier rétro-futuriste, et enrichit la narration d'un contexte social en ébullition, ce qui se traduit par des scènes de violence urbaines filmées en de longs plans très impressionnants. Cox se réserve même une savoureuse apparition en temps qu'acteur en inspecteur aveugle au beau milieu d'une fusillade, une séquence dont le noir et blanc, l'intensité scénographique, la référentiallité et l'absurdité sous-jacente fait penser au cinéma d'Alexei Guerman. Si le film n'est pas aussi convaincant que les deux précédents, il reste tout a fait honorable.
En revanche, ce n'est pas le cas pour
Les Flambeurs, un projet de commande que Cox a accepté pour pouvoir payer la post-production de
Death and the Compass. Centré autour d'une histoire d'arnaque à Las Vegas, et malgré son casting (Vincent d'Onofrio dans un rôle, assez inhabituel dans sa carrière, de naïf dont la chance au jeu attise les convoitises, entouré de Rebbeca De Mornay, Michael Madsen ou Billy Bob Thornton), le film souffre d'un scenario trop post-Tarantino pour son propre bien (amusant au regard des débuts de la carrière de Cox) et surtout d'avoir été remonté par les producteurs : on voir très bien dans le film que des scènes à l'origine tournées en plan-séquence contiennent des coupes dans la durée faites en dépit du bon sens. Cox renie ce film, mais il existerait une version Director's Cut au Japon (avec la bande son prévue à l'origine, remplacée par les producteurs par une oubliable piste jazz).
Son projet suivant,
Trois Businessmen, est plus ambitieux en terme de production comme conceptuellement : le film comme une parabole autour de la modernité. Deux businessmen en voyage d'affaires à Liverpool (ville de naissance d'Alex Cox), dans l'incapacité de manger à leur hôtel, décident d'explorer la ville de nuit, ce qui les conduit dans un périple bien plus absurde que prévu. L'influence de Buñuel est évidente : jeu des classes sociales transposé chez les VRP, critique du capitalisme et différents niveaux de réalité à l'écran. Il est difficile de parler des spécificités de ce film car une bonne partie de son discours vient du décalage entre les décors et l'attitude des personnages, décalage lui même souligné par l'utilisation systématique de plans d'ensemble. L'errance des personnages, dialoguant sans cesse alors que la réalité les entourant devient de plus en plus instable sans qu'eux même ne s'en rende compte, est légitimement surréaliste.
Trois Businessmen n'a pas la puissance des autres grandes réussites d'Alex Cox, mais sa singularité en fait une expérience à découvrir sans hésiter.
Parallèlement Alex Cox à poursuivi des projets de cinéphile : un documentaire sur Akira Kurosawa, (
Kurosawa : The Last Emperor (1999) ), un sur la série Emmanuelle, (
Emmanuelle : A Hard Look (2000) ) et une émission télévisée,
Moviedrome, où il présentait des films de genre, des classiques ou des raretés au public britannique par des petites vignettes au ton caustique, de 1988 à 1994. L'émission fut reprise après lui par Mark Cousins, le futur auteur du monumental documentaire
Story of Film (2011), et reste l’objet d'un culte chez les cinéphiles anglais. C'est par exemple dans cette émission qu'eut lieu la première diffusion de
Le Grand Silence (1968) de Sergio Corbucci dans un pays anglophone.
En 2002, Cox mena bien un projet très important pour lui : une adaptation de
La tragédie du vengeur, une pièce anonyme attribuée à Thomas Middelton, auteur contemporain de Shakespeare, et qui pour Cox va bien plus loin que ce dernier dans la dénonciation des turpitudes de la classe dirigeante de son temps, de même pour la violence, l'humour et le cynisme. Le scénariste Franck Cottrell Boyce transpose l'action de la pièce dans un Liverpool dystopique, après la destruction du sud de l'Angleterre, et la direction artistique se permet toutes les extravagances possibles et imaginables : costumes de bric et de broc et décors collisionnant posters de propagandes, ruines et architectures de diverses époques. De même, le dialogue reprend partiellement le texte original en le collisionnant avec de l'argot moderne. Malgré ceci et une performance intense de Christopher Eccleston,
Revenger's Tragedy s’avère certes un film intéressant, mais qui peine à convaincre : ses outrances, certes proches de l'esprit frondeur et populaire de la pièce originelle, apparaissent parfois comme ridicules, et la production ne pouvait pas se permettre un tournage en plan-séquences, on perd le plaisir formel des meilleurs films d'Alex Cox. De fait, à partir de ce moment, les budgets dont disposent Cox se font de plus en plus réduits. Toujours farouchement attaché à son indépendance, il s'attache à des productions à visage humain, mais qui le condamnent à des distributions de plus en plus confidentielles.
I'm a Juvenile Delinquent, Jail Me ! (2004) sera sa dernière association à une production non indépendante, pour la BBC. Ce court métrage parodique, imaginant une émission de télé-réalité suivant des délinquants commettant des crimes en live, fait tout d'abord penser au travail de Peter Watkins, on l'a vu référence pour Cox, et qui dans
La Bombe,
Punishment Park ou
Force de Frappe tentait d’utiliser l’esthétique télévisuelle ou documentaire pour mettre en scène des fictions dystopiques dont la similarité avec la présentation habituelle d'un reportage invite à en remettre en question les codes. Mais dans le film de Cox, la satire prend progressivement le dessus sur la réflexion esthétique, et frappe tout autant le contrôle des médias par la sphère politiquo-economique que la polarisation des désirs par ces mêmes médias, la starification en tête.
Projet suivant sur des oubliés cette fois du grand écran :
Searchers 2.0., un road-movie suivant deux anciens enfants acteurs partant se venger du scénariste les ayant maltraités sur un tournage lors d'une projection hommage à Monument Valley. Le film reconduit l'axe cinéphile de la carrière de Cox : les références abondent, jusqu'à devenir l'enjeu principal du film lors du duel final. Film de dialogues et de performances, inscrit dans des paysages mythifiés par le western,
Searchers 2.0. est hélas peu mémorable : il lui manque le je-ne-sais-quoi qui fait passer un films de sympathique à intéressant.
Pour d'autres raisons,
Repo Chick (2009) est quand à lui marquant, a défaut d'être bon, puisque ce film est quasi entièrement tourné sur fond vert ou avec des maquettes et des effets spéciaux artisanaux rappelant les plus belles heures d'Ed Wood, doté d'un scenario complètement improbable qui appelle second voire troisième degré et procure au visionnage un effet de vertige assez confondant : le film possède un espèce de faux rythme qui maintient attentif tout en étant constamment en un état d'incompréhension. Je ne détaillerais pas plus ce film parce que c'est quasiment impossible et je ne suis pas sur que ce soit réellement intéressant, mais ce fut un de mes plus étranges visionnages.
Dans le cadre de ses cours de cinéma à l'Université du Colorado à Boulder, Alex Cox a co-réalisé en 2013 avec ses étudiants un long métrage adaptant le roman de science-fiction satirique
Bill the Gallactic Hero de Harry Harryson, pour un résultat assez catastrophique en terme de rythme et d’esthétique, sans compter les innombrables erreurs techniques comme des reflets de la caméra. Le film est cohérent thématiquement avec sa carrière (la satire et l'humour noir, la défiance envers les institutions), et le projet d'adaptation remontait à ses débuts, mais c'est bien tout ce que l'on peut dire de ce film qui pour le coup est réellement fastidieux à regarder .
Enfin, son dernier projet en date, après un financement participatif, est un western revenant sur la fusillade d'O.K. Corral, notoirement célèbre pour l’imprécision de son déroulement réel par rapport à sa légende. Le titre annonce la couleur :
Tombstone Rashomon (2017) : il s'agira pour plusieurs des protagonistes, témoins comme participants, de raconter sa version de l'histoire. Cox y retrouve son goût pour l'anachronisme : les témoignages se font face caméra via un procédé narratif simulant l'intervention d'une équipe de documentaristes le jour d'après la fusillade, et plusieurs autres éléments viennent briser le déroulement de la fiction. On retrouve avec grand plaisir un très beau plan-séquence plein de tension lors d'une des versions de la fusillade où le sheriff tente de désarmer les Clanton avant que les Earp arrivent. Derrière le flou organisé par les versions contradictoires, le film tente de coller à la réalité historique, notamment en revenant sur les origines de la rivalité entre les parties. L'interprétation est solide, et le film est convaincant, à défaut d’égaler les splendeurs de
Walker et d'
Highway Patrolman.
Difficile de dire quelle sera la suite de la carrière d'Alex Cox, en ces temps troublés pour les cinéastes indépendants. Sa carrière, où le culte des débuts a vite fait place au rejet puis à l'indifférence polie, reste à découvrir ou à explorer, un effort soutenu au moins par les éditeurs américains (ses 5 premiers films sont maintenant disponibles en bluray, dont 4 dans la prestigieuse Criterion Collection) et timidement en France (une ressortie de
Sid and Nancy en salles l'année dernière). C'est le genre de cinéaste qui a besoin d'un petit coup de projeteur.
Bibliographie :
X films :True Confessions of a Radical Filmmaker d'Alex Cox, 2008