Un mystérieux rônin ( Tatsuya Nakadai ) se rend au château du seigneur Saito et formule le vœu de réaliser son suicide rituel. Avant de l’accomplir, le rônin désire raconter son histoire, histoire étroitement liée à celle du shogunat et dans laquelle Saito a joué un rôle crucial sans le savoir.
Hara-kiri est une merveille de cinéma totale, absolue et tétanisante de maîtrise formelle. TOUS les plans du film sont d’une précision millimétrée et il faut quand même signaler qu’un film de 2h15 ou un homme ne fait pratiquement que raconter son histoire n’était a priori pas le projet le plus palpitant du monde ; et pourtant la science du récit de Kobayashi fait qu’on est suspendu aux lèvres du rônin, bien aidés par le talent du scénariste Shinobu Hashimoto.
Que dire sur Tatsuya Nakadai si ce n’est que c’est l’un des plus grand acteurs de tous les temps ? Son mélange de violence contenue, d’intelligence et d’ironie fait de son interprétation de rônin une figure absolument mémorable de la chambara. Et que dire de l’emploi du flash-back qui n’a rien à envier à Welles ou Kurosawa : d’abord présenté du point de vue de la noblesse, la quête du jeune samouraï précédant Nakadai est progressivement rendue héroïque au point de modifier radicalement notre perception du personnage ; cette volonté d’aller explorer les faits dans toute leur complexité, de s’interroger sur ce qu’il se passe en amont avant qu’un être humain ne s’avilisse est synchrone d’une époque ou l’héroïsation des samouraïs venait d’être entamée par le corrosif Yojimbo d’Akira Kurosawa. Toutefois, là ou l’auteur de Barberousse restait dans un domaine proche de la parodie, Kobayashi charge son film de sens politique et livre une des attaques les plus sincères et frontales contre le shogunat, leçon qu’un Hideo Gosha saura retenir.
Il faut à tout prix parler de la séquence du suicide à l’aide d’une épée en bois qui reste un incroyable moment de souffrance qui surprend encore aujourd’hui par sa cruauté. Et que dire d’un score minimaliste impeccable de Takemitsu Toru ( le compositeur de Ran ), de la maestria avec laquelle sont orchestrés les quelques combats du film, du sens du rythme irréprochable de Kobayashi…
Hara-kiri est un chef d’œuvre, l’un des plus grands films japonais et des plus grands films tout court de tous les temps. Point.
Magnifique DVD Carlotta au passage.






Lincoln ( Steven Spielberg, 2012 )
Abraham Lincoln ( Daniel Day-Lewis ) tente de faire passer un amendement afin d’interdire l’esclavage au sein de la constitution américaine.
Je suis franchement partagé sur ce film qui a d’ailleurs beaucoup divisé la critique. Ce qui est mauvais signe chez moi c’est quand j’aime un film plus pour ce qu’il raconte que pour la manière dont il le raconte. Ainsi le scénario de Lincoln est très intéressant, notamment dans tout ce qui concerne les petites magouilles, compromis et autres corruptions de représentants dont Lincoln fait preuve pour atteindre son but ; la scène de suspens autour du personnage de Tommy Lee Jones, qui doit renier ses convictions afin de les faire triompher, est un des plus beaux moments construits autour de cette idée et les reproches faits ici et là à Spielberg d’idéaliser son Lincoln me semble provenir de gens qui ont un petit peu de la merde dans les yeux. Quand même.
MAIS visuellement je trouve que ça ne suit pas. Le traitement cinématographique ( omniprésence d’une musique franchement mielleuse de John Williams, abus de longs travellings avants sur Lincoln monologuant, solennité de l’ensemble ) me semble méchamment parasiter le script et sa longueur excessive pousse le spectateur vers l’ennui. J’ajoute que ce n’est pas parce que Daniel Day-Lewis joue sobrement qu’il joue bien - jamais son interprétation ne m’a provoqué la moindre émotion - et que Sally Field est particulièrement exaspérante dans un registre de pathos pour oscars. Si la magnifique photo de Kaminsky et le travail sur la lumière sont irréprochables, il n’en reste pas moins qu’une belle esthétique suffit rarement à captiver un spectateur.
Le film est dur à suivre pour un français ne connaissant pas grand-chose à la politique américaine de l’époque ; j’espère pour vous que vous êtes plus érudits que moi. On pourrait lui reprocher de donner peu d’éléments de contexte mais au fond, je ne pense pas qu’il aurait été bienvenu d’alourdir un récit déjà suffisamment gonflé. On notera un très grand moment de cinéma - le fils de Lincoln qui suit la brouette, tout simplement génial - qui malheureusement nous fait un peu regretter que les 2h20 restantes soient très loin de ce niveau.
Je n’ai pas franchement aimé ce Lincoln mais le film est beaucoup plus intéressant que ce que certains abrutis gauchisants ont pu raconter. Je vous encourage à vous faire votre propre avis en sachant qu’il est relativement difficile d’entrer dedans.
Enfants de salauds ( André de Toth, 1968 )
Lybie, 1942. Le capitaine Leech ( Nigel Davenport) est chargé de détruire un dépôt de carburants allemands avec l’aide de son habituel commando ainsi que du capitaine Douglas ( Michael Caine ) ; les tensions entre les deux hommes ne font que s’accroître.
Mon deuxième André de Toth après le magnifique film noir Chasse au gang est un drôle d’objet, film a priori commercial et bourrin qui m’a pourtant fait penser à certaines expériences littéraires avant-gardistes. Les héros feraient passer les Douze salopards d’Aldrich pour des grands humanistes et sont une bande d’assassins doublés de violeurs ( exceptés les deux arabes homosexuels dont la présence est pour le moins curieuse ) ; les attaques contre les allemands sont inefficaces ou inutiles, et De Toth achève son film en nous montrant qu’aussi pourris soient ses héros, leur hiérarchie est encore plus haute sur l’échelle de l’abjection, concluant Enfants de salauds de la manière la plus résolument anti-militariste possible. Pas une once de patriotisme ou de bons sentiments ici, mais quelque chose flirtant entre la farce et le théâtre de l’absurde.
Du coup, en réduisant l’ennemi allemand à une présence quasiment fantomatique, De Toth tue tout aspect potentiellement spectaculaire. Ce ne serait pas un problème si le scénario était un peu plus étoffé, sa sécheresse le faisant malheureusement tourner légèrement en rond à mi-film. Dans un style tout aussi résolument anti-militariste, je trouve que le Croix de fer de Sam Peckinpah, doté d’une mise en scène plus furieuse et plus agressive, se révélait plus marquant mais cet Enfant de salauds reste doté de quelques excellents moments de cinéma comme la scène des jeeps ou la tentative de viol de l’infirmière. La présence des tronches charismatiques de Nigel Davenport et Michael Caine et la capacité du cinéaste à exploiter impeccablement le désert comme élément dramatique ne sont pas non plus parmi les moindres qualités du film, démontrant que même à un âge avancé André De Toth restait un grand cinéaste.






J’ai rencontré le diable ( Kim Jee-Woon, 2010 )
Kyung-Chul ( Choi Min-Sik ), un dangereux tueur en série, a assassiné la fiancée de Soo-Hyun ( Lee Byung-Hun ). Celui-ci jure de faire souffrir le meurtrier.
Dans ma critique de The Murderer de Na Hong-Jin, je m’en prenais violemment à la nullité d’un scénario que je qualifiais d’un des pires que j’ai pu voir ; au revisionnage, je me suis un peu tempéré ( l’histoire se tient à peu près, le problème étant qu’elle est très mal racontée ) et surtout, face à celui de J’ai rencontré le diable, The Murderer ressemble à du Mankiewicz.
Toute la complaisance dans le sordide, tout le recours facile à l’ultraviolence et toute l’idiotie racleuse qu’on pouvait reprocher aux derniers films de Park Chan-Wook ou Na Hong-Jin est ici décuplée dans une volonté de tout montrer, de ne rien épargner au spectateur. Et que je te torture le méchant, et qu’il s’échappe, torture à son tour des gens, se fait rechopper et torturer…
Je crache à la gueule de tous les connards qui se touchent la bite devant les polars coréens récents au motif qu’ils représentent une alternative salutaire au cinéma américain ; si nous présenter une histoire digne d’une chanson de Michel Sardou avec les PIRES effets cinématographiques possibles ( musique ignoble à fond, gros plan sur une tête décapitée ou sur un personnage qui arrache la joue d’un autre ) est quelque chose de salutaire, alors je laisse les trous du cul de rue89 entre amateurs de cinéma salutaire ( on n’osera pas faire remarquer que de tous les cinémas de genre au monde, le polar coréen est de loin le plus américanisé ) aller féter entre eux leur autosatisfaction et leur anticonformisme de mes couilles.
Choi Min-Sik et Lee Byung-Hun sont deux excellents acteurs ici dirigés de manière catastrophique. Ca dure deux heures trente, sachant qu’au bout d’une heure la narration est calquée sur un épisode de Droopy. J’ai rencontré le diable, c’est Saw en version branchouille pour bourgeois lobotomisés aux snuff-movies, la carrière de Kim Jee-Woon étant d’ailleurs d’une remarquable constance dans le plagiat de succès récents ( A Bittersweet Life en mode polar HK au rabais net de taxe, Le bon la brute et le cinglé à la pyrotechnie débile calquée sur Pirates des caraïbes ) mais bon c’est coréen donc on vous fait passer le pire tâcheron incompétent pour un grand créateur.
Un film fait par un gros con pour des gros cons. Vous serez prévenus.
Docteur Jekyll et Mister Hyde ( Reuben Mamoulian, 1931 )
Le docteur Jekyll ( Fredric March ) tente de trouver une formule chimique séparant la personnalité représentant le bien de celle représentant le mal à l’intérieur de chaque être humain. Il va faire connaissance avec son double maléfique, Mister Hyde.
Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas bassiné avec un petit film de monstre, celui-ci n’étant par contre pas produit par la Universal ; cela ne l’empêche pas d’être l’une des réussites les plus notables des années 30, sans doute la meilleure en dehors des réalisations de James Whale ( Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein, l’Homme invisible, tous au moins excellents ).
D’abord, une chose marque dès la première séquence : en 1931, le parlant ne s’est popularisé que depuis un an et beaucoup de films frappent par leur statisme, je ne conseillerai qu’à mon pire ennemi de voir Junon et le paon d’Alfred Hitchcock pour constater l’étendue des dégâts. Au contraire, Mamoulian fait preuve d’une légèreté, d’une virtuosité dans ses travellings, d’une élégance dans son emploi des plans-séquences qui en font une sorte d’ancêtre de Max Ophuls. De tous les films de monstre de l’époque que j‘ai pu voir, il s’agit certainement du mieux mis en scène. C’est même là que le bas blesse, l’abus d’effets de style ( les quasi split-screen notamment ) relevant parfois d’une certaine gratuité et donnent l'impression que le cinéaste est d'abord là pour s'amuser avec sa caméra plutôt que pour créer une atmosphère ou des personnages.
Fredric March compose un Jekyll théâtral et emphatique pour le moins raté, mais se rattrape avec une interprétation de Hyde réussie quoique pour le moins curieuse car Jekyll y acquiert des traits négroïdes très affirmés qui me font me demander si les ligues anti-racistes ne vont pas faire interdire le film dans dix ans. Le scénario, extrêmement osé, confronte la bourgeoisie victorienne à ses pulsions sexuelles ( Jekyll est frustré de ne pas pouvoir coucher avec sa fiancée donc Hyde va voir des putes ) et nous propose un Hyde jouisseur aussi répugnant qu’effrayant. Il est toutefois dommage que son maquillage soit moins réussi que les travaux de Jack Pierce pour la Universal.
Œuvre d’esthète raffinée et plutôt subversive, Docteur Jekyll et Mister Hyde s’impose clairement parmi les belles réussites du genre durant les années 30.






Boris.























































