Mardi 21 Avril 2009 à 19:13
#179
Pareil, re-up car c'est un scandale que ce topic puisse tomber aux oubliettes.
Alors voici les derniers livres que j'ai lu, que des classiques :
Le jardin des Finzi-Contini (Giorgio Bassani)
Un jour, peut-être il y a un an, je lus un article de Télérama (la version en ligne, car y'a parfois des articles intéressants, je dis bien parfois) sur un des films méconnu du grand Vittorio De Sica : Le jardin des Finzi-Contini (ours d'or à Berlin, et oscar du meilleur film étranger).
La photo du film qu'accompagnait l'article me frappa : deux jeunes personnes au centre du sentier d'un jardin à l'anglaise, l'une à la blonde chevelure tombant jusqu'au épaules, robe blanche et diaphane, accoudée à son vélo, et à ses côtés mais légèrement en retrait, un garçon du même âge, tout aussi vêtu de blanc, et l'air possédé par la jeune femme ; ils marchaient. Je fus saisi par l'éclat de la photo, sa lumière, la déjà mélancolique vision d'une jeunesse comme en sursis ; tristesse qu'aborda ensuite le texte et qui m'anima de la ferme intention de trouver le livre. Cela sentait le livre pour moi.
L'histoire se déroule en Italie pendant les années fascistes, à la veille de la guerre. Les finzi-contini sont une riche famille juive, disposant d'une large propriété au coeur d'un immense jardin riche d'essences remarquables, d'arbres séculaires, si vaste que l'on peut s'y perdre, le tout séparé du monde extérieur par un haut mur qui étreint toute la propriété. pour le monde extérieur, les finzi-contini sont une famille excentrique, cultivée, peut intégrée à la diaspora, famille étrange qui paraît repliée sur elle-même, heureuse et aveugle quant à l'Histoire qui bientôt va tous les emporter vers les chambres à gaz.
Le roman suit Giorgio (est-ce l'auteur lui-même ? oui sans doute), jeune homme homme de confession juive, fascinée puis amoureux fou de Micôl Finzi-contini, fille blonde aux yeux trop claires, trop intelligente, trop libre, et trop belle. L'histoire raconte donc l'amour transi de Girogio pour cette fille, son premier amour, jamais consommé, leurs promenades dans le jardin entre deux parties de tennis, avec en filigrane la montée des exactions envers les juifs, dont les Finzi-contini seuls ne semblent pas avoir pris conscience : Byzantins se divertissant dans leur tour d'ivoire, alors même que la barbarie gronde au pied des murs de leur jardin paradisiaque.
Ce roman est terrible. il évoque à juste titre, enfin propose des pistes de réflexion sur pourquoi personne ne s'est rendu compte de l'horreur de l'holocauste à venir : comment imaginer l'horreur absolue, alors qu'elle est indicible et nouvelle ? Comment imaginer l'horreur à l'heure d'un XXième siècle, firmament des idées philosophiques, scientifiques, et culturelles de la civilisation ? Comment imaginer l'horreur quand on a pas la folie de l'imaginer comme la pire chose que l'humanité est capable de produire sur elle-même ? Comment imaginer cette horreur quand on est jeune et remplit d''espoir ?
Le style du roman est étrange, peu mélodique, la traduction peut-être ? : A travers Giorgio, le narrateur, et à travers le mode du "je", c'est tout une étude sentimentale et fascinante à l'adresse de Micôl, conjuguée au passé, à la ponctuation heurtée, contraignant ainsi les phrases à courir à bout de souffle après des fantômes (à lire, l'effet est réussi, cela fatigue l'esprit, mais on s'y fait très vite), à réunir tout, absolument tout ce qui subsiste encore dans la mémoire de Giorgio ; recréation tragique et splendide d'un monde aujourd'hui brûlé, dont la jardin des Finzi-Contini était le noyau intîme. Un style étrange voué à l'amour fou et autour duquel gravite l'horreur qui rode dans un sifflement lointain que pas même le bruissement de la chevelure de Mîcol témoigne.
Je ne me suis pas aperçu tout de suite de la force de ce livre, de ce Proust convulsif en train de se noyer, mais c'est en écrivant ces quelques lignes, que je comprends enfin que ce livre n'est peut-être rien d'autre pour Giorgio Bassani que la sépulture enfin trouvée pour Mîcol, à laquelle l'Histoire lui refusera toujours. Bouleversant.
Attala, René, Le dernier des Abencerages (Chateaubriand)
Et oui, il fallait bien que j'y vienne un jour. Celui que l'on présente comme le père des Romantiques français. Un auteur connu comme le loup blanc mais finalement assez peu lu il me semble, et c'est bien dommage, pour qui aime la belle langue !
Ce recueil présente trois récits fictionnels, chose assez rare dans l'oeuvre de l'écrivain attendu qu'il est avant toute chose d'abord réputé pour ses essais. Si Attala est un écrit de toute première jeunesse (ce qui se voit dans le texte d'ailleurs), René quant à lui succède au travail notable de l'auteur : Le génie du christianisme ; tandis qu'il lui faudra attendre 24 ans pour publier Le dernier des Abencerages. Je précise l'aspect chronologique de ces trois oeuvres car les lire à la suite (bouquin de poche qui réunissait à la suite, et dans l'ordre chronologique ces 3 oeuvres) donne un aperçu significatif de l'évolution du style de Chateaubriand.
Dans Attala, Chactas, vieil indien aveugle d'Amérique du nord, narre à René (le même que la seconde oeuvre) jeune français, le récit de son tragique premier amour pour la belle Attala, jeune indienne d'une autre tribu, élevée dans une rigoureuse éducation catholique (ah les ravages de l'évangélisation). Ce récit est une apologie pataude du catholicisme, autant le dire clairement (surtout la fin). Toutefois j'ai été conquis par l'évocation métaphysique de l'exil de Chactas et Attala dans une Amérique totalement fantasmée, fuite en avant contemplative et mortelle dans une nature d'une sauvagerie totale ; on est quelque part entre Adam et Eve chassé du Paradis par la Nature elle-même, et Gerry de Van Sant, pour ses aspects de procession solitaire, soit deux insectes condamnés à la déchéance physique et morale, dans un milieu naturel qui abolit tout espoir. Malheureusement la morale chrétienne est sauve à la fin.
Dommage ; et puis le style est à mon sens assez inégale, parfois se vautrant dans une emphase romantique indigeste car l'auteur voulant aller trop loin dans son trip romantique. Disant que dans ces cas là, Chateaubriand, par l'évocation too much de paysages états d'âmes ( sujet ô combien classique du courant Romantique), leur ajoute trop d'humanité, avec un sens du ressassement qui alourdit à défaut d'enrichir l'évocation des personnages seuls dans une nature que l'on sait très vite voire d'emblée, d'une beauté folle.
Attala a donc les défauts de sa jeunesse : le style est là, mais avec trop de souffle ; il gagne encore à être davantage épuré et moins pompeux, cependant le tout a du cœur, de la passion, bref ça exulte la jeunesse et c'est bon, mais ça manque de rigueur. N'empêche en lisant Attala, je me disais que ça pourrait faire un putain de film si on gommait les aspect outranciers des références cathos du récit.
Dans René, Chateaubriant s'est enfin sauvé de ses erreurs dans Attala.
René raconte l'histoire donc de Réné avouant à Chactas, les raisons qui l'ont amené quitter la France pour le Nouveau Monde. Pour résumer, Réné s'est laissé dominer, inconsciemment, par la passion amoureuse qu'il a éprouvé pour sa soeur ! Réné raconte donc l'histoire de cette passion. Attention, ça peut paraître sulfureux dit comme cela : un frère qui veut posséder sa soeur (et c'est réciproque en plus !); mais le récit est d'une grande beauté formelle, le style baignant dans une sorte de flottement lié peut-être à l'éloignement géographique du héros d'avec sa soeur, mais aussi à celui que respire parfois les nuits fraiches au clair de lune. Un récit assez crépusculaire que la foi catholique n'épargne pas (comme d'habitude chez Chateaubriand) mais à la différence d'Attala, celle-ci s'inscrit parfaitement dans le contexte des mœurs françaises de l'époque (alors que dans Attala c'est de l'ethnocentrisme primaire). J'ai trouvé ça magnifique ce style flottant qui domine mais n'occulte pas la violence des passions qui animent René et sa soeur : quand la douceur du style sublime les passions humaines. Incontestablement un chef-d'oeuvre du romantisme français.
Enfin le dernier des Abencerages. Plus classique dans son dispositif narratif (aucun des personnages n'est le narrateur, contrairement à Attala ou à René), c'est aussi à mon sens le moins digressif, le moins psychologique (toutes proportions gardées) et le plus "carré" dans l'évocation, tant des personnages et leurs états d'âmes, que des lieux et paysages, et dans ses aspects narratifs.
Cette longue nouvelle, ou court roman au choix, conte les aventures du dernier survivant de la lignée royale et musulmane des Abencerage, ancien maître de l'Andalousie avant que l'empire Arabe ne soit bouté hors des terres d'Espagne. Revenant incognito sur la terre de ses ancêtres,et qu'il n'a pas connu, l'héritier tombe fou amoureux d'une belle et "muy caliente" danseuse espagnole qui elle aussi n'est pas du tout indifferente aux charmes du noble et séduisant Maure. Mais tout deux ignore que leurs nobles ascendances respectives ont eu par le passé, un conflit qui a finit dans un bain de sang. Bref pour faire simple, Le dernier Abencerage c'est un peu un Roméo et Juliette interreligieux et internoblesse, se déroulant dans la chaleur étouffante et moite de l'Andalousie, dont la ville de Grenade est le théâtre enchanteur.
J'ai vraiment bien aimé ; ok ça reste classique, ça se laisse lire avec grand plaisir ; certains personnages ont vraiment la classe (l'Abencerage est un des perso les plus classe que j'ai pu lire, d'une noblesse d'âme assez miraculeuse ; et la scène de flamenco de sa bien-aimée restitue à mon sens assez bien la sensualité enivrante de LA fille espagnole dans toute sa splendeur). Bref cet écrit un magnifique cri d'amour (d'orgasme ?) à l'exotisme de l'Espagne et son irrésistible pouvoir d'attraction sur les étrangers de passage.
Walden, ou la vie dans les bois (Henry David Thoreau, philosophe, poète, conteur, essayiste)
Attention, grand livre, classique de la littérature américaine du XIXème siècle par un des plus grands écrivain américain, LE premier penseur "écologiste". Tout simplement un des intellectuels les plus influents, à l'heure du réchauffement climatique. Celui qui a écrit "la désobéissance civile", joyau libertaire.
Walden, un livre que je conseille à Soutzeverc (pour les aspects politique et économique).
Walden est le récit de Thoreau se retirant des affres de la civilisation, pendant environ deux ans, près de l'étang de Walden. Il y construisit lui-même sa maison (c'est beaucoup dire), jardina ses légumes, bref dans ce livre il va démontrer à l'individu lambda (nous lecteurs) que l'on peut vivre dignement et heureux et modestement, dans un état d'indépendance et à peu de frais.
Thoreau, au même titre qu'Emerson est un chantre de la nature nourricière, seule à même de nous rendre heureux, si l'on décide de la retrouver, et ce contrairement au monde moderne (ça c 'est la fange). Emerson et Thoreau ont fondé le mouvement littéraire et philosophique que l'on appelle le "transcendantalisme". Disons que cette doctrine promeut l'idée de l'existence d'une réalité supérieure (et qui nous dépasse) et à laquelle nos sens ne peuvent avoir accès, ou du moins dont on ne peut faire l'expérience, sinon l'intuition de. Bref l'existence de quelque chose qui dépasse notre raison humaine. Ainsi la nature, et la contemplation de celle-ci est le terreau de cette doctrine philosophique. On pourrait parler ici d'un pré-existentialisme, d'une intuition de l'absurde encore indéterminée, pas encore révélée, où la nature porte encore en elle un sens.
Walden se présente comme un livre assez étrange, débutant par un chapitre assez long dont il est parfois difficile (traduction pénible mais j'y reviendrais) de saisir tous les aspects, sur des considérations philosophiques et économiques sur la façon dont l'homme entreprend de conduire sa vie dans un modèle de société favorisant, à ses dépends, son aliénation mentale, physique et métaphysique. Premier chapitre assez hardcore, qui ne doit décourager le lecteur potentiel, puisque la suite du livre, est le récit minutieux d'un Thoreau construisant sa maison, jardinant, pêchant, pour subsister sans aide de quiconque dans un environnement encore relativement épargné par l'avidité des hommes. Aussi quand l'auteur ne travaille pas pour assurer sa subsistance, il se livre à l'observation des êtres qu'ils rencontrent, des oiseaux, aux poissons, en passant quantité d'essences végétale, sans oublier le minéral, et le temps. On a dans ce livre une étude unique (à ma connaissance, je ne connais pas une étude sur l'observation de la nature aussi développée que dans Walden) sur tout ce qui se passe sous les yeux de Thoreau pendant sa retraite à l'étang de Walden. Il parle de la vie dans la nature et dresse à partir de ses observations de la faune et la flore, une métaphysique de l'existence qui ferait corps avec la nature.
Certains passages sont d'une poésie naturaliste qui frôlent l'abstraction tant le temps qu'il a fallu pour en saisir toutes les nuances fut long. Je pense notamment au chapitre consacré aux étangs (pas seulement Walden mais aussi ses frères et sœurs aqueux), celui à un oiseau qui symbolise toute la grâce d'une nature indifférente au sort des hommes, celui à l'hiver, et au printemps (chapitre d'une beauté démente et d'une puissance évocatrice quasi hallucinogène).
La vraie vie n'est sans doute pas ici, ni dans la course géographique à travers le monde. Thoreau invite chaque lecteur à non plus se convaincre du "connais-toi toi-même" prématuré et sans doute illusoire, mais d'appliquer le "explore-toi toi-même". Les seuls voyages dignes d'être menés ne sont que ceux-là ; la terre est la même partout, le monde aussi, qu'importe les langues, les coutumes et les cités, qu'importe d'apprendre chaque culture que l'on croit avoir rencontré, qui peut dire qu'il a voyagé aux confins de lui-même ?
C'est la seule question qui vaille d'être répondu.
Merci Thoreau.
Un mot sur la traduction française, celle de Fabulet, datant de 1922, de mon édition de chez gallimard. Je la trouve très inégale, truffées de scories orthographique (un comble !) ou alors c'est moi qui suis tombé sur un mauvais pressage (je précise que j'ai à ma disposition une édition très récente de Walden, éditée donc chez Gallimard dans la collection L'imaginaire), m'enfin bon ça manque de sérieux pour un tel classique de la littérature étrangère ! D'autant que le style de la traduction est fatigant à lire, avec beaucoup de variations d'un chapitre à un autre (on sent que le type ça la fait kiffer de traduire certains passages, mais d'autres...), et très indigeste. C'est regrettable car je doute l'anglaise soit une langue difficile à traduire, surtout en français. M'enfin pour m'être un peu renseigné sur le cas Thoreau et l'adaptation de son œuvre en France, apparemment aucun effort ne serait fournit de ce coté-ci de l'atlantique, d'autant qu'il reste encore de nombreux écrits de Thoreau non encore traduits dans la langue de Molière. Une honte.
"Ouais même que Valérie Damidot est tellement grasse que si elle se trempe un pinceau dans le fion, elle réinvente la peinture à l'huile."