Julien gracq, pour qui les aime, c'est un peu la confidence que l'on se fait entre personnes qui l'apprécient. Y'a des trucs comme ça, en littérature, en musique, ou ailleurs, l'assurance de reconnaître chez celui ou celle qui aime également Julien Gracq que l'on appartient à la même race. Entre amoureux de Gracq, c'est ça, on est fait du même bois.
Un petit rappel de cet énorme Ecrivain :
Gracq est un pseudo, idée toujours salutaire pour un écrivain, libre d'être autrement lui même ailleurs, et hygiène mentale nécessaire eu égard à cette, je cite Gracq, "profession délirante". L'écriture est une profession délirante (combien peut-il avoir raison) donc. Il faut avoir ça en tête quand on le lit, ne serait-ce que pour comprendre la sueur qu'il lui fallut pour trouver ce style si particulier que je pourrais qualifier de "dentelles". On sent quand on le lit à quel point, à la façon d'un Flaubert, et la comparaison n'est pas inopportune, que Gracq est un écrivain qui ne peut pas être pressé : il n'a pas les facilités connues d'un Théophile Gauthier, non, c'est un laborieux patient qui se laisse aller à l'écriture là ou elle doit le mener. Et parfois nulle part. Je me souviens d'un interview où à la question du comment il écrivait, Gracq, à sa façon, raconta qu'il se laisse porter par un fil invisible, comme si le roman se faisait au fur et à mesure, sans plan déterminé à l'avance, à la façon d'un géographe qui arpente et cartographie une terre inconnue mais présente. Parfois, ce fil se rompt car c'est sa finalité, et alors il abandonne, le livre en cours. Avec Gracq, c'est comme si le livre qu'il écrivait se servait de lui plutôt que sa réciproque. On peut imaginer à quel point cette méthode peut conduire à des impasses. Mais si impasse il y a, c'est la raison du livre.
Gracq était géographe dans la vie civile, enfin concrètement, il était professeur de géographie (et ce jusqu'à sa retraite), en Lycée. C'est un écrivain géographe dans son regard même. Pour lui, il n'y a que deux types d'écrivains : les myopes et les presbytes. Proust était myope, Chateaubriand ou Tolstoï, eux, étaient presbytes.
Difficile à dire si la vue de Gracq était ou l'une ou l'autre, ou parfaitement normale. C'est pas évident.
Pour ma part, je le rangerai du coté des "hallucinés", de celui de la recherche de la musique, de la musique avant toute chose, transformer un territoire mental en musique littéraire, du coté donc des poètes. Enfin la poésie comme moyen musicale et non finalité abstraite. L'écriture de gracq est à la fois très mentale (du fait même du medium utilisé, à savoir l'écriture) mais toujours sensorielle (d'ou le coté hallucinée du style). L'autre écrivain à qui il me fait penser, est Nerval, autre écrivain très sensoriel. Mais Gracq serait plus minéral que Nerval aqueux ; les deux partagent une même volonté de faire de la musique sans instrument.
Gracq est un écrivain reclus, peu d'interview, pas de télé il me semble, une vie médiatique réduite à son oeuvre. L'écrivain dans ce qu'il devrait toujours être.
Je n'ai lu pour le moment, que trois livres de Gracq. Et ce pour des raisons simples : Gracq a toujours refusé d'être publié en format poche (ça je trouve ça con, mais bon il avait une position extrême en tant qu'écrivain), et n'est publié que chez Corti et la Pleïade. Et c'est assez cher. Gracq a été un des très rares écrivains a voir été publié de son vivant chez la Pleïade (faut dire, pour la petite histoire, que le premier roman de Gracq avait refusé par Gallimard, éditeur par ailleurs de la bibliothèque de La Pleïade ; ces cons s'en sont toujours voulu ! et ils ont essayé par la suite de le débaucher de chez Corti, mais l'écrivain est resté fidèle ; je suppose que son entrée dans la Pleïade était une façon de s'amender). Dernière raison : il est difficile à trouver. Enfin il faut frapper à la bonne porte de LA librairie pour espérer l'y trouver. Et chez Corti, c'est assez cher.
Parlons des livres.
J'ai commencé par Le rivage des Syrtes. A l'époque j'étais en plein existentialisme, l'absurdité tout ça, j'avais fini de lire toute l'oeuvre de Kafka, j'avais encore faim, j'attaqua Le désert des tartares de Buzatti, le dévorai, et j'avais toujours la dalle (à l'époque j'étais complètement boulémique de livres), je voulais encore et encore des histoires d'attente et d'absurde, et j'entendis parler du Rivage des Syrtes. Une aura planait sur Gracq, réputé difficile d'accès, style d'orfèvre, voire précieux disait les grincheux. Ce qui m'a convaincu, fut de savoir que pour ce livre, Gracq refusa (fait rarissime) le prix Goncourt qui lui fut discerné. Là, je me suis dis : ouais, c'est un pur, le gars, un incorruptible, il s'en branle des honneurs germanopratins ! C'est cool.
ATTENTION ! Je déconseille à tous ceux qui voudrait lire Gracq, de commencer par le Rivage des Syrtes. C'est hardore quand on a pas l'habitude. J'ai eu beaucoup de mal à le finir, complètement dérouté par un style d'une préciosité et d'une richesse dont on a pas souvent l'occasion de rencontrer.
L'histoire : c'est le désert des Tartares version hyper étirée, hyper fantomatique, hyper contemplatif. On suit Aldo, envoyé dans une forteresse située en bord de mer, pour surveiller l'attaque inéxorable (mais quand ?) que va lancer le pays voisin situé de l'autre coté de cette mer.
C'est un roman qui ne parle que de l'attente, de la solitude, et de l'ennui. Et c'est brillant, énorme, mais putain qu'est-ce que c'est dur à lire ! faut s'accrocher quand même.
Première expérience malheureuse donc. Avec le recul, je devrais le relire.
Il me faudra attendre plusieurs années pour m'acheter mon premier Gracq, en commencant par le point de départ de son oeuvre : Au château d'Argol
Et là grosse grosse claque.
L'histoire : Herminien va en Bretagne, invité par son meilleur ami Albert, propriétaire du Château d'Argol. Arrivé au château, Herminien erre seul ; son ami arrivera ensuite, accompagné par la belle Heide. La suite du roman évoque ensuite les différents liens qui unissent ces trois personnes dans la fleur de l'âge : l'amour, la Nature, la mort.
C'est un roman à l'atmosphère très très étrange : surréalisme narratif (récit ou les voix des personnages sont quasi entremêlées sans que l'on sache qui parle et quand) ? post-romantisme (scène de promenade dans une nature hallucinogène, hyper violence de certaines scènes qui glace d'effroi non seulement par la brutalité du fond mais là encore par le coté hallucinogène des "descriptions") ? post-gothisme (Wagner, la nature désolée et sauvage de la Bretagne de littoral, l'atmosphère ténébreuse du château, des personnages, et de la nature) ?
J'ai encore en moi des scènes du livres qui m'ont tout simplement soufflées : je pense à la scène du bain dans l'océan, où nos trois personnages nagent jusqu'à bout de souffle vers l'horizon. Scène d'une puissance d'évocation sidérante, où la mort est possible autant que se transforment sous nos yeux des corps qui se lavent de leurs enfances pour laisser éclater dans l'écume et les vagues, une sensualité dingue, une sexualité incontrôlable, à couper le souffle. Probablement la scène de baignade la plus puissante que j'ai jamais lu. Et dans quel style ! j'ai rarement été autant dedans : tout se mélange, les corps, l'angoisse, la jouissance, la houle, les peaux, le courant, la métaphysique. C'est dingo de puissance.
Un extrait du livre pour donner une idée du style de ce livre :
« Un énorme nuage naviguait alors avec lenteur au-dessus des espaces de la mer, comme le visiteur miséricordieux de ces plaines liquides ignorées des vaisseaux. Rien ne peut dépeindre la comblante et lente majesté avec laquelle s'effectuait cette navigation céleste. Il sembla s'avancer un moment vers le fond de la baie, puis, suivant une courbe solennelle, parut virer dans la direction de l'est, faisant alors admirer le contraste qui se déployait, comme sur une voilure aérienne, entre son ventre bombé, d'un blanc pur et éblouissant, et les profonds golfes d'ombre qui paraissaient s'ouvrir dans son sein. Un instant il oscilla de toute sa masse, illuminant ce paysage de mort de son orageuse et candide royauté, puis s'éloigna, et quelques instants après, le sifflement incessant du vent dans les herbes sèches, et les pas monotones et étouffés d'un cheval dans le sable parurent le seul signe de vie qui animât encore les grèves désertes. »
Franchement c'est pas sublime ça ? Un conseil, lisez à haute voix, c'est de la musique !
Bon pour l'instant je m'arrête, car le troisème Gracq que j'ai lu, est de mon point de vue, plus immense encore. Et là cela fait des heures que j'écris.