Vendredi 04 Juin 2010 à 15:04
#197
Allez, cela fait un moment que je n'ai pas écrit dans ce topic.
Contre-jour de Thomas Pynchon
Pynchon est peut-être le dernier grand écrivain américain. Oui oubliez les autres, s'il en est un qui fait avancer la littérature, à fortiori celle américaine, c'est bien Pynchon. Il fait partie de ces écrivains dits "reclus", à l'image d'un Salinger, d'un Gracq, ou d'un Flaubert, ces écrivains dont la seule médiatisation soutenable est celle de leur travail d'écriture, une position d'ascète défendue avec acharnement, pas seulement parce que l'acte d'écrire exige un confinement sociale (cela se défend), mais également parce que s'exposer en tant qu'écrivain sur la scène médiatique (pour faire court) va à l'encontre même de l'intérêt du livre : l'oeuvre rien que l'oeuvre, et s'effacer derrière celle-ci. C'est une position autant morale que professionnelle, aujourd'hui trop souvent hélas, on promeut davantage l'artiste pour ses qualités d'élocution, sa belle gueule, sa capacité de disserter de tout sauf de son travail. Je saluerai toujours les ermites de l'art.
Il n'existe que quelques photos, souvent floues, de Pynchon, peu important à vrai dire, mais éloquent quant au goût de cet écrivain pour le secret. On le sait ingénieur en aéronautique avant qu'il n'abandonne l'US navy pour l'écriture. L'homme est né en 37 et occupe une place à part dans la littérature US, contemporain des beatniks, mais sans en être vraiment, affectionne le mouvement hippy comme un entomologiste affectionne l'organisation sociale des fourmis, acteur majeur de la contre-culture mais oeuvrant moins en coulisse qu'en ombre retirée des projecteurs, Pychon est partout et nulle part, serpent de mer pour les médias, et même pour ses pairs, certains racontent même qu'il n'existerait pas, qu'il ne serait qu'un collectif de plusieurs grands écrivains américains s'amusant avec les médias pour trousser un Pynchon méconnaissable, indépistable, s'amusant des journalistes qui essaieraient de lever le mystère, à les intoxiquer d’éléments biographiques délirants (espion de la CIA, qui aurait très bien connu Trotski au Mexique, peu avant que ce dernier ne claque ; reporter dingo qui s’en est allé en Amérique du Sud côtoyer le Che). Bref savoir qui est Pynchon n’a au fond peu d’intérêt, seuls les écrits restent.
Contre-jour est son dernier roman (son oeuvre est peu prolifique et ne compte que huit romans) paru. Pour résumer…enfin si l’exercice est possible, l’ouvrage commence aux Etats-Unis, en plein far-west, et suit entre autres choses, les aventures d’une famille ouvrière, dont le patriarche est un fervent anarchiste, spécialiste de la dynamite ( pour le plaisir de faire sauter des bâtons, mais aussi pour lutter contre les entreprises capitalistes qui asservissent les ouvriers dans les mines) ; un groupe d’aérostiers déjantés qui parcoure le ciel pour le plaisir de comprendre les choses, l’Expo Universelle de Chicago, des sociétés secrètes où l’ésotérique, le paranormal et la science la plus dure se mêlent le plus naturellement du monde, la montée en puissance des services secrets de tout pays prêts à tout ; une cité mythique engloutie dans le sable autour de laquelle gravitent des puces géantes (l’animal), la révolution mexicaine, la bourgeoisie capitaliste décadente et dégénérée, un monde parallèle, bilocation, dédoublement physique d’un paquebot de croisière, monstres mystérieux tapis dans les Carpates, scènes de sexe hardcore cradingues mais joyeuses, humour Monty Python et donc absurde a tout les étages, poésie mélancolique d’un monde interlope ou la science la plus complexe et avant-gardiste (des pages sur les mathématiques et sur Tesla tout à fait ardues pour qui n’est pas coutumier) se confond avec le scientisme le plus béat, à l’aube d’une première guerre mondiale qui va tout finir, et de la mort d’une certaine idée de la liberté des hommes.
Dis comme ça, ça à l’air nawak non ? Mais ça tient, parce que Pynchon pratique une sorte de réalisme hystérique ou halluciné à l’endroit d’une épopée baroque sur plusieurs décennies avec des dizaines et des dizaines de personnages hauts en couleur broyés par l’Histoire. Qui manipule qui ? Qui fait l’Histoire ? La folie humaine ? La science ? Les idéologies qui se ferraillent sans pitié? Que restent t-il de la raison à la veille de la guerre 14 ?
Enorme roman qui brasse des kilotonnes de trucs, dans tous les genres, du western à la science-fiction la plus pointue, d’une étude sociale précise des laissés pour compte de l’american dream à celle des sociétés cyniques ou le pognon parachève de dissoudre ce qu’il reste de vertu au capitalisme, des belles héroïnes qui choisissent des boules de foudre comme compagnon domestique, aux héros sans avenir et impuissants face au cours furieux de l’Histoire humaine.
Putain de livre qui sent la Liberté ! Putain de chef-d’œuvre !
A noter que Pynchon, auteur culte s’il en est (le terme pour le coup n’est pas usurpé), s’est vu l’honneur d’apparaître dans la série les Simpsons. Si ça ce n’est pas culte quand on comprend qui est le bonhomme (une mystification de plus en somme). Je le recommanderais aux amateurs de littératures « autres », déviantes, proto-nerds, bref à ceux qui veulent du dépaysement et de l’érudition fendarde, et de l’intelligence. Un livre qui ne prend pas ses lecteurs pour des cons. A noter la traduction française de Claro, superbe, exemplaire même, du style de Pynchon, un vrai travail d’orfèvre pour un style d’orfèvre (et pour un type comme moi qui ne jure que par le style Flaubert, je peux vous garantir que Pynchon est aussi un maître stylistique).
Le Côté de Guermantes – Proust
3ème tome, et gros volet de La Recherche, celui-là me laisse perplexe. Après la tuerie de A l’ombre des jeunes en fleurs, c’est normal je présume, d’atterrir un peu.
On retrouve notre narrateur, jeune adulte, et le début de sa carrière mondaine, la fréquentation du cercle de Mme De Villeparisis pour ensuite avoir le privilège d’entrer dans celui plus restreint, plus réputé, plus snob et plus convoité par le narrateur, de Mme La Duchesse de Guermantes. Petit rappel : dans le premier tome de la Recherche, Du coté de chez Swann, notre narrateur, encore enfant, tombe en pamoison devant une femme rencontré dans une église et qui lui sourit ; cette femme, c’est la fameuse Oriane, Duchesse de Guermantes.
Dans le tome qui nous intéresse, Proust avec une précision sociologique – euphémisme – pléonasme – ausculte le milieu de la noblesse, ses conflits, ses traits de caractère, ceux que certaines familles partagent, leur fonctionnement, bref c’est de la chirurgie anthropologique, et c’est parfois très ennuyeux quand Proust énumère ainsi les noms, les entrelacs généalogiques, cela a un coté Gala érudit qui peu agacer. Mais l’étude comportementale de ces « élites » est si délicatement grinçante, qu’on ne peut considérer autrement cette caste nobiliaire que comme de pauvre gens, au fond, chancelant sans le savoir sur une hérédité glorieuse mais parfumée de formol. Plus généralement, Proust nous donne à voir le fonctionnement possible des Cercles de pouvoirs et le défilé de ses courtisans, les parvenus, les maîtresses, les amants, les déchus, les jeunes aux dents longues, en somme une comédie du pouvoir où à bien des égards même les personnages les plus épargnés finissent tôt ou tard par apparaître grotesques, à l’image de la Duchesse de Guermantes, passant d’un statut de divinité bienveillante à celui de poule snob et perverse, en passant par celui de femme drôle et spirituelle.
C’est assez intéressant de voir les correspondances que cette étude de mœurs d’un certain milieu social peut nouer avec celui d’aujourd’hui, si l’on change les protagonistes, les scènes de leur représentation, et les sujets de leur conversation. Des choses aussi immémoriales que la vanité demeurent…Quelque part, en lisant Proust, on peut vouloir s’en prémunir, au moins ne plus s’en étonner. En user pour qui est assez pervers ?
Mais loin de ça, je retiens aussi l’amitié qui unit le narrateur à Saint-Loup, et l’amour de ce dernier pour Rachel, une ancienne pute (chose que Saint-Loup ignore mais pas le narrateur) qui le tourmente et l’abîme dans la jalousie. Il y a de très belles pages sur le son. Oui le son, la façon dont il se propage, qu’au fond le son n’habite personne. Il passe. C’est super beau, et super juste.
Autre chose, la présence constante, dirais-je planante comme un rapace, de Charlus, l’ogre, inquiétant et charmeur, violent, et peut-être fou, ou simplement très intelligent. Le 4ème tome de La Recherche, lui serait entre autres, consacré : Sodome et Gomorrhe.
Très impressionnant personnage.
Et puis, ATENTION SPOILERS (pour ceux qui lisent et ne veulent pas être spoilés, arrêtez-vous, c’est un gros évènement, capital)…
La mort de la grand-mère du narrateur. Tour de force romanesque de l’auteur qui nous fait vivre sur de longues pages toutes les étapes de l’agonie de la vieille femme, c’est très grand, parce que c’est dur, parce qu’il faut pouvoir le faire, et avec Proust ce n’est pas complaisant, au contraire c’est d’une douceur assez juste. Proust nous fait ressentir, à quel point l’agonie puis le décès d’un proche, est un évènement qui dépasse ceux qui vivent. Je veux dire, les vivants n’ont pas accès, sont interdits de comprendre le sens de la mort, cette dernière est irréductible à ceux qui restent. Les vivants sont étrangers à la mort, tout le temps. C’est con à dire, peut-être évident même, mais jamais autant que dans ces pages où le narrateur de Proust est dans cet état de sidération distanciée envers sa mère, déchirée, en train de perdre la sienne.
Et enfin la mort inéluctable mais non encore effective de Swann, à la toute fin de ce Tome, assez émouvante, et qui lève assez, et de façon définitive, le voile sur la stupidité du milieu mondain, où l’apparence prévaut toujours sur le cœur.
En fait, c’est un super bouquin, assez drôle par moment, enfin disons grinçant sur la nature humaine, mais aussi hanté par la mort, ou plutôt la disparition : qu’elle soit de nature physique ou illusoire, notre narrateur entre de plein pied dans l’âge adulte.
Novembre – Flaubert
Œuvre de jeunesse de Flaubert et d’inspiration romantique, Novembre narre le dépucelage du narrateur par une belle prostituée, et l’inconstance des cœurs ; quand l’amour pour quelqu’un parfois nous quitte quand commence le sien pour soi. Une histoire de rendez-vous manqué avec les sentiments.
C’est superbe, notamment quand la prostituée parle de sa vie avant qu’elle ne devienne une fille de joie. Ouais c’est super beau, une sorte d’hymne à l’amour charnel fou. Le style n’est peut-être pas aussi concis et dégraissé que dans ses œuvres ultérieures, mais ça lamine quand même. C’est encore du Flaubert quoi.
[ Dernière modification par black-monday le 04 jun 2010 à 15h05 ]
"Ouais même que Valérie Damidot est tellement grasse que si elle se trempe un pinceau dans le fion, elle réinvente la peinture à l'huile."