Abraham Lincoln ( Henry Fonda ), lancé depuis peu de temps dans l’aventure politique, défend deux jeunes fermiers accusés de meurtre.
Le début du film contient certainement la plus belle ellipse que j’ai pu voir durant ma vie de cinéphile : Lincoln discute avec la jeune Ann Rutledge, discussion derrière laquelle on devine un sentiment amoureux partagé mais ou rien ne sera explicité. Un an plus tard, Lincoln fleurit le tombe d’Ann, emportée par la pneumonie. La pudeur de Ford, la manière dont il installe déjà son héros dans une posture complexe ( mélange d’humanisme et de dépression, d’amour de son prochain et de regret concernant ses proches disparus ) fait de son Lincoln un personnage plus cynégénique que celui de Spielberg, et ce en dépit du fait que l’admiration de Ford pour Lincoln est beaucoup moins ambiguë et que par certains aspects, Vers sa destinée soit une hagiographie. On s’en fiche, les bons sentiments peuvent donner du grand cinéma, et la performance extraordinaire d’Henry Fonda porte ce film tellement haut qu’on tombe très vite amoureux du personnage. Son humour pince-sans-rire, son extraordinaire intelligence humaine, ses relations avec les membres de la famille qu’il défend font de lui un héros inoubliable, tiraillé entre le devoir envers la communauté et la solitude ( il semble insensible aux avances d’une jolie jeune femme et n’est jamais aussi à l’aise qu’avec la famille dont chaque membre lui semble un décalque de quelqu’un qu’il a perdu ).
Plus que la séquence du procès, c’est celle durant laquelle Lincoln récuse ou non certains jurés qui révèle la logique particulièrement atypique du personnage : aux bons citoyens propres sur eux, il préfère un homme se revendiquant blasphémateur, menteur et alcoolique car " on devrait s’inspirer de sa franchise ". Le catholicisme de Ford ne fait jamais obstacle à un amour sincère pour ce type de personnages, sans pour autant idolâtrer la foule : lorsque Lincoln prouve l’innocence des accusés et désigne le vrai coupable, les appels au lynchage changent simplement de victime et la gène de Lincoln envers la vindicte populaire ( qui rappelle les superbes Furie et J’ai le droit de vivre réalisés par Fritz Lang quelques années auparavant ) renforcent l’isolation magnifique du personnage sans céder à la misanthropie de comptoir ; Ford trouve la juste distance et c'est ce qui donne ce profond sentiment d'authenticité à son film.
Vers sa destinée est une oeuvre magnifique et ma réconciliation avec John Ford est désormais achevée.






Shokuzai - celles qui voulaient se souvenir ( Kiyoshi Kurosawa, 2012 )
Une jeune écolière, Emili, est assassinée par un homme que quatre de ses amies ont vu. Malheureusement, aucune d’entre elles ne se souvient du visage de l’agresseur.
La première partie du dyptique Shokuzai nous montre comment deux et quatre petites filles, Sae et Maki, évoluent quinze ans plus tard.
La longue séquence introductive est excellente et rappelle le superbe Eureka de Shinji Aoyama, l’un des grands films japonais de la décennie précédente qui traitait également de la reconstitution de personnages bouleversés par un évènement traumatisant. En terme de direction d’actrices et de mise en scène, il n’y a sensiblement rien à redire. Le hiératisme du segment sur Sae est justifié par le thème ( Sae épouse un homme qui la transforme progressivement en poupée humaine ) tandis que celle sur la dynamique Maki ne rechigne par devant les caméras portées et démontre même que Kurosawa sait filmer une scène d’action très proprement. Je suis moyennement fan de la photo blanchâtre mais ça a au moins le mérite de créer une ambiance clinique plutôt appropriée.
Non, le problème est vraiment le scénario. Le personnage de la mère d’Emili - qui revient dans tous les segments - change tellement de psychologie d’une apparition à l’autre que parfois, cela tourne au grotesque. L’espèce de déterminisme très prononcé de type " tu périras par ou tu as péché " est relativement pénible et parfois, on se croirait devant du Inarritu en mieux filmé ( et en moins lourd quand même, ce qui ne sera pas le cas lors du deuxième volet ). Il faut noter que les deux segments se terminent n’importe comment et que ces fins bordéliques laissent la désagréable impression que Kurosawa cherche simplement à asséner sa morale plutôt qu’à faire vivre ses personnages - la fin du segment de Maki, Park Chan-Wook n’aurait pas osé un artifice aussi grossier -.
Un volet qui vaut beaucoup plus pour le talent de cinéaste horrifique que Kurosawa déploie lors du premier segment que pour une histoire globalement invraisemblable et incohérente.
Shokuzai - celles qui voulaient oublier ( Kiyoshi Kurosawa, 2012 )
Après Sae et Maki, nous suivons cette fois la trace d’Akiko, qui après le meurtre d’Emili a refusé de devenir une femme, et de Yuka qui contrairement aux autres ne se sent absolument plus coupable.
Les qualités du premier volet sont encore présentes, mais diluées dans un scénario encore pire que ce qu’on a pu voir jusqu’ici. On pourrait remplir des pages et des pages sur des trucs complètement débiles vus, en vrac : un personnage avoue un meurtre, la police s’en fout ; une femme est retrouvée prostrée à un mètre du cadavre de son beau-frère, la police conclue à un accident ; un violeur est tué en pleine séances d’attouchements, la coupable se retrouve visiblement condamnée à la prison à vie et j’en passe. Le message est très clair : il faut que les innocentes payent et que la coupable soit la seule à s’en sortir indemne, et ce quitte à ce que tout s’enchaîne sans le moindre souci de cohésion de l’histoire, avec évidemment la mère d’Emili qui continue de changer totalement d’un épisode sur l’autre et à faire n'importe quoi.
Le segment d’Akiko est une redite en moins bien de celui sur Sae mais le segment Yuka apporte un ton un peu plus comique et assez inédit. Kurosawa aurait sauvé les meubles en terminant son film par cette quatrième histoire, la meilleure après la première, mais non, un épilogue complètement interminable durant laquelle la mère d’Emili retrouve le tueur vient achever le film par le biais d’une demi-heure de blabla sans intérêt si tant est qu’on soit resté éveillé le reste du temps ( tout ce qui est révélé dans le final était facilement devinable avant ). Avec évidemment toujours ce scénario aux petits oignons : Emili qui vole la lettre dans laquelle sa mère confesse un crime, qui planque la lettre dans un placard d’un coin désertique sans la moindre raison, lettre qui sera découverte par, surprise, l’amant de la femme décédée qui par le plus grand des hasards ouvrira le placard… " mécanique implacable " pour certains, dilettantisme insupportable quant à moi. Quand je vois qu’on daube sur Nolan en encensant le scénario des deux opus de Kurosawa, je me dis que la critique se préoccupe plus du nom et de la réputation du cinéaste que du réel contenu des films. C’est d’autant plus dommage ici que formellement et en terme de direction d’acteurs, c’est toujours de très haut niveau, mais le déterminisme exacerbé du diptyque achève de le couler.
New Rose Hotel ( Abel Ferrara, 1998 )
X ( Willem Dafoe ) et son ami Fox ( Christopher Walken ) travaillent pour une énorme société mystérieuse dans un monde futuriste. Dans le but de convaincre un chercheur japonais de quitter la firme qui l’emploie, ils demandent à Sandi ( Asia Argento ), une prostituée ayant une relation avec X, de le séduire.
New rose Hotel est un film comme on en voit extrêmement peu, aussi déroutant que fascinant : une partie de la critique y voit le chef d’œuvre Ferraraien alors qu’il n’a même pas la moyenne sur l’imdb. Et si la première partie est absconse, c’est surtout le final dans lequel Dafoe revoit en boucle des passages du film qui a énervé beaucoup de monde : X, trahi par Sandi, se réfugie à l’hôtel et se perd dans ses souvenirs à rechercher le moment du point de rupture, celui durant lequel son attitude à pu pousser Sandi à l’abandonner. Ce qui était du départ une idée délirante issue d’une contrainte budgétaire ( la production a utilisé l’argent pour renflouer Légionnaire avec Jean-Claude Van Damme, laissant Ferrara sans le sou ) se transforme en une idée de cinéma expérimental complètement fascinante pour peu qu’on se soit attachés aux personnages. Ca ne plaira pas à tout le monde mais ce mélange a priori impossible entre un univers futuriste cyberpunk et le cinéma d’auteur sur le couple ( Bergman, Antonioni surtout ) permet à Ferrara de montrer que même en l’absence de son scénariste fétiche Nic St-John et de son habituelle thématique de la foi, sa place de franc-tireur génial parmi le cinéma indépendant américain est amplement méritée. La scène ou Asia Argento, sur l’insistance de Fox, commence à simuler une tentative de séduction envers le japonais met en exergue tous les questionnements sous-jacents : est-elle sincère ? Qui manipule qui ? Y a-t-il eut de l’amour entre elle et X ? L’idée géniale de Ferrara - ne jamais montrer les scènes entre Asia et le japonais, qu’on ne voit que par l’intermédiaire d’écrans - fait de New Rose Hotel une sorte de cousin éloigné de l’excellent Enquête sur une passion de Nicolas Roeg.
Moins parfait qu’un King of New York ou qu’un Nos Funérailles ( Walken en fait trop, certaines scènes de dialogues cryptiques à la Godard s’éternisent beaucoup trop ), New Rose Hotel est un petit bijou dans lequel toute personne ayant vécu une rupture douloureuse pourra potentiellement se reconnaître. J’adore.
Captures d'écran à venir, j'ai perdu le DVD.
Sherlock Holmes contre Jack l’éventreur ( James Hill, 1965 )
Des meurtres de prostituées ont lieu à Whitechapel. Le célèbre détective Sherlock Holmes ( John Neville ) et le docteur Watson ( Donald Houston ) mènent l’enquête.
De tous les crossovers curieux entre deux mythes du cinéma fantastique, celui-ci est à la fois le seul apparaissant a priori cohérent ( Holmes et Jack l’Eventreur sont deux figures issus d’un imaginaire proche ) et surtout, en dépit de ce qu’on pouvait croire, le seul à ma connaissance ayant donné un bon film car ,oui, Sherlock Holmes contre Jack l’éventreur, faute d’être un grand film, est une petite réussite tout à fait respectable.
Le gros point fort du film est sa très belle photo, proche de ce que faisait le studio Hammer à la même époque dont le film partage également le décorum : auberges sordides, prostituées aux décolletés plongeants et aux tenanciers de bars louches s’y succèdent. La mise en scène manque parfois un peu de vigueur mais l’espace de quelques scènes ( l’agressions d’Holmes et Watson, les meurtres, le passage en vue subjective lors de l’intrusion chez la prostituée ) James Hill se révèle plutôt doué. On pourra être ( beaucoup ) plus sceptique sur un scénario qui cède par moments au grand n’importe quoi, mais est heureusement rattrapé par l’humour du duo Neville-Houston qui anticipe d’ailleurs la meilleure adaptation de Conan Doyle à mon sens, le génial La vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder. On notera aussi qu’à la différence de l’immense majorité des films adaptés de romans à énigmes, il n’est pas étranger à des préoccupations sociales ( le médecin simli-communiste qui voit en Jack l’Eventreur une réaction divine à l’indifférence ), certes pas très fines mais toujours plus agréables que l’académisme suranné des Hercule Poirot au cinéma, par exemple. Le personnage de Mycroft Holmes est l’un des plus intéressants, car si son intelligence en fait l’égal voir le supérieur intellectuel de Sherlock, ses attachements au monde de la politique et au gouvernement anglais le rendent beaucoup moins sympathique que l’esprit libre qu’est son frère.
Une bonne surprise ( big up encore à BenP qui se foutait de la gueule des films dont je parlais






Boris.

















