Mardi 17 Décembre 2013 à 22:43
#481
Au Dessous du Volcan - Malcolm Lowry (1947)
J'écris cette critique quelque mois après mon post un peu plus haut qui l'évoque, mais il me fallait un certain temps de maturation après avoir l'avoir refermé. Au final mon verdict reste stable: comme Proust, c'est très difficile, étiré en longueur, et fascinant. Au Dessous du Volcan est le genre de livre qu'on apprécie vraiment à sa pleine hauteur une fois qu'on en est arrivé au bout, et qu'on peut se retourner pour voir le prodige architectural qu'il constitue. Il raconte une journée dans la vie de Geoffrey Firmin, ex-consul du Royaume-Uni au Mexique à la veille de la seconde guerre mondiale, qui se morfond dans son alcoolisme quand il reçoit la visite simultanée de son demi-frère Hughes et de son ex-femme Yvonne. A partir de ce synopsis minimaliste, Lowry développe une fresque aussi riche qu'austère. Au Dessous du Volcan est avant tout un livre sur le mescal, cet alcool mexicain cousin de la tequila, et est tout aussi brûlant et aride.
Le roman est d'abord un trip psychédélique. Geoffrey Firmin, personnage principal, est ivre à peu près aussi souvent qu'un personnage de Bukowski, et même si la narration ne se fait pas à la première personne, elle se rapproche souvent très près de son point de vue, dans un style kaléidoscopique, où les évènements sont passés au prisme des états de paranoïa, de désespoir et de délire du héros; le lecteur avance dans certains passages du livre comme un marcheur en état d'ébriété dans une ville qu'il ne connait pas. Ajouté aux nombreuses phrases en espagnol, c'est ce qui fait la difficulté du livre: son parti pris en grande partie introspectif, qui fait qu'on ne comprend pas forcément plus que le héros ce qui se passe.
Mais loin de n'être qu'un roman sur l'ivresse, Au Dessous du Volcan prête attention à donner chair à ses personnages, aussi bien leur passé que les relations qu'ils entretiennent entre eux. La structure du livre permet d'entrelacer ces deux aspects: la narration de la journée qu'ils passent ensemble est entrecoupée de longs passages revenant sur la vie des différents protagonistes.
Ainsi Hughes, le demi-frère de Geoffrey, est un idéaliste qui, comme le personnage du précédent livre de l'auteur, Ultramarine, s'est embarqué très jeune sur un navire marchand alors même qu'il était destiné à intégrer la haute bourgeoisie. Ayant été engagé dans la guerre d'Espagne, il est poursuivi par la culpabilité de ne pas avoir pu rester face à la défaite inéluctable qui s'annonce, sentiment qui se mêle avec le destin presque fatalement scellé des relations entre les protagonistes quand il se dit d'Yvonne: "Ils sont en train de perdre la bataille de l'Ebre. Et je suis en train de la perdre." Le consul lui-même est poursuivi par un épisode dans lequel il a laissé ses hommes brûler des ennemis lorsqu'il était commandant de destroyer pendant la grande guerre. C'est un roman sur un triangle (voire même quatuor) amoureux mais qui magnifie ce sujet banal par le traitement tout en non-dit des sentiments, la psychologie tourmentée des personnages, leurs tentatives désespérées pour se connecter malgré les pulsions auto-destructrices et le poids de l'Histoire qui se déchaîne autour d'eux, alors que le fascisme étend son influence au Mexique.
C'est cette densité qui rend Au Dessous du Volcan si fascinant, sorte de roman total qui embrasse à la fois l'expérience subjective et ses distorsions, la complexité des relations humaines, et l'effondrement de la civilisation face aux extrêmes. Ceci dans une ambiance suffocante qui donne au lecteur l'impression d'être lui-même dans une cantina moite, un verre de mescal à la main. Le fait qu'on ne puisse vraiment comprendre le premier chapitre qu'après avoir fini le livre renforce cette impression qu'on a à la fin quand on se retourne pour contempler la construction incroyablement ambitieuse de l’œuvre.
Pas le genre de livre que je lirais tous les jours, mais waw.
Comme mon commentaire a finalement été plus long que prévu, je vais essayer de parler d'autres trucs que j'ai lu récemment dans un prochain post. Au programme notamment, des gosses de riches californiens et de la sémantique des noms propres. Et peut-être des japonais.
J'écris cette critique quelque mois après mon post un peu plus haut qui l'évoque, mais il me fallait un certain temps de maturation après avoir l'avoir refermé. Au final mon verdict reste stable: comme Proust, c'est très difficile, étiré en longueur, et fascinant. Au Dessous du Volcan est le genre de livre qu'on apprécie vraiment à sa pleine hauteur une fois qu'on en est arrivé au bout, et qu'on peut se retourner pour voir le prodige architectural qu'il constitue. Il raconte une journée dans la vie de Geoffrey Firmin, ex-consul du Royaume-Uni au Mexique à la veille de la seconde guerre mondiale, qui se morfond dans son alcoolisme quand il reçoit la visite simultanée de son demi-frère Hughes et de son ex-femme Yvonne. A partir de ce synopsis minimaliste, Lowry développe une fresque aussi riche qu'austère. Au Dessous du Volcan est avant tout un livre sur le mescal, cet alcool mexicain cousin de la tequila, et est tout aussi brûlant et aride.
Le roman est d'abord un trip psychédélique. Geoffrey Firmin, personnage principal, est ivre à peu près aussi souvent qu'un personnage de Bukowski, et même si la narration ne se fait pas à la première personne, elle se rapproche souvent très près de son point de vue, dans un style kaléidoscopique, où les évènements sont passés au prisme des états de paranoïa, de désespoir et de délire du héros; le lecteur avance dans certains passages du livre comme un marcheur en état d'ébriété dans une ville qu'il ne connait pas. Ajouté aux nombreuses phrases en espagnol, c'est ce qui fait la difficulté du livre: son parti pris en grande partie introspectif, qui fait qu'on ne comprend pas forcément plus que le héros ce qui se passe.
Mais loin de n'être qu'un roman sur l'ivresse, Au Dessous du Volcan prête attention à donner chair à ses personnages, aussi bien leur passé que les relations qu'ils entretiennent entre eux. La structure du livre permet d'entrelacer ces deux aspects: la narration de la journée qu'ils passent ensemble est entrecoupée de longs passages revenant sur la vie des différents protagonistes.
Ainsi Hughes, le demi-frère de Geoffrey, est un idéaliste qui, comme le personnage du précédent livre de l'auteur, Ultramarine, s'est embarqué très jeune sur un navire marchand alors même qu'il était destiné à intégrer la haute bourgeoisie. Ayant été engagé dans la guerre d'Espagne, il est poursuivi par la culpabilité de ne pas avoir pu rester face à la défaite inéluctable qui s'annonce, sentiment qui se mêle avec le destin presque fatalement scellé des relations entre les protagonistes quand il se dit d'Yvonne: "Ils sont en train de perdre la bataille de l'Ebre. Et je suis en train de la perdre." Le consul lui-même est poursuivi par un épisode dans lequel il a laissé ses hommes brûler des ennemis lorsqu'il était commandant de destroyer pendant la grande guerre. C'est un roman sur un triangle (voire même quatuor) amoureux mais qui magnifie ce sujet banal par le traitement tout en non-dit des sentiments, la psychologie tourmentée des personnages, leurs tentatives désespérées pour se connecter malgré les pulsions auto-destructrices et le poids de l'Histoire qui se déchaîne autour d'eux, alors que le fascisme étend son influence au Mexique.
C'est cette densité qui rend Au Dessous du Volcan si fascinant, sorte de roman total qui embrasse à la fois l'expérience subjective et ses distorsions, la complexité des relations humaines, et l'effondrement de la civilisation face aux extrêmes. Ceci dans une ambiance suffocante qui donne au lecteur l'impression d'être lui-même dans une cantina moite, un verre de mescal à la main. Le fait qu'on ne puisse vraiment comprendre le premier chapitre qu'après avoir fini le livre renforce cette impression qu'on a à la fin quand on se retourne pour contempler la construction incroyablement ambitieuse de l’œuvre.
Pas le genre de livre que je lirais tous les jours, mais waw.
Comme mon commentaire a finalement été plus long que prévu, je vais essayer de parler d'autres trucs que j'ai lu récemment dans un prochain post. Au programme notamment, des gosses de riches californiens et de la sémantique des noms propres. Et peut-être des japonais.
