Jeudi 07 Août 2014 à 22:42
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La vie de Boris, chapitre 138, partie 1 : J'suis intérimaire, Boris est intérimaire
Je vais voir la fille de l'agence d'intérim, elle a un boulot pour moi, l'usine Fringo +, je dis que je connais, j'y ai déchargé des camions, elle dit non, là c'est autre chose, du triage. Je me pointe à 5h du matin, je suis content d'avoir pris des chaussures de sécurité qui te déforment le pied quand je vois cinquante nanas en tongs, un vrai sandale. L'une des nanas en question me forme, je fais de la merde, elle s'en fout, je passe huit heures à scotcher des cartons c'est stimulant, le soir trois des nouveaux intérimaires sont virés, pis le quatrième c'est moi. J'ai pas compris pourquoi.
Je quitte Tong Raider pour bosser avec un sosie de Francis Lalanne qui est à la convivialité ce que le tract-opel est à la gastronomie. Il dit que je suis nul, je dis c'est cool, il dit que je lui tape sur les nerfs, je dis c'est cool, il dit qu'il en a marre de toujours bosser avec des débiles, je dis c'est cool. Les patrons, motivés par ces bonnes appréciations, décident de me changer de zone, je formerai désormais les nouveaux intérimaires. Je dis c'est cool.
Je forme une intérimaire une journée, puis elle est virée. J'en forme une autre mais elle devient plus douée que moi et en plus j'en tombe amoureux. On me colle ensuite avec un gitan sous programme de réinsertion pour coups et blessures, je lui dis que j'adore Manuel Valls, il rigole pas. Je lui propose de travailler, il dit non. On est isolés dans un coin de l'usine, cinquante mètres à l'écart, je me donne 25 % de chances de me prendre un coup de cutter dans le bide si j'insiste. J'insiste pas et je travaille seul. Le lendemain, le gitan se bat avec son nouveau formateur, je suis convoqué, on me demande si j'ai eu des problèmes, je dis non. Les patrons sont ébahis devant mes qualités de manager. Je découvre au passage que mon intérimaire chérie a été changée d'équipe, et j'accueille la nouvelle de façon raisonnable : je reste juste planté là avec l'air con.
Je retourne compter les fringues. Comme je sais faire 6 fois 9 je devient un élément moteur de l'équipe. Je travaille avec un marchand de jouets, je lui demande ce qu'il fout là, il a un sourire déprimé et me dit " tu connais la crise ? ". Le gitan est viré après avoir menacé de cogner une chef. On me laisse exceptionnellement choisir mon poste, je demande n'importe lequel parmi ceux auxquels on n'affecte jamais Francis Lalanne, c'est accepté, je travaille facile 12 minutes 27 avant qu'on m'envoie en urgence aider Francis. Il aurait préféré avoir un type moins teubé, je dis c'est cool. A la pause, je pars m'acheter à boire et me rend compte que j'ai oublié de prendre des pièces ; Francis Lalanne m'observe hilare, un soda dans les mains. Je souris en me demandant le temps qu'un corps prendrait à tomber du troisième étage.
Ma fatigue s'accumule jour après jour. Je multiplie les provocations en vue d'être viré, comme changer de poste sans qu'on m'ait demandé. La contremaître vient me voir et me félicite pour mon esprit d'initiative, qui serait la marque des excellents intérimaires comme Francis Lalanne et moi. Je ravale mon vomi et je la remercie. Deux vieux sont virés, un troisième nous raconte qu'il travaillait avant dans un four crématoire ou il était chargé d'enlever les prothèses, dents artificielles et autres attelles après combustion. Je fais un jeu de mots de merde sur la chaleur humaine et le karma se venge en me faisant retravailler avec Francis Lalanne. Il espère que je me suis amélioré, je dis bien sur, puis cinq minutes plus tard il se demande de nouveau quelle forme de trisomie m'affecte. Je dis c'est cool.
La nana de l'agence d'intérim m'appelle pour m'envoyer ailleurs. Je refrène un hurlement de joie en lui confiant ma déception tant je me sentais bien au travail et intégré dans cette équipe stimulante. Elle comprend. Je fais mon dernier jour, les patrons me disent que c'est dommage, qu'il y aurait eu des perspectives d'avenir pour moi. J'essaye de ne pas trop montrer ma déception à l'idée d'esquiver dix ans d'usine. J'ai un nouveau boulot qui me prend une semaine, et encore un nouveau mais de nouveau chez Fringo +, dans le bâtiment d'en face, celui ou on décharge les camions. J’aperçois le marchand de jouets et lui demande ce qu'il fout là :
- T'es pas au courant ?
- Non.
- Là ou on était, ben ils ont viré tous les intérimaires. Tous. Restrictions budgétaires je sais pas quoi.... pan ! Ceux qui étaient là depuis deux jours comme les anciens ! Virés comme des malpropres !
- Vraiment tout le monde ?
- Ouais. Tu sais, Francis Lalanne là ? Ouais. Ben il était là depuis deux ans en intérim, convaincu d'avoir un CDD et tout, puis tac. Viré. Ca fout les boules non ?
Pour une fois, il m'est impossible de dissimuler l'énorme sourire qui traverse mon visage lorsque je réponds " Ouais. C'est vraiment pas cool. "
Boris.