Le film de Mankiewicz adapté de Un américain bien tranquille est très bien, mais je ne sais pas comment il se compare au livre.
Et donc maintenant que j'ai vu le film, je peux répondre précisément à ça.
Premièrement, je ne suis pas d'accord avec ton analyse de Fowler, dans le film comme dans le livre, il est juste humain, avec ses aspirations et ses défauts, et s'est constitué une armure de cynisme et son propre mythe de ne pas prendre parti pour lutter contre la déchéance qui l'entoure. Loin de le trouver méprisable, je le trouve plutôt pitoyable, au sens propre.
Comme dans le livre, c'est le personnage de l'américain, ici non nommé (je suppose que c'est pour souligner son caractère archétypale), que je trouve insupportable dans tout son égoïsme et son arrogance, malgré, ou peut-être par ce qu'elle a d'héroïque.
Mais je m'égare un petit peu, et la réponse à la comparaison entre le livre et le film mérite un développement.
Dans l'ensemble, le film se calque fidèlement et minutieusement sur les pas du livre, sauf, et je m'en doutais, pour la fin, qu'il détourne carrément. Je vois deux explications possibles à ça : la première étant que Greene étant notoirement anti-américain et pro-communiste, Mankiewicz aurait pu avoir des idées plus patriotiques.
La deuxième, et sûrement la bonne en ce qui me concerne, c'est que garder le livre tel quel aurait fait du film un brûlot politique, réalisé par un américain en 1958, ce qui n'intéressait pas Mankiewicz, qui aura préféré une fin plus neutre et acceptable pour ses compatriotes afin de se concentrer sur ce qui l'intéressait dans l'oeuvre.
Je pourrais expliquer plus clairement, mais pour ça il me faudra spoiler et le livre et le film. Alors vous êtes prévenu si vous continuez à lire :
Spoiler
En gros les deux fins sont radicalement opposées : Greene imagine que cet américain si tranquille est en fait un agent de la CIA, et qu'il est ici dans le but de faire émerger la troisième force (dont on ne comprend pas forcément la raison d'être aussi appuyée dans le film, mais qui est au coeur du livre.) Et donc le plastique livré par les américains est effectivement à l'origine des bombes, ensuite soit-disant revendiquées par les communistes. Monsieur Heng manipule effectivement Fowler, mais de bonne foi, dans le but de révéler ce qui est réellement la vérité. Il y a un passage très clair là-dessus dans le café duquel Fowler assiste à l'explosion au Continental, ou de jeunes américaines discutent, et, regardant l'heure, partent précipitamment, parce qu'on leur a dit qu'il ne fallait pas être dans ce quartier à cette heure. Cela explique également de manière fort convaincante pourquoi l'américain dit à Phuong de ne pas aller au Continental.
Alors que dans le film cela devient exactement l'inverse, une machination des communistes pour que Fowler écrive que les bombes sont en fait lancées par les américains alors qu'elles l'ont été par les communistes.
On a donc une conclusion diamétralement opposée.
Cependant Mankiewicz c'est magistralement approprié l'oeuvre de Graham Greene, et qu'il en profite pour en faire son oeuvre propre plutôt qu'une reproduction de celle de Greene est parfaitement légitime. On peut regretter un message radicalement différent, pour ma part, je dirais que le message n'est pas ce qui importe dans une oeuvre d'art, donc cela ne me choque pas.
Personnellement, pour ce que ça vaut, j'aurais tendance à être d'accord avec la vision de Greene, mais mon point de vue est celui d'un européen lisant ça à notre époque, donc ma vision est nécessairement faussée par rapport à celle de l'époque.
La conclusion de Mankiewicz est pertinente, les seules choses manquantes du livre sont celles qui se rapportent à ladite conclusion, et il change la fin de façon à ce que ça colle parfaitement au reste du film, donnant une adaptation cohérente, et donc très fidèle sur la forme, si elle ne l'est pas sur le fond.
Donc je conclurais en disant, un excellent livre, un excellent film, lisez l'un, voyez l'autre.
Et j'en profite pour balancer mes dernières lectures au passage :
trilogie de la terre fracturée : -La Cinquième saison
-La Porte de cristal
_Les Cieux pétrifiés (N.K. Jemisin, 2015,2016,2017)
La terre est devenue instable car en colère contre les êtres humains, qui doivent lutter en permanence contre des tremblements de terre, éruptions, d'une grande violence. Surtout lors des cinquièmes saisons, où tout se dérègle et où beaucoup meurent. Les orogènes ont le don de manipuler la terre, pour déclencher ou calmer les cataclysmes. Ils devraient être admirés et demandés, ils sont craints et haïs.
Pourquoi il faut le lire?
Déjà parce que l'écriture est dans une moyenne haute, avec beaucoup de passages narrés à la deuxième personne, donnant un style abrupt et direct, contrastant avec la démesure de l'univers imaginé et des péripéties.
Ensuite parce que la construction du premier tome est très pertinente, et si les deux autres tomes sont de facture bien plus classique, ils n'en restent pas moins très corrects.
Et encore parce que les personnages ne sont pas sacrifiés au spectaculaire, comme c'est malheureusement souvent le cas. Ils sont cohérents, et évoluent avec le récit.
Et dernièrement pour le rythme, parce qu'il est à la hauteur de ses personnages déplaçant (au sens propre) les montagnes, l'histoire avance toujours bien, et même les sempiternelles révélations et descriptions du monde déployé s'insèrent généralement bien dans l'intrigue sans en déborder, et ça c'est également assez rare pour être souligné. Exception notable de chapitres insérés dans le troisième tome qui reviennent sur la genèse de la situation, c'était dispensable, heureusement c'est correctement fait, les choses se clarifiant au fur et à mesure sans qu'il soit nécessaire de les asséner.
En résumé, une oeuvre de SF dans la moyenne haute, c'est agréable et rapide à lire, et ça ne s'étale pas pour rien sur des pages et des pages.
Une cosmologie de monstres (Shaun Hamill, 2019)
Les parents de Margaret verraient bien son avenir tout tracé, fiancée à un riche étudiant à défaut de réussir ses études. Elle s'éprend cependant d'un jeune amateur de Lovecraft plus pauvre qu'elle. Mais tout irait bien, si son mari ne changeait pas soudain étrangement.
Pourquoi il faut le lire?
Premier livre d'un auteur manifestement intéressant, fan de culture Sf et fantastique, le livre n'épargne guère les références, surtout Lovecraft régulièrement cité.
Tout ça commence de façon banale, sympa à lire sans plus, mais heureusement c'est une fausse piste et bientôt l'intrigue change brusquement de direction. Et c'est là qu'est la réussite. Adapter Lovecraft à la middle class américaine contemporaine, l'idée est simple, et on aurait pu tomber dans le travers de la fan movie dénuée d'intérêt propre, réservée à quelques fans de Lovecraft.
Et même si ça en prend le chemin, c'est loin d'être le cas, grâce à la capacité de l'auteur à renouveler son intrigue en cours de route, ce qui fait qu'à l'instant où on pense s'installer paresseusement dans une lecture banale et qu'on se dit qu'on va compter les pages qu'il reste, tout est chamboulé et on est pris d'un regain d'intérêt.
Malgré tout, Hamill n'est pas Lovecraft, sa prose est correcte mais n'a rien de transcendante, et sa volonté à tout expliquer pour fabriquer un dénouement artificiel est dommageable.
Reste une lecture agréable, simple et plutôt originale dans un style où beaucoup se contentent de suivre les chemins codifiés archi empruntés. Au final parfois un peu fragile, mais attachant.