En tout cas, je vous propose (enfin) la troisième des cinq histoire des Guildes de Ravnica : Clans & Légions ! Suivons cette fois-ci une minotaure Boros, récemment promue au contre-espionnage, suivre sa première mission...
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Clans et Légions
« Salutations et félicitations, Wojek Weslyn », me dit mon supérieur, brûlant de fierté, dans le bon sens du terme. J'ai servi sous les ordres du Sergent Skormak, directeur adjoint du développement militaire, pendant les treize dernière années durant lesquelles j'ai travaillé à l'Annexe Quatre de Solcastel, mais nous avons rarement eu l'occasion de nous parler en face à face. Il tend la main, et je dois résister à l'envie de partir en courant. On dit qu'il y a deux types de personnes au sein de la Légion Boros : ceux qui affluent vers les sangpyres, et ceux qui les fuient. Et même si on dirait bien que je fais partie de cette dernière catégorie, je me décide à serrer la main de mon chef. Même avec la protection de ses gants enchantés, je peux sentir le feu qui brûle en-dessous.
« Je prends bonne note de vos compliments », dis-je. « Vos brillantes recommandations ont assurément joué un grand rôle dans ma promotion. »
Le Sergent Skormak esquisse un sourire, des flammes d'un rouge doré s'élevant de sa chevelure. « Mes mots n'étaient que pure vérité. Vous avez accompli votre travail. Vous avez réussi vos épreuves. C'est vous qui méritez les honneurs. »
Il dépose une petite boîte ainsi qu'une enveloppe sur mon bureau. « Votre efficacité me manquera quand vous serez mutée à l'Annexe Wojek », me dit-il. Sa voix halète et tremblotte comme une flamme scintillante. « Mais je sais que vous nous rendrez tous fiers, ici. »
Me voilà qui m'enflamme à mon tour, toujours au sens figuré. Je suis la première de tous mes camarades à être promue Wojek en huit ans. Bien sûr, nous prétendons tous que justice et équité règnent, et qu'à force de travail intègre et loyal, la reconnaissance viendra sûrement, mais en réalité, c'est à l'Annexe Quatre que la Légion Boros envoie ses mauvaises graines ; les filelames ayant bombardé les mauvais campements, les chevaliers célestes souffrant de vertiges, les sangpyres trop sanguins pour s'extirper du combat, et les minotaures comme moi, qui n'ont simplement pas eu la chance de naître dans la bonne famille. Et le fait que ce bâtiment ait été un entrepôt est assez logique. C'est l'endroit adéquat pour regrouper toutes les personnes que la Légion aurait aimé oublier.
Mes doigts tremblent à l'ouverture de la boîte. J'arrive à peine à regarder ce que je pense, ce que j'espère, y trouver. À mesure que je soulève le couvercle, je commence à distinguer du rouge. Mon cœur s'emballe et tous les poils de ma crinière se dressent. Je ne peux que l'admirer, me refrénant pour ne pas aller beugler au Sergent Skormak de grosses et dégoulinantes larmes qui éteindraient ses flammes. Je me remets de mes émotions, époussette mon buste avec fierté, puis retire le cordon écarlate de l'écrin et le passe autour de mon cou et sous un de mes bras. Ma première distinction. Un médaillon de cuivre y est accroché, avec “Boros Wojek” d'inscrit sur le contour. Ils m'ont chargée d'entretenir la paix sur nos terres, de combattre l'injustice et de rechercher l'honneur et la vertu.

Médaillon de Boros | Illustration : Aaron Miller
« Elle vous sied à ravir », me dit le Sergent Skormak. « Peut-être que le soleil brille sur votre lignée, tout compte fait. »
« Peut-être », réponds-je, m'apprêtant à ouvrir l'enveloppe.
Le Sergent Skormak s'éclaircit la voix. « Elle est destinée à être lue en privé. Bonne chance à vous, Wojek Weslyn. »
Ce titre me fait frissonner. Ou peut-être est-ce la soudaine chute de température due au départ de mon chef. Je regarde attentivement la lettre. Mon nom y est imprimé en filigrane doré. Je glisse un ongle sous le rabat et l'ouvre délicatement. Elle contient une carte ; une invitation.
La présente note vous informe que
votre présence est requise ce soir au coucher du soleil
au Solarium de Solcastel
pour la réception tenue en l'honneur des nouvelles recrues Wojek.
Des rafraîchissements vous y seront servis.
Tenue vestimentaire exigée : robes de soirées et ceintures.
“Un guerrier à l'esprit injuste périt dans les tranchées. Un guerrier au cœur vaillant vit pour l'éternité dans les décombres des os de ses ennemis.
–Klattic, légionnaire Boros
Je l'observe. Je dirais même que je la scrute. La première chose qui attire mon attention est le symbole Boros imprimé sur le papier... La silhouette d'un poing devant une figure solaire. Mais quelque chose ne va pas. Je me rends compte qu'il s'agit d'une main droite, et non d'une main gauche comme cela devrait être. Et le soleil comporte dix rayons au lieu de neuf. L'examen de contre-espionnage que j'ai passé il y a quelques mois me revient subitement en tête. Il comprenait une épreuve similaire, consistant à trouver des messages cachés dans une masse de banalité. Nous étions partis à la recherche de codes Dimir dissimulés ; des motifs d'ombres dessinés sur les fenêtres de la tour d'un immeuble, des grilles d'égouts tordues pour indiquer une direction, ce genre de chose. J'en avais décelé huit, plus que n'importe qui dans la cohorte. Et jusqu'à présent, je restais en constante alerte, à la recherche de signes et de signaux, tout comme celui que je tiens actuellement dans mes mains.
Ce n'est pas une invitation. Ce sont les consignes de ma première mission en tant qu'agent de contre-espionnage Wojek. Il s'agit maintenant de les décoder.
J'analyse chaque mot, chaque lettre. Je retourne le papier, plisse les yeux et mesure les espaces entre les mots. L'histoire prend forme ; il s'agit d'un point de rendez-vous avec un informateur... Comme dans un jeu. Je manipule les mots : “Des rafraîchissements vous y seront servis.” À manger. Et que mangent les soldats ? Du gruau. Gruau... Gruul. Et s'il s'agit d'une véritable citation de Klattic, je ne l'ai jamais entendue. Les “tranchées”. Les “décombres”. Cela doit être un bunker près des Éboulis.
Tout commence à se mettre en –
« Ooh, une réception au Solarium. Je peux être ta cavalière ? », me demande Aresaan, regardant par-dessus mon épaule. Je chiffonne l'invitation en boule, la cache dans ma main, et juste avant de me tourner vers ma collègue détestée, souffle un grand coup. Qu'importe le nombre de fois où vous voyez une copie de Razia, elle vous coupe le souffle à chaque fois. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction.
Note : tous les anges de la Légion Boros ont été façonnés à partir de Razia, archange de Boros, lui étant fortement identiques.
« Je ne vois pas trop de quoi tu parles », lui dis-je bafouillant, faisant comme si sa radiante chevelure rouge n'était pas en train de m'éblouir comme jamais. Ce message m'était uniquement destiné. C'est mon premier jour au contre-espionnage Wojek, et j'ai déjà compromis une mission. « Il n'y a pas de réception. »
Elle lève un sourcil. « C'est ça, Ossett. Peu importe, je voulais juste te féliciter pour ta promotion. C'est un sacré accomplissement pour quelqu'un qui a de si piètres convictions. »
Mes naseaux se dilatent. C'est la pire des ratées, une ancienne Meneuse de guerre dont les mauvaises décisions sur le champ de bataille ont conduit à la mort de quinze-mille soldats Boros il y a de cela trente ans. En punition, ses ailes furent ligotées et la quasi-totalité de sa magie, anéantie, à l'exception de quelques sorts de ralliement pour aider au recrutement. Même après ces années d'exil, elle continue à faire étalage de cette arrogance et de cette immixtion propres aux anges. Elle ne vaut malgré tout pas mieux que nous autres.
« Mes convictions sont très bien », rétorqué-je, la tête penchée en avant et mes cornes pointées vers elle. « J'ai mérité ceci. Si ma promotion te pose problème, tu ferais mieux de faire la paix avec eux. »
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Je n'ai jamais vraiment connu la paix durant mon enfance. Mon père partait sans cesse au combat, et notre famille passait son temps à s'inquiéter pour lui quand il était au front, puis à s'inquiéter pour notre propre sécurité à son retour. Il avait assisté à la promotion de ses compagnons Ordruun, année après année. Peut-être que ces minotaures le méritaient plus que lui, je ne sais pas. Ce dont je me souviens, c'est qu'il perdait son sang-froid plus rapidement à chacun de ses retours, et je ne saurais dire le nombre de fois où lui et ma mère se sont disputés, cornes contre cornes, leurs sabots abîmant le plancher, et parfois même les murs. Dès l'instant où ils se mettaient à crier, je me réfugiais dans ma chambre, ma sœur et ses rubans rouges blottie contre moi, et je faisais semblant d'être un officier Wojek, chargé de faire régner l'ordre. Un agent du contre-espionnage Wojek se devait d'être alerte et perspicace. Je me concentrais pour trouver des messages cachés tâches d'infiltration du plafond, dans les moutons de poussière sur le plancher, dans les moments de silence laissés par mes parents quand ils arrêtaient enfin de se disputer. J'avais fini par devenir bonne dans l'art de déceler des choses qui voulaient rester secrètes.
Et me voilà, pour ma première mission aux abords de la dixième circonscription, en quête d'informations qui m'aideraient à maintenir l'ordre. Un campement Gruul s'est lourdement implanté dans ce pittoresque quartier et la tension est grande. J'ai eu vent de rumeurs disant qu'en ces lieux avait été exterminé un dragon il y a de cela des millénaires et que la poussière d'ici était en grande partie constituée d'ossements draconiques. On raconte aussi que l'ossement ne serait pas totalement, à cent pourcents, vide de vie.
Pour travailler dans un tel endroit, mon armure Boros constitue un atout indispensable, bien qu'il ne faille pas sous-estimer la furtivité. Je porte un manteau gris-rouge, de la même couleur que la poussière. Os de dragons ou non, elle s'infiltre partout et je me sens tout terreuse. Mais la poussière n'est pas la seule chose qui me met mal à l'aise. Impossible de ne pas remarquer cette présence Gruul, désireuse de démolir tout ce qui a mis tant de temps à être bâti. Les enfants y sont sauvages, avec pour seuls vêtements un simple assemblage d'ossements et de lambeaux de cuir. Un ogre saoul trébuche derrière moi puis tombe, démolissant une carriole d’encens. Je tente de trouver des qualités à toutes ces personnes, mais en vain. L’envie de les verbaliser me démange, mais il faut que je reste focalisée sur la recherche de mon informateur.
Au marché, je surprends une gamine Gruul dérober un melon d’un étal. Le marchand vocifère. C’est un vieux Viashino fébrile qui ne réussirait de toute manière pas à se lancer à sa poursuite. L’enfant passe en courant à mon niveau et je l’attrape par le bras. Je la serre fort et elle me regarde avec les yeux d’un sanglier pris au piège.
« C’est mal de voler », la réprimandé-je. « Tu fais honte à ta cité. À ta famille. À toi-même. » J’essaie de m’énerver mais son bras est si fin que j’ai l’impression qu’il va se libérer de ma poigne. Je relâche légèrement. Elle me grogne dessus, me montrant les crocs. Et, pfiou, quelle odeur. Mais quelque chose me tracasse, et je n’arrive pas à me résoudre à récupérer le fruit.
Je soupire et la laisse partir. Elle me nargue et s’enfuit, serrant fort son précieux butin et le regard alerte. Je sors quelques zigs de ma bourse et indemnise le maraîcher.
Il ricane et s’humecte un œil avec sa longue langue. « Vous savez ce qu’on dit », croasse-t-il, « défiez un Gruul et vous aurez des ennuis pour la journée ; nourrissez un Gruul et vous en aurez toute votre vie. »
J’acquiesce. Heureusement pour moi, je ne serai dans le coin que pour la soirée, et elle ne me posera pas plus de problème que ça. Je presse le pas. Il ne me faut que peu de temps pour localiser le bunker, dissimulé derrière des plantes envahissantes et des enchantements sauvages de cendreliane qui érodent lentement la façade. L’endroit a presque l’air oublié, à l’exception d’une infestation de jeunes hydres dont la taille ne dépasse pas celle de ma main. Quelques-unes me crachent dessus. Je m’écarte, mais quelques gouttes de leur salive écumeuse retombent sur ma botte. L’acide n’est pas suffisamment puissant pour la trouer, mais de petites éclaboussures blanches se développent sur le cuir foncé. Le protocole voudrait que je signale immédiatement ces hydres, mais elles ne sont pas près de changer d’endroit, contrairement à mon informateur.

Territoire des Gruul | Illustration : John Avon
J’entre dans le bunker. La lourde porte en métal grince en se fermant derrière moi et je prends ma première bouffée d’un air froid et renfermé. Il fait sombre, et il me faut un moment pour que mes yeux s’habituent au peu de lumière. Au bout d’un moment, je peux apercevoir un escalier devant moi. Je m’engouffre vers les étages inférieurs en suivant la rambarde branlante. J’atterris dans une large pièce dont le sol est en terre compacte. On y distingue plusieurs tables et chaises industrielles éparpillées, des landaus entassés dans un coin, et des secrétaires, qui devaient autrefois être bien remplis, désormais vides et grand ouverts.
Un homme hagard et qui semble usé par le temps est assis à l’une des tables, devant un plateau de jeu hexagonal de Clans et Légions. Ma gorge se noue instantanément. Mon père m’avait appris à y jouer à son premier retour du champ de bataille. Le combat l’avait endurci, mais il était encore relativement joyeux à l’époque. C’était un bon moyen de passer du temps tous les deux, assis face-à-face sans avoir trop besoin de parler.
« Vous avez des informations pour moi ? », demandé-je comme si je m’y étais préparée toute ma vie. Je n’arrive pas à croire que cet homme soit assis là. Cela veut dire que j’ai déchiffré le message caché et que je l’ai trouvé, et que ce n’était pas juste une conspiration que je me serais inventée.
« En effet », me répond-il, sa voix rugueuse laissant apparaître toute sa fatigue. « Mais d’abord, jouons. »
« Je crains d’être un peu rouillée ». Je m’approche calmement. Je ne peux pas me permettre de l’effrayer. Je m’assois à la table face à lui et le dévisage. Bien qu’il fasse sombre, je peux distinguer des taches de décoloration remontant de son cou jusqu’à ses tempes, comme des cicatrices estompées. Intéressant. Les apothicaires Wojek étaient connus pour se faire de l’argent en effaçant les tatouages des déserteurs Gruul, mais les sorts pour désenchanter l’encre étaient plus puissants que ceux utiliser pour l’appliquer à l’origine. Désormais, j’ai une meilleure idée de la personne à qui je m’adresse.
Les pions devant moi sont noirs et je joue donc en premier.
Il fait tournoyer son doigt, et un pion de soldat glisse sur le plateau. Serait-ce un mage ? Au-delà des observations élémentaires, on peut apprendre beaucoup d’une personne à sa façon de jouer à Clans et Légions. La première fois que j’avais battu mon père – et pour de vrai, pas l’une de ces victoires qu’il me concédait par pitié – j’avais été si fière. La fois d’après, il avait renversé le plateau. Je tremble en saisissant le pion de clerc. C’est un coup sûr, mais prévisible.
« Auriez-vous un nom par lequel vous appeler ? », demandé-je.
« Brazer, si cela vous chante, Wojek Weslyn. »
« Vous pouvez m’appeler Ossett. » Je réduis la distance entre nous pour instaurer un climat de confiance. Je l’observe déplacer son pion d’ange d’un mouvement de doigt, le laissant entièrement à découvert. Un leurre ? Je veux à tout prix en savoir plus, mais il est trop tôt. J’ignore l’audace de son coup et le contre avec un chevalier céleste. Un coup aussi basique qu’ennuyeux. « Vous jouez souvent à Clans et Légions ? », questionné-je plutôt. « J’ai participé à plusieurs compétitions quand j’étais plus jeune. »
« Nous n’avions pas ça, là où j’ai grandi. »
« C’est bien dommage. Les enfants qui y jouent développent une grande rigueur. » Je me rends compte que je n’aurais pas dû dire ça à la façon dont ses lèvres se pincent. Je fais marche arrière. « Mais vous savez, il y a aussi un peu de beauté dans tout ce chaos. Mon père m’a un jour dit qu’il existait plus combinaisons possibles lors d’une partie à quarante coups que de poils sur chaque être vivant sur Ravnica. »
« Vraiment ? », me répond Brazer, les sourcils levés. « Je n’y avais jamais songé. »
Je déplace mon ange pour le sacrifier. Je pourrais toujours continuer la partie sans elle, mais ce n’est qu’une affaire de minutes avant qu’il n’anéantisse mon armée entière. Brazer élimine mon ange avec un de ses soldats, mais sans placer le pion dans son cimetière. À la place, il lève les yeux vers moi. La douleur derrière ses yeux las me frappe. Il est prêt à parler.
« Que voulez-vous me dire, Brazer ? », lui demandé-je. « Je vous écoute et garderai tout ce que vous direz strictement secret. »
« Il y a un espion au sein de la Légion Boros. »
« Bien. Pouvez-vous me dire qui est-ce ? »
Il acquiesce. « Mais avant tout, je veux qu’une prisonnière de Porteguerre soit libérée. Relâchez-la, et l’information vous sera délivrée demain au marché, au coucher du soleil. » Il me tend une note sur laquelle est inscrite un nom. Baas Solvar. Je n’en ai jamais entendu parler, ce n’est sans doute pas un de nos prisonniers politiques de renom.
« Je suis disposée à vous aider, Brazer, mais ce genre de chose prend du temps. Il y a une procédure stricte. Il faut déposer des demandes d’autorisation, qui doivent ensuite être validées. »
« Savez-vous combien de parties à trois coups de Clans et Légions il existe ? », me demande Brazer.
J’acquiesce. Tout le monde le sait. « Une seule. La Folie de Razia. Mais votre adversaire doit pratiquement être de connivence avec vous pour arriver au bout. »
« Hmmm, hmmm. Corruption. Extorsion. Faveurs. Vous êtes une joueuse, Ossett, mais ce n’est assurément pas un jeu. »
Ma tête reste parfaitement immobile, même si je meurs d’envie de la secouer. Il n’y a rien d’honorable à corrompre la justice. Mais ce serait pire de laisser un traître parmi la Légion Boros, d’autant plus avec les tensions grandissantes. Dans la Légion Boros, tout est soit noir, soit blanc. Il n’existe aucune nuance de gris : nous priverons une personne de sa liberté pour des crimes pas encore commis, nous épargnerons la vie d’un soldat pour entretenir la paix à Ravnica, nous punirons un enfant affamé qui aura volé de la nourriture. C’est notre plus grande force, mais aussi une de nos plus grosses faiblesses.
« Je vais voir ce que je peux faire. »
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Je travaille jusque tard pour préparer les formulaires de libération de la prisonnière. Baas Solvar, arrêtée lors d'une émeute Gruul. Pas d'antécédents. Tout porte à croire qu'elle se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment. L'affaire est simple, vraiment. Un petit dessous-de-table à l'assistante du Sergent Skormak et elle s'occupait de glisser le formulaire de libération dans la pile des documents à signer. Je suis sûre que mon ancien supérieur ne m'en voudra pas. Il m'avait dit à quel point il voulait me voir réussir, que je le rende fier. Il est coincé à l'Annexe Quatre depuis quasiment aussi longtemps que moi, et il sait quel accomplissement c'est que d'en sortir. Dès demain matin, j'irai apporter moi-même le dossier au Pénitencier de Porteguerre, pour éviter deux jours supplémentaires de lenteur administrative, et à midi, Baas Solvar sera libr–
Mon regard s'arrête sur le formulaire. Quelque chose me saute aux yeux, quelque chose de mauvais. J'essaie d'en faire abstraction. De ne pas la voir, tout comme la personne qui a fait remplir ce formulaire ne l'a pas vu. Mais on dirait que ces choses que j'essaie de ne pas remarquer sont celles qui sont le plus remarquables. Baas Solvar n'est pas son nom complet. C'est Baas Solvar Radley. Sans doute reliée à Govan Radley, le maraudeur des Éboulis qui avait lancé un sort de chaos de masse au Marché de la rue d'étain. Les clients s'étaient retrouvés pris d'une soudaine folie enragée et s'étaient mis à se frapper, utilisant la nourriture et les marchandises comme des armes. Vingt-quatre morts. Cent-soixante-seize blessés. Je glisse la feuille au milieu des autres, mais je n'arrive pas à l'ignorer. Mon cœur s'emballe. Qu'est-ce qui constitue le plus une menace ? Quelqu'un dont nous savons qu'elle veut nous attaquer de dehors, dans la rue, ou un inconnu essayant de nous démanteler de l'intérieur ?
« Tu fais des heures supplémentaires, Wojek ? », me lance Aresaan, sa main sur mon épaule. « On peut toujours compter sur un minotaure pour travailler deux fois plus longtemps, mais deux fois moins efficacement, hein ? »

Lumière de la Légion | Illustration : Alex Konstad
« Pour l'amour de Tajic », rouspété-je, la repoussant. « Tu n'as pas des recrues potentielles à qui essayer de refiler tes “pouvoirs” ? ». Je vide mes poumons, comme un réflexe, et me tourne vers elle. C'est comme de regarder le soleil sans se soucier un instant que vos yeux sont en train de brûler. Sa posture est agressive, les bras croisés et la bouche pincée. Dommage qu'elle ne le reste pas plus longtemps.
« Pour ton information, j'ai enrôlé vingt-sept imbéciles aujourd'hui, tous impatients d'aller donner leur sang sur le champ de bataille. »
« Impressionnant. Et donc, quand tu recrutes, c'est plutôt facile ou bien est-ce que tu bats de l'aile ? » J'esquisse un sourire narquois tandis que l'arrogance dans son regard s'estompe. Soudain, elle agite ses ailes, emprisonnées par des fils rasoir. Ça ne doit pas être très confortable. Je soupire. Elle ne méritait pas ça. Enfin, peut-être le méritait-elle, mais ce n'était pas à moi de m'engouffrer sur ce genre de chemin. « Va-t-en, s'il te plaît. Je suis en plein milieu de quelque chose. »
« Quelque chose d'important ? »
« Quelque chose qui ne te regarde pas. Je commence à comprendre pourquoi on t'a bannie du Parhélion. »
« Eh, oh », dit-elle en levant les mains. « Je n'ai pas été bannie... Juste mutée. Et cinquante ans, ce n'est rien pour un ange. Je me tourne juste les pouces, en attendant que quelqu'un fasse pire que moi, et ça risque de ne pas tarder vu comment Aurélia gère tout ça. Quant à toi, tu vas aller faire mumuse avec les Wojeks, tentant de te faire un nom, jusqu'à ce qu'éventuellement, tout le monde se rende compte de l'imposteur que tu es et se demande pourquoi on t'a promue là. Tu seras de retour ici avant cinq ans, je le garantis. »
« Tu ne connais foutrement rien de mes aptitudes. »
« Surveille ton langage, Wojek ! », me réprimande-t-elle, un léger sourire sur les lèvres. « Quel honneur dans une bouche souillée ? »
« Dégage, Aresaan. » Je détourne mon attention d'elle, puis elle finit par s'en aller. Je regarde le dossier. Il a l'air bien plus lourd dorénavant. Qu'en serait-il de ma carrière si je n'arrivais même pas à remplir ma première mission ? Ce n'est pas compliqué. Je n'ai même pas à mentir. Il faut juste que j'ignore la vérité.
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Baas Solvar est libre. Je l'ai regardée passer le portail de la prison moi-même, l'estomac serré. Je me dirige maintenant calmement vers le marché. Le soleil est encore loin de se coucher, mais je suis venue tôt, au cas où. Brazer va se montrer. Il ne faut pas que j'en doute. Pas encore. Tout comme cela prend quelques minutes à nos yeux pour s'habituer à l'obscurité, cela demande du temps à l'esprit pour s'habituer à distinguer les nuances de gris.
Je remarque l'enfant d'hier, fixant une miche de pain posée trop près du bord d'un étal. Je me précipite devant avant qu'elle ne prenne la décision de le voler, ouvre ma bourse et met cinq zigs dans la paume de sa main. « Ce n'est pas comme ça que ça marche, tu le sais, ça ? Il y a des gens qui attendent d'être fiers de toi. Mais il faut faire des choix, même quand c'est difficile, d'accord ? Demande de l'aide quand tu en as besoin. Tu es une gentille fille. »
Le visage de la gamine s'éclaircit et une étincelle s'allume dans ses yeux. « Kahti, gentille », dit-elle, pressant sa main contre son buste. Sa voix est rocailleuse, presque comme un rugissement.
« Oui. Oui, tu l'es. Kahti est gentille. » Elle ouvre les bras et m'enlace.
« Kahti gentille », me murmure-t-elle à l'oreille. « Très gentille ». Elle me sourit à nouveau et part en courant.
Je suis prise d'un doux sentiment, moi aussi. Puis je remarque que ma bourse n'est plus là.
Gênée et en colère, j'attends que mon informateur se montre, chaque instant faisant grandir mes doutes. Ai-je fait libérer une dangereuse maraudeuse... pour rien ?
Deux heures après que le soleil s'est couché, je me rends à l'évidence. Je retourne vers le bunker, m'attendant presque à ne pas le trouver, espérant que ce n'était qu'un rêve étrange, mais non, il est bien là, avec les hydres et tout. Mes yeux s'habituent plus rapidement cette fois-ci. Je dévale les escaliers en béton, en espérant trouver un indice ou un message caché.
Mais je n'y trouve que le corps sans vie de Brazer, là où je l'avais laissé hier, une entaille le long de la gorge. Le plateau de jeu est rouge de sang et tout gondolé. Quelques empreintes d'un rouge sombre se dirigent vers l'extérieur du bunker. Les pions sont exactement à la même place qu'hier, et il a donc dû être tué juste après que je suis partie. J'essaie de trouver plus d'indice, mais je tremble trop pour me concentrer. Il faut que je prévienne la Légion, quoi qu'il m'en coûte.
Je me tourne vers la sortie, mais...
Je pivote pour examiner le plateau. Il manque une pièce. Mon ange. Elle aurait dû être là où je l'avais laissée. Je rassemble mon courage pour manipuler le corps affaissé de Brazer. Aucune pièce dissimulée sous lui, ni au sol. Je regarde partout. Celui ou celle qui l'a tué est reparti avec le pion.
Je cours vers Solcastel, aussi vite que je peux, mais juste avant d'arriver à la Porte, je suis interceptée.
« Woh, woh, woh, Wojek », me lance Aresaan comme si elle essayait de faire rentrer un cheval dans son box. Elle me saisit par les épaules, me regarde de haut en bas et constate mon état de panique. « Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? »
« Je n'ai pas le temps pour tes bouffonneries, Aresaan. Quelqu'un a été tué. »
« Sérieusement ? »
« J'ai l'air de plaisanter ? Je lui montre mes mains, le sang commençant déjà à se mêler à ma fourrure.
« Merde, Ossett, je ne m'étais pas rendue compte... » Elle me conduit de l'autre côté la Porte, et je trébuche presque contre mes propres sabots. « Il faut le signaler. Je sais que je n'ai pas été la plus cordiale des collègues, mais je peux t'accompagner si tu veux... »
Je grommelle. Je ne veux pas d'elle avec moi, mais je ne veux pas y aller seul non plus. « Bon », dis-je. « Mais tâche de ne pas être trop... » Je gesticule devant elle, « … toi-même. »
Je m’étais toujours sentie toute petite devant Solcastel, avec ses tours en pierre massives, telles des poings frappant le ciel. Mais cette fois-ci, je me sens encore plus petite. Les flammes de la justice brûlent haut dans leurs bûchers, éblouissant la tromperie et les menaces à l’ordre et à l’unité. Elles peuvent illuminer les rues, mais elles sont loin d’être assez puissantes pour atteindre les ombres qui résident dans mon cœur. Nous sommes saluées par un bataillon de la Garde de Solcastel, posté devant les portes à encadrures d’argent. Beaucoup des gardes sont des géants, musclés et entièrement torses nus, à l’exception de quelques sangles nécessaires. Tout l’argent économisé sur l’achat des tenues de ces brutes a clairement été utilisé pour acheter les énormes masses qu’ils brandissent. Je résiste difficilement à l’envie de fuir. Puis, deux gardes s’approchent de moi. Là, je suis trop pétrifiée pour m’enfuir, même si je le voulais.

Solcastel, forteresse de la Légion | Illustration : Martina Pilcerova
« Ossett Weslyn ? Vous êtes attendue pour un interrogatoire », me dit un des gardes, dont le pouce et l’index sont si grands qu’ils pourraient faire le tour de mon biceps.
« Attendez, quoi ? C’est à propos du dossier Baas Solvar ? Écoutez, je me doutais qu’il pouvait poser quelques difficultés, mais je n’étais pas sûre, et je n’avais pas vraiment le temps de m’en assurer, et, et… »
« Vous êtes soupçonnée d’avoir gravement empoisonné le Sergent Embrel Skormak, le Second Lieutenant Devin Sidian et le Ghildmage Rook Atalay. »
Mon chef, la cheffe de mon chef, et son chef. Je secoue la tête. « Non, ce n’est pas moi. Je ne ferais jamais ça ! Dis-leur, Aresaan, que je ne pourrais – » Je me retourne, à la recherche d’Aresaan, mais elle est introuvable. « Aresaan ! », crié-je. C’est un ange, donc je sais qu’elle peut m’entendre quand je crie son nom. À moins qu’on ne lui ait enlevé ce pouvoir également.
Un autre garde, une minotaure portant une imposante armure couverte d’or, me fouille et vide mes poches. Ma bourse. Elle l’ouvre, en sort l’invitation à la réception ainsi que le pion d’ange manquant. Elle le renifle, le retourne, et commence à dévisser le haut du bas. Il y a du liquide à l’intérieur. « Du poison Golgari, je vois. Quelques gouttes suffiraient à abattre un géant, sans problème. » Elle l’écarte loin de son visage pour le revisser.
« Il n’est pas à moi, je le jure ! »
« Et donc, aucune chance que je trouve une empreinte à toi dessus ? », me demande-t-elle.
« Non ! Enfin, si. Je l’ai touché. Je jouais à Clans et Légions. Mais je n’avais absolument aucune idée du fait qu’il contenait du poison ! »
« Dit la génisse avec du sang plein les mains », mugit le géant, me poussant en avant. La minotaure lui lance un regard mécontent, mais il le rate. « Deux commandants brillants sont morts par ta faute. J’imagine que tu peux as un alibi concernant l’endroit où tu te trouvais durant la cérémonie d’hier ? Un témoin ? Peut-être ton adversaire ? »
« Non, il est… » Je me mords la lèvre. « Écoutez, j’étais invitée à la cérémonie, mais l’invitation n’en était pas une, vous voyez ? C’était en réalité un message codé pour que je retrouve un informateur. Vous voyez comme le filigrane est inversé, et que le soleil a un rayon supplémentaire ? »
La minotaure examine l’invitation. « Pour moi, c’est le symbole normal. Un poing gauche. Et neuf rayons. »

Intégrité // Interposition | Illustration : Ben Maier
Je fais non de la tête. « Ça ne peut pas être vrai, je l’ai vu ! » Je cligne des yeux, mais j’ai beau essayer de toutes mes forces, cette chose dans ma tête qui amenait de l’ordre dans tout ce chaos a disparu. Ce n’est rien de plus qu’une banale invitation avec un en-tête Boros. « Ce n’est pas moi. Il y a un traître parmi nous ! »
Mon esprit est tout retourné, mais je sais qu’il y a dorénavant trois postes de haut rang vacants, et que la Légion Boros promeut toujours de l’intérieur. Ce qui signifie que le véritable tueur va grimper dans la hiérarchie.
Puis tout s’éclaire : Aresaan. Elle était là quand j’ai lu l’invitation qui n’en était pas une. Elle a pu solliciter l’aide d’un mage de l’esprit Dimir pour tordre mon esprit et me faire voir quelque chose qui n’était pas là. Elle a pu acheter un élixir Golgari au marché noir et pactiser avec cette enfant Gruul pour voler ma bourse, et puis… et puis… elle a pu le remettre dans ma poche quand elle m’a interpellé à l’instant. Qui sait jusqu’où s’étendent ses alliances, à force de parcourir les guildes et les années. Qui sait depuis quand elle fomente ce plan, attendant le moment propice. La Légion Boros a été tant obsédée par l’ordre ces derniers temps, bien plus que d’habitude. Impossible de passer un coin de rue sans croiser un soldat de fourrure et d’armure, pas une semaine ne passe sans qu’il y ait un défilé en l’honneur de telle ou telle garnison qui s’est illustrée sur le champ de bataille. Ils essaient toujours plus de mettre en avant la solidarité et la force, et n’arrivent même pas à voir à quel point nous sommes vulnérables au chaos en réalité ; comment un ange méprisé qui voulait intégrer le Parhélion m’avait instrumentalisé, et puis…
Et… Minute.
La toile des possibilités se tisse dans ma tête, comme les combinaisons de parties de Clans et Légions. Les parties peuvent durer pour l’éternité, mais la majorité sont rapides et simples. Plutôt que de me concentrer sur le chaos, il faut que je me concentre sur l’ordre. Je regarde du côté des parties en trois coups. La plus simple des explications.
« Attendez, vous m’avez dit qu’il y avait eu trois empoisonnements, mais seulement deux décès ? », demandé-je au géant.
Il baisse les yeux vers moi. « Le Sergent Skormak a eu la chance de s’en tirer. Une douzaine de shamanes l’ont pris en charge durant toute la nuit. »
« Vous me dites que le poison a tué un minotaure et un géant, mais pas un sangpyre ? »
« Peut-être que les potions létaux ne marchent pas très bien sur les sangpyres, je ne sais pas. »
Hmmm. Elles ne marcheraient probablement pas très bien sur quelqu’un qui n’était de toute façon plus trop vivant, qui aurait dû s’éteindre il y a des années. Cela n’arrêterait pas l’effusion de compassion, cela dit. Ils le laisseraient se reposer, pour s’assurer qu’il aille bien, puis il serait de retour au travail… toute cette sympathie, et personne qui n’y réfléchisse à deux fois avant de le promouvoir. Il serait muté à Solcastel, avec un poste tranquille. Mais en aucun cas n’aurait-il pu y parvenir seul. Un sangpyre hors du champ de bataille attirerait trop l’attention. Il avait besoin de quelqu’un qui fasse les déplacements en ville, sans se faire remarquer. Qu’on avait l’habitude de voir dans la rue.

Illustration : Wesley Burt
J’observe la minotaure. Ses grosses mains touffues capables de manipuler d’énormes matraques semblent aussi suffisamment habiles pour glisser une bourse dans ma poche. Je regarde ses bottes. Du cuir foncé, marqué de petites tâches blanches de salive d’hydre. Elle s’est rendue au bunker. C’est elle qui a tué Brazer.
« Vous ! », lancé-je. « Skormak est derrière tout ça et il s’est empoisonné lui-même pour passer pour une victime. Vous êtes de mèche avec lui ! »
Le géant rechigne devant le regard accusateur de son compagnon de garde et m’agrippe plus fort. « Tu ferais mieux de te faire et d’attendre que ton conseil n’arrive. » Il me pousse en avant.
« Vous devez me croire. C’est une meurtrière », dis-je en voulant le convaincre. Ce n’est pas impossible qu’il travaille avec elle, mais je tente quand même le coup. « Skormak m’a utilisée pour être promu à Solcatsel. Et votre partenaire, là, est avec lui. Peut-être que vous l’êtes aussi, d’ailleurs. »
La minotaure frappe du sabot. « Jamais je ne ferais quelque chose d’aussi peu honorable ! »
« Si tu peux le prouver, alors la vérité finira par se savoir. », me répond le géant.
« Si vous me conduisez à Porteguerre, plus personne n’entendra jamais parler de moi. Regardez ! Regardez, il y a des marques de salives des hydres qui se trouvent au bunker où j’ai rencontré l’informateur. » Je pointe mes propres bottes. « Ce sont les mêmes que sur les siennes. Et son uniforme est plein de poussière. »
« Il y a de la poussière sur ton uniforme », dit la minotaure. « Et sur mon uniforme. Et sur son uniforme aussi… », ajoute-t-elle en pointant son collègue.
« Certes, mais cette poussière… elle vient des Éboulis. Et d’un endroit très spécifique, juste à côté de la dixième circonscription. »
« Ça va être compliqué à prouver, ça », dit-elle en jubilant, « … coincée au fin fond de Porteguerre. »
« Personne ne va nulle part », réplique-t-on. C’est Aresaan. Elle est revenue, se sentant sans doute coupable de m’avoir abandonnée. Ou, et c’est plus probable, elle ne pouvait résister à l’envie de voir mes plans de carrière se consumer de manière aussi spectaculaire. « Tu es sûre de ce que tu avances, Ossett ? »
« Absolument. Je n’ai jamais fait ce qu’ils me reprochent, Aresaan. Tu me connais. »
« Dans ce cas, je peux le prouver. », dit-elle en formant des cercles avec sa main pour invoquer des flammes blanches dans sa paume. Elle projette une boule de feu sur la minotaure. Elle l’entoure, mais sans la toucher. Peut-être que les histoires larmoyantes d’Aresaan sur le fait qu’elle était un ange déchu n’étaient pas si vraies que ça. Sa magie est puissante. Elle est imprégnée d’un sort de soin, et plutôt que de réduire la garde en cendres, elle fait tournoyer la poussière, qui prend la forme d’un dragon. La silhouette poussiéreuse se tord comme une apparition. « De la poussière des Éboulis, hautement composée d’os de dragon », dit-elle, confiante.
« Vous pouvez nous expliquer ? », lancé-je au garde.
« J’ai juste… C’est un – », bafouille-t-elle. La tête en acier du gigantesque marteau du géant est pointée sur elle, incandescente comme si elle venait de passer 20 minutes dans les feux de la forge.
Elle lance le pion d’ange au sol, qui se brise en deux et répand l’élixir mortel au sol. Aresaan y lance un autre sort de feu, et le liquide s’évapore avant de n’avoir pu nous affecter. Quand nous reprenons nos esprit, l’espionne a filé.
« Il ne faut pas la laisser s’enfuir ! », crie Aresaan.
« Ce n’est pas après elle que nous en avons », réponds-je. « C’est Skormak. C’est lui qui est derrière tout ça. »
Et vu comment Aresaan me regarde, cela ne fait aucun doute. J’ai gagné la confiance d’un ange, et même si nous ne serons jamais son égale, elle me considère presque ainsi, maintenant. Elle qui était auparavant d’une beauté radieuse se transforme alors en quelque chose d’autre, d’absolument effrayant. Les fils rasoirs se fragilisent alors qu’elle presse ses ailes contre eux, et elle finit par les déployer entièrement, comme un étirement après des décennies de sommeil. Ses plumes blanches sont longues et délicates, mais elles regorgent également de pouvoir, indéniablement.
« Je t’ai mal jugée, Wojek. Viens avec moi, que l’on fasse la lumière sur tout ça. S’il y a un espion parmi nous, c’est notre devoir que de restaurer la justice. » J’agrippe son bras et me retrouve enveloppée par son corps. D’un battement d’ailes, nous filons à toute vitesse. En un rien de temps, nous voilà revenues à l’Annexe Quatre, postées devant le bureau de Skormak. Il s’y trouve également, en train de rassembler ses affaires.
« Prêt à déménager ? », lui demandé-je. Il sursaute et les flammes sur sa tête crépitent.
« Vous avez l’air en pleine forme pour quelqu’un qui vient d’échapper à la mort », ajoute Aresaan, se tenant derrière moi. Elle me laisse maître de la situation.
« L’Annexe Quatre n’était pas assez bien pour vous, c’est ça ? », dis-je. « Vous vouliez plus, et vous étiez prêt à tout pour ça. »
« Vous savez combien d’élémentaux sont en poste à Solcastel ? Je peux les compter sur les doigts d’une main. » Il lève trois doigts, tous enflammés. « Trois sur des milliers. Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas nés mais que nous avons été invoqués que nous sommes incapables de nous hisser à de hauts rangs. Ils renient notre sentience, ils refusent de nous donner des noms, mais en vérité, nous sommes bien plus que de simples zélotes incontrôlables voués à rester au front. »
« Vous avez tué deux personnes », lui rappelé-je. « Ce n’est pas ce que je qualifierais de contrôlable. »
« Aresaan en a tué quinze-mille, et tout ce qu’elle a eu, c’est une tape sur le poignet. Deux poids deux mesures. Regarde autour de toi, Ossett. Mensonges, trahisons, injustice. Voilà sur quoi repose notre Légion. »
« Wojek Weslyn », dis-je.
« Pardon ? »
« C’est mon titre. Utilisez-le. »
Skormak ricane. « Tu n’aurais jamais eu ce titre si ça ne m’avait pas servi, espèce de génisse arrogante. »
La partie a atteint son dénouement, et je prononce la phrase qui m’a toujours remplie de ce grisant sentiment depuis ma première victoire de Clans et Légions. « Vous êtes défait, Skormak. »
Il lève un sourcil fumant. « Huh – »
Je penche ma tête, cornes en avant, et m’abats sur lui avec toute ma force. Il est projeté contre le mur, enflammant au passage les feuilles sur son bureau. Je n’aurais jamais imaginé faire ça. Peut-être est-ce à cause du choc, ou bien est-ce parce que je l’ai remis à sa place, mais ses flammes sont moins éclatantes.
« Je m’en occupe, Wojek », me dit Aresaan. Elle libère un élémental aqueux d’urgence depuis le mur d’à côté et le lance sur Skormak. Les deux élémentaux s’entrechoquent et de la vapeur envahit la pièce. Mais rapidement, tant le feu sur le bureau que celui sur le corps de Skormak s’éteignent. Il fume comme une mèche pincée, puis se désintègre, laissant derrière lui un tas de cendres mouillées et une armure carbonisée.

Inversion // Invention | Illustration : Mathias Kollros
« Merci, Aresaan », dis-je. « Peut-être que je t’ai sous-estimée, toi aussi. »
« Nan, on n’a que ce qu’on mérite. » Elle hausse une épaule, ses ailes serrées derrière elle, et sa radiance revenue à la normale.
Je ne sais pas ce qu’elle a en tête ni ce qu’elle cache, mais Aresaan est bien plus que ce qu’elle veut laisser paraître. « J’imagine qu’on n’aura plus trop l’occasion de se voir, maintenant que tu fais partie de l’Annexe Wojek », me dit-elle. « Félicitations. Vraiment. Tu le mérites, Wojek Weslyn. »
Je souris, ajuste mon écharpe et replace mon médaillon. Wojek Weslyn. Je ne m’en lasserai jamais.
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