Article Magic : Le Patron des Akki

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Johannes

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Le Patron des Akki

Type : L'Univers Magic

Catégorie : Biographie des personnages

Posté le 09/02/2008 par Johannes

La série de traduction des nouvelles se déroulant sur le Plan de Kamigawa continue, avec cette excellente production de Jeff Grubb. Après nous être plongés jusqu'au cou dans l'atmosphère glauque des marais de Takenuma, faisons un détour vers les hauteurs, avec cette histoire courte se déroulant en plein coeur des monts Sokensan, où vivent des ogres sanguinaires, des ronins en fuite, des sages en pleine méditation et, surtout, toute une tripotée de sales petites créatures stupides et teigneuses avec de grosses carapaces piquantes : les gobelins Akki.

Et l'un d'entre eux va bientôt faire connaissance avec le monde des Kami, qui sont toujours aussi imprévisibles et difficiles à cerner...

Le Patron des Akki




- Jeff Grubb




Ik-Uk l’akki fut maudit dès l’instant où il aperçut la bouteille, même s’il ne le réaliserait qu’une semaine plus tard.
Il découvrit la bouteille dans les décombres du virage à l’entrée d’un vaste complexe de cavernes, des cavernes occupées puis abandonnées par différentes tribus akki à travers les siècles. Chaque tribu gérait ses détritus selon une tradition akki ancestrale – en les jetant dehors. Il en résultait une accumulation sans fin d’ordures, couche après couche, génération après génération.
Et Ik-Uk, nul parmi les nuls, fouillait les débris à la recherche de choses qu’il pourrait manger ou vendre.



Ik-Uk était très doué pour cette tâche, et lorsque la bulle de gaz avait explosé la nuit précédente depuis les profondeurs du tas d’ordures, en envoyant un geyser enflammé de flammes blanches et bleues dans le ciel comme un flambeau, il avait su que les strates les plus basses de la pile centrale seraient perturbées et que de vieux, très vieux trésors enfouis seraient ramenés à la surface.

Et lorsqu’il posa ses mains sur le flacon en ébène, scellant son destin, il su qu’il avait raison.

La bouteille avait un goulot étroit, dans le style des anciennes dynasties, et gravée de caractères élégants qui entouraient sa surface d’ébène. Les inscriptions runiques ondulaient comme si elles étaient incrustées de feu, et semblaient danser et fondre tandis que Ik-Uk les contemplait.

Si Ik-Uk avait été un humain, il aurait emporté la bouteille dans un lieu sûr. Il aurait demandé conseil à d’autres personnes, plus savantes que lui. Il aurait déchiffré les symboles et aurait compris ce dont il s’agissait. Il aurait été prudent.

Mais Ik-Uk était un akki, et s’il était très savant en matière de récupération et d’autres vieilles choses, il était loin d’être le plus sage de son espèce au dos bossu et aux épaules cornues. C’est pourquoi il secoua la bouteille. Quelque chose de solide toqua à l’intérieur. Encouragé par le bruit, il retira le bouchon du goulot.

Et du feu jaillit de la bouteille. Si Ik-Uk avait été un peu plus curieux, il aurait reçu toute la puissance de la déflagration en plein visage, ce qui lui aurait évité ce qui allait lui arriver plus tard. Il n’était pas chanceux (puisqu’il avait placé le fond de la bouteille contre son ventre, en utilisant ses deux mains pour la déboucher), et donc, au lieux de ça, il se jeta simplement de côté lorsque les flammes d’un rouge orangé sortirent du flacon.

Et, ayant quitté la bouteille, les flammes tournoyaient à présent dans les airs, devant lui.

Malgré son rang très bas, Ik-Uk savait certaines choses, et l’une d’entre elles était que le feu avait besoin de quelque chose pour brûler, sans quoi il vacillait et mourrait. Du bois. Des habits. De la viande. Même les pierres brûlaient, si le feu était suffisamment chaud. Mais cette flamme était différente, suspendue dans les airs comme elle l’était. Et tandis que Ik-Uk l’observait, deux taches sombres apparurent dans les flammes et devinrent des yeux, qui le fixaient intensément.

Ik-Uk recula précipitamment. « Reste où tu es ! » éructa-t-il, saisissant le col de la bouteille et la brandissant comme une arme.

Une autre tache sombre se forma sous les yeux. « Je reste où je suis », dit le feu, qui continuait de se matérialiser tandis que Ik-Uk le regardait. Les flammes se croisaient, les langues de feu se déployaient pour créer des formes identifiables. Il avait un corps qui ressemblait à un poisson dessiné par un enfant akki, avec des écailles de chair bosselée et enflammée et un petit corps frêle qui supportait une tête disproportionnée. Les deux taches noires du sommet se muèrent en pièces de bronze plates, solides et flottant dans un visage de feu. De petits bras, filaments inutiles de matière intangible pendaient de chaque côté.

La créature avait la même forme de têtard d’un akki mort-né – il ne ressemblait à rien d’autre qu’à un fœtus de feu.

Malgré son rang très bas, Ik-Uk savait de vieilles choses, et il pouvait identifier un kami lorsqu'il en voyait un. Les kami étaient des esprits, des créatures d'un autre monde – beaux, horribles, et très, très hostiles. Et ceci était certainement un kami, même si par sa taille il était de bas statut.

Mais même un kami de bas statut pouvait détruire un akki d'une pensée. Ik-Uk fila se réfugier sur les détritus, la bouteille toujours brandie devant lui.

"N'ai pas peur," dit la créature, "Puis-je t'aider ?"

Il y eu une autre pause, pendant laquelle Ik-Uk se demanda jusqu'où il réussirait à aller s'il s'enfuyait. Pas très loin, conclut-il.

"Tu es un esprit", dit-il enfin.

Le têtard enflammé acquiesça, et aurait cligné des yeux si ceux-ci le lui permettaient. "Un esprit mineur, faisant partie d'une entité plus grande. Puis-je t'aider ?"

Ik-Uk cessa de s'enfuir. Le clochard akki était d'un rang très bas, mais il connaissait tout de même ces histoires de kami bien intentionnés. Il se souvint en particulier de l'histoire de Riko Rieur, un akki dont on disait qu'il avait aidé un kami de feu, et avait été récompensé par un grand pouvoir. Riko Rieur devint un grand shaman parmi les akki, même si beaucoup estimaient qu'il n'était rien de plus qu'un jouet du kami de feu.

Ceci ressemblait à un kami de feu, et il semblait tout aussi amical. Et l'idée d'un grand pouvoir plaisait à Ik-Uk.

"Pourquoi," dit lentement l'akki, rassemblant ses esprits, "pourquoi étais-tu dans cette bouteille ?"

"Je suis un esprit mineur," répondit le fœtus en flammes, "arraché à une plus grande entité. J'ai transgressé sa loi et elle m'a emprisonné. Que crains-tu ? Les kami ne sont-ils pas de bons esprits pour les mortels ?"

"Autrefois," dit Ik-Uk, baissant la bouteille d'à peine un demi-centimètre. "Il y a longtemps, du temps de mon grand-père. A présent les kami combattent les vivants, et ils sont gardés enchaînés par des sorts, ou calmés par des sacrifices."

"Pourquoi ça ?" demanda l'esprit sans ciller.

L'akki leva ses épaules surdimensionnées. "Je ne sais pas, mais je parie que les humains sont responsables. Ils le sont toujours."

L'esprit crépita doucement pendant quelques instants, évoluant dans les airs devant Ik-Uk. Puis il dit : "J'ai été éloigné pendant longtemps. Peut-être suffisamment longtemps pour avoir été pardonné par mon entité supérieure."

"Peut-être que ton entité supérieure n'existe plus."

"Peut-être." Une autre pause, remplie du son de sa chair imaginaire crépitante. "Mais tu m'as délivré. Il faut te récompenser. Puis-je t'aider ?"

Ik-Uk ouvrit la bouche, mais tandis qu'il parlait il entendit d'autre voix venant de plus haut dans la colline d'ordures – des voix fortes, rauques, qui grinçaient dans ses oreilles, et insufflaient de la peur dans son âme. D'autres akki. D'autres clochards, qui avaient dormi toute la matinée et commençaient seulement à descendre du tas. N'importe lequel des autres akki serait un adversaire facile pour Ik-Uk, mais à plusieurs, ils allaient vite tenter de lui voler sa trouvaille.

Ik-Uk leva la bouteille vers les êtres qui s'approchaient sur la colline de déchets. "Protège-moi !", cria-t-il, tentant autant que possible d'empêcher sa voix de se changer en couinement aigu.

"Comme tu voudras," dit l'esprit de feu, en se dirigeant vers le gobelin de tête, qui venait d'arriver au sommet.

L'akki de tête, un voyou aux larges épaules nommé Hu-Hu, hurla tandis que sa tête se transformait en boule de feu blanc et pourpre. Il frappa son visage et ses oreilles avec ses grandes mains griffues, sans effet, et s'effondra rapidement, fumant, sur le sol. Les hurlements devinrent des suppliques geignardes, puis de petits gargouillis, et enfin plus rien.

Les autres akki, quatre au total, furent réduits au silence par le tour que prenaient les évènements, mais pour peu de temps. Deux d'entre eux hurlèrent et chargèrent Ik-Uk, les deux autres hurlèrent et coururent vers l'entrée de la caverne. L'esprit fit un geste, et leurs quatre têtes explosèrent dans une gerbe de flammes rouges. Chacun d'entre eux s'écroula, leurs dernières insultes perdues dans les flammes crépitantes.

Ik-Uk balbutia : "Qu'est-ce que tu as fait ?!"

"Je t'ai protégé", dit la chose en gestation, enveloppée d'un nuage de flammes, "n'étais-ce pas ce que tu voulais ?"

"Oui", dit Ik-Uk, avant de secouer la tête. Les clochards tout juste brûlés étaient des rivaux de son commerce, mais ils avaient une famille. Une famille qui rapprocherait les deux évènements (Ik-Uk qui avait un nouvel ami de feu et les reste fumants de leurs proches), et elle en tirerait une conclusion logique. "Non", dit-il avant de secouer de nouveau la tête. "Tu dois m'éviter d'être blessé", ajouta-t-il.

"Je peux te protéger," dit l'esprit, souriant, et pour la première fois Ik-Uk remarqua que l'esprit avait des dents très, très pointues – des triangles de bronze flottant, comme ses yeux, dans une soupe de flammes coagulées.

"Me protéger, oui," dit l'akki, "mais ne blesse personne sans mon accord. Peux-tu le faire ?"

L'esprit lui rendit un regard vide, et Ik-Uk se demanda s'il n'avait pas surestimé la capacité de compréhension de la créature. Le kami était puissant, mais il ne connaissait pas nécessairement les lois et les subtilités du monde des mortels.

Et ce kami en particulier avait été éloigné plus de temps qu'il n'aurait fallu du monde des mortels. Mais il acquiesça et dit : "combien de temps devrais-je te protéger ?"

Malgré son rang très bas, Ik-Uk réalisa qu'il y avait une astuce. Dire "pour toujours" offenserait le kami. Et les kami offensés provoquaient de mauvaises choses autour d'eux. S'il disait quelque chose comme "pour le restant de mes jours", sa durée de vie serait probablement écourtée. C'est pourquoi il dit : "pendant un an et un jour".

Oui, c'était un bon choix. Qu'était-ce donc qu'un an et un jour pour une créature qui avait passé une éternité enfermée dans une bouteille ? Et après un an et un jour, il saurait suffisamment de choses sur les esprits et leurs limites pour se protéger de n'importe quel type de kami offensé.

"Pendant un an et un jour," répéta la créature de feu, agitant sa queue de têtard dans un apparent contentement. "Ce sera suffisant."

"Et encore une chose," ajouta l'akki en indiquant les masses fumantes qui avaient été d'autres clochards, "ce que tu leur as fait, ne me fais pas ça. Jamais."

"Je n'y songerais même pas," répondit le kami.

"Maintenant", dit Ik-Uk, "je dois m'éloigner de cet endroit."

"Où veux-tu aller ?" demanda l'esprit.

"Loin d'ici," répéta l'akki. Il réfléchit de nouveau un moment. Il aurait besoin de trouver une puissante et ancienne relique pour garder le kami en son pouvoir. Oui, ce serait parfait. Il leva la bouteille vers l'esprit et dit : "Tu as été enfermé pendant longtemps ?"

"Il semble que oui, si les esprits font désormais la guerre aux mortels," dit le kami.

"Alors tu dois connaître d'anciens lieux de pouvoir," dit le clochard.

"Oui. Mais ces lieux n'existent peut-être plus," dit l'esprit.

"C'est vrai," dit Ik-Uk, "mais leurs ruines peuvent toujours être là. Emmène-moi là-bas."

Ainsi marchèrent-ils tous deux pendant huit jours en direction de l'ouest, toujours plus loin dans les monts du Sokenzan. Ils parlèrent peu, excepté lorsque l'esprit, occasionnellement, posait des questions.

"Comment vivent les akki, actuellement ?" demanda la créature enveloppée de flammes.

"Comme ils l'ont toujours fait," dit l'akki, "dans les montagnes."

"Et il craignent les esprits ?"

"Tout le monde craint les esprits," dit l'akki.

"Ils craignent même les patrons des races ?" interrogea le kami.

"En particulier les patrons," conclut Ik-Uk.

L'esprit demeura silencieux pendant un moment, puis il ajouta : " les esprits patrons étaient pourtant bons pour leur peuple."

"Autrefois, peut-être," dit l'akki, mais à présent ils sont devenus fous, et ne sont plus rien d'autre que l'incarnation d'un appétit vorace. Le Patron des Orochi était autrefois magnifique, mais il est devenu un grand serpent fait de lianes entremêlées. Le Patron des Nezumi était autrefois radieux, mais il arpente à présent les marais, ses mâchoires voraces sur des membres minces et vacillants. Et moins on en dira à propos de l'esprit patron des lunaréens, mieux cela vaudra."

"Et le patron de ta race ?" demanda la créature mouvante. "Le Patron des Akki ?"

Ik-Uk réprima un frisson et essaya de ne pas y penser. Au lieu de cela il dit : "Ni meilleur ni pire que les autres, je suppose. Les Patrons, et tous les grands esprits sont craints de nos jours, et ne sont guère mieux considérés que des monstres. Ils sont haïs et redoutés."

Le kami, qui ressemblait toujours à un foetus akki, ne répondit pas à cette affirmation, et ils continuèrent leur marche en silence.

Au bout de deux jours, ils avaient quitté les terres que Ik-Uk connaissait, et étaient à présent en terre sauvage, un lieu que peu d'akki foulaient. L'esprit faisait couver ses flammes, ne ressemblant plus qu'à un miroitement de chaleur dans l'air, ce qui était l'idéal pour ne pas attirer l'attention.

Ils furent pris par deux fois dans une embuscade : une fois par des ours, et une autre par des ogres. Chaque fois le kami respectait sa promesse, en attendant la permission de Ik-Uk pour immoler leurs assaillants d'une seule pensée. Des ogres, Ik-Uk obtint un couteau qu'il portait comme une petite épée. Des ours, il obtint de la viande fraîche.

Ils arrivèrent enfin à une ancienne montagne, au sommet criblé d'entrées de cavernes. Pour l'œil averti de Ik-Uk, ce lieu avait été le foyer de nombreuses civilisations gobelines, et pourtant, il manquait les traditionnelles montagnes d'ordures à la base – les autochtones de ce complexe abandonné avaient-ils trouvé un meilleur endroit pour jeter leurs détritus ?

"C'est ici ?" demanda Ik-Uk.

"Oui," dit le kami, d'une voix semblable à un soupir.

"On dirait que ça a été abandonné depuis longtemps," dit Ik-Uk, rêvant aux trésors qui pouvaient encore être à l'intérieur.

"Oui," dit le kami, d'une voix qui était à présent un vrai soupir, "c'est ce qu'il semble."

Pourtant, Ik-Uk se trompait dans ses estimations, comme il s'en aperçut quelques centaines de pas plus loin dans le hall principal. Des silhouettes vêtues de noir bougèrent dans l'ombre, des doigts minces mais forts entourèrent ses bras, et des pieds bottés frappèrent le creux de ses genoux. Avant qu'il puisse s'en rendre compte, il tombait à la renverse, sans pouvoir ordonner au kami de le protéger. Il eu la brève vision d'un autre akki qui portait un casque doré, puis celle encore plus brève d'une massue projetée sur son propre visage, puis rien d'autre que l'obscurité pendant un long moment.

Lorsque Ik-Uk revint à lui, il ne pouvait plus bouger. Il était attaché par les poignets et les hanches par de solides cordes à un chevalet en forme de X. Il ouvrit les yeux sur l'immense vide qui s'ouvrait à ses pieds.

C'était un abîme, situé dans les tréfonds de la montagne. Les feux primordiaux à l'origine de la formation de la montagne elle-même se tordaient loin sous ses pieds et jetaient des ombres dantesques depuis les profondeurs. Il se trouvait sur un aiguillon rocheux accroché de façon périlleuse au dessus de l'abysse.

Au dessus de lui, il entendait une véritable cascade de tambours et en levant les yeux, il vit d'autres akki qui se tenaient le long des plus hautes corniches qui surplombaient la caverne. Vu en contre-plongée, ils semblaient aussi horribles que des ogres, et Ik-Uk remarqua que plus d'un portait une coiffe ornée d'or similaire à celle de l'akki à la massue.

Il siffla, sa gorge asséchée par la chaleur qui montait vers lui. "Esprit !"

"Ici," dit le têtard enflammé, avec ses yeux et ses dents de bronze, flottant à quelques pas de lui.

"Que s'est-il passé ?"

"Tu as été attaqué et assommé," dit le kami en l'observant de son regard fixe et vide, sans ciller.

"Tu étais censé me protéger !" siffla l'akki.

"C'est vrai," dit le kami, "mais tu as mal réagi quand j'ai tué tes semblables mortels la fois précédente, donc j'ai attendu que tu m'en donnes l'ordre. Et comme tu étais dans l'incapacité de la faire, j'ai attendu que tu te réveilles."

"Tu appelles ça me protéger ?" dit sèchement Ik-Uk.

"Ils voulaient te tuer au départ," dit l'esprit calmement. "Je me suis manifesté devant eux et ils ont changé d'avis. Ils t'ont amené ici. Donc oui, je t'ai protégé."

"Eh bien, protège-moi maintenant," gronda l'akki prisonnier. "Libère-moi et tues-les tous, maintenant !"

Le kami continua de flotter à côté de Ik-Uk. Aucun des akki qui guettaient au dessus de lui ne s'enflammèrent. Pas même ceux qui portaient les casques dorés.

"Alors ?" souffla Ik-Uk.

"Je ne peux pas," dit l'esprit, presque avec regret. "Nous sommes en présence d'un esprit plus puissant, un kami qui m'est aussi supérieur que je le suis pour toi."

"Tu as promis de me protéger !" cria Ik-Uk, et à présent la terreur s'insinuait dans sa voix.

"Je l'ai fait," dit l'esprit, "et je tiendrai parole. J'ai une dette envers toi. Cependant je vais devoir jouer finement si je veux m'en acquitter. Tu devra me faire confiance. Je t'aiderai. Je te protègerai."

Et sur ces mots, l'esprit fit couver ses flammes et disparut.

Ik-Uk poussa un juron, mais comme cela ne faisait pas réapparaître l'esprit, il commença à parler à l'intention de l'endroit où il se trouvait quelques instants auparavant. "Je te délivre de tes engagements. Fais-moi juste sortir d'ici et nous serons quittes."

"Je tiens mes promesses," dit l'esprit, s'exprimant à l'intérieur de la tête de Ik-Uk.

Les tambours reprirent de plus belle, rejoints cette fois par un cœur de cornes primitives, arrachées au crâne de créatures éteintes bien avant que ces tunnels soient creusés. Un chant les accompagnait, une cacophonie infernale d'akki hurlant et exultant. Depuis les plus hauts niveaux, les prêtres akki, resplendissants dans leurs casques d'or dentelé et leurs habits pourpres et noirs, marchait le long de la bordure du précipice.

"Qu'est-ce que…" La gorge de Ik-Uk le brûlait à présent. "Qu'est-ce qui se passe ?"

"Que sais-tu de ton patron, akki ?" demanda la voix familière dans sa tête.

"J'ai oublié !" pleurnicha Ik-Uk, et des larmes commencèrent à couler sur son visage.

"Tu m'as parlé des autres patrons, mais pas du tien," dit la voix de la flamme naissante, "qu'en est-il de ton propre patron ?"

Ik-Uk eut un hoquet. "Il était aussi imposant qu'une montagne, aussi puissant qu'une avalanche et aussi brûlant qu'une éruption volcanique." L'akki haletait, l'air se réchauffait de plus en plus. "Notre patron était un maître vagabond, le plus grand des guerriers, le plus puissant des tyrans. Mais il est tombé, il hait les akki à présent et n'est plus rien d'autre que l'incarnation d'un appétit qui…" Les yeux de l'akki s'agrandirent lorsqu'il comprit ce qui allait se passer. "Oh non."

"Comme tu l'as dit," compléta l'esprit, parlant dans sa tête car les tambours étaient devenus trop forts, "les kami sont emprisonnés par des sorts, et nourris par des sacrifices."

"Tu as promis de me protéger !"

"Et je le ferai," répliqua le kami.

Dans les profondeurs de la fosse, quelque chose d'immense et de cruel se déplaçait, projetant des vagues successives d'ombre et de lumière le long des parois de l'abîme. L'air devint de plus en plus brûlant, et un grondement se fit entendre, loin en dessous.

Le grondement s'intensifia, rivalisant d'abord avec le tonnerre des tambours, puis l'éclipsant tout à fait. A présent les ombres remontaient le long des parois en suivant le bruit, annonçant l'arrivée d'une créature gigantesque venant des profondeurs.

Ik-Uk beugla à l'esprit de venir le secourir, le protéger, mais sa propre voix se perdit dans la cacophonie qui emplissait l'abîme tandis que le Patron des Akki émergeait de la fosse.

Il était colossal, terrible et splendide, forgé par les flammes du cœur de la montagne elle-même. Il était couleur de bronze en fusion, et le centre de sa bouche aux dents aiguisées montrait une chair couleur de sang. Sa tête ressemblait à une monstrueuse tortue cuirassée, au bec crochu largement ouvert pour mieux révéler d'innombrables rangées de dents de lamproie incurvées, et le reste de son corps se perdait dans le feu des profondeurs de la montagne. Des formes enflammées, telles des torches vivantes, dansaient autour de sa mâchoire circulaire et béante, révérant sa présence. Le regard de la bête titanesque était rempli de haine, et sa tête était couronnée de feux follets flottants et crépitants.

C'était le Patron de son peuple, et il était sublime, horrible, et meurtrier.

Ik-Uk hurla, et une partie de son cerveau note que les formes enflammées qui tournoyaient autour de la tête du Patron avaient la forme de têtard d'un akki en gestation, chacun d'entre eux semblable à un fœtus de feu.



Le Patron se dressa au dessus de l'akki pris au piège, tel un serpent oscillant au dessus de sa proie, et pendant un instant Ik-Uk réalisa que les tambours s'étaient tus, et que tout était silencieux, mis à part ses propres hurlements. Même s'il était incapable de dire s'il hurlait des insultes, des suppliques ou des prières.

Puis la bête, le grand kami, l'esprit tutélaire du peuple akki fondit sur lui, et il pria pour qu'il lui soit au moins accordé de mourir rapidement.

Le Patron l'avala tout entier, et Ik-Uk tomba à travers le corps du grand esprit pendant une éternité, hurlant jusqu'à ce que sa voix ne soit plus qu'un croassement. Mais il ne heurta pas le fond et continua de tomber. Et lorsqu'il se fut évanoui puis réveillé pour hurler avant de s'évanouir de nouveau, et ce plusieurs fois encore, il rassembla ce qui lui restait d'entendement et se souvint du kami – celui dont il croyait à l'origine qu'il était un esprit du feu, le kami ressemblant à une petite flamme à grosse tête – et il l'appela.

Et sa voix était dans sa tête, et sa forme était à ses côtés dans l'obscurité rouge sang ondulée.

Ik-Uk pesta avec ce qui lui restait d'esprit et cria avec ce qui lui restait de cœur. "Tu m'as trahi !" beugla-t-il, en en même temps il supplia, "sauve-moi !"

"J'ai tenu parole," dit calmement l'esprit crépitant.

"Tu m'as donné à manger à une bête !" hurla Ik-Uk, perdant tout son sens commun qui semblait glisser hors de lui comme du sable à travers un tamis.

"Je t'ai amené dans un endroit sûr," dit le kami, ce petit kami, la plus petite parcelle d'une plus grande entité. "Quel endroit pourrait être plus sûr que mon propre ventre ? Ici, aucun autre akki ne t'attaquera, aucun ogre ne te tendra de piège, et aucun rival ne dérobera tes trésors. En t'amenant ici, j'ai aussi été pardonné, et réuni avec ma grande entité. Et tu sera en sécurité ici pour un an et un jour."

"Et lorsque l'an et le jour seront écoulés," ajouta le kami, "tu ne mourra pas brûlé. Je te l'ai promis également. Je vais arracher la chair de tes os lambeau après lambeau, mais tu ne brûlera pas." Ayant dit cela, le kami, fragment du Patron, flamme naissante, sourit largement, et exhiba d'innombrables rangées de dents de bronze, triangulaires et tranchantes.

Et Ik-Uk hurla de toute son âme et de tout son cœur, chuta dans les ténèbres rougeâtres du corps de son Patron, et hurla pendant près d'un an et un jour.


Sources :

Nouvelle de Jeff Grubb publiée sur Wizard of the coast.
J'ai modifié plusieurs phrases pour rendre le tout plus clair en français, mais la traduction reste malgré cela très fidèle au texte de départ, que vous pouvez consulter ici.
Le titres d'origine est Patron of the Akki.
Voici aussi un lien qui mène à une partie des nouvelles ainsi qu'à une quantité appréciable d'articles sur Kamigawa : et hop !

Pour ceux que l'histoire de Kamigawa passionne, voici d'autres articles à consulter :

- Champions of Kamigawa, la storyline : Le début de l'histoire de Kamigawa. A noter qu'il y a eu quelques débats sur cet article. Il semble que ce ne soit pas la storyline des livres (enfin c'est ce que disent ceux qui ont lu les livres; je n'ai donc pas d'avis sur la question).

- Les autres nouvelles du même genre :
Le chant des criquets : L'histoire d'Higure, le vent immobile.
Rédemption : L'histoire de Kentaro et d'un ochimusha.
L'enfant ingrat : L'histoire d'Iname, kami de la vie et de la mort.
Tout et Murmures : Deux histoires, tournant autour de Lady Azami et de L'innommable.
Sécurité et Mission d'une servante : Deux histoires, tournant autour des Nezumi et de kamis démoniaques.

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