Edit :
Un bien meilleur article sur ce bouquin, écrit par Quentin Girard, de Libération
Je viens de finir le très bon
À nos amis du Comité invisible (groupe anarchiste anonyme), publié aux éditions de La Fabrique (qui publie Lordon, et globalement un tas d'auteurs anarchistes ou deleuziens). Si vous n'avez pas de fibre révolutionnaire, l'ouvrage risque peu de vous intéresser. Pour se moquer gentillement, ce livre aurait pu s'appeler plus simplement « Guide à destination des révolutionnaires ».
L'ouvrage se décompose en plusieurs chapitres répondant chacun à des problématiques qui se posent pour les révolutionnaires. Comment vivre son militantisme à l'époque de Google ? Quels sont les outils et quels sont les pièges ? Le temps est-il réellement venu des insurrections et de l'éclatement du capitalisme ? Qui est l'adversaire ?
Enfin : où en est et quelle(s) forme(s) doit prendre la révolution ?
Si je n'ai clairement pas été d'accord avec tout - j'y reviendrais -, j'ai trouvé le bouquin dans l'ensemble excellent, et sa conclusion m'a clairement séduite. Déjà, c'est Deleuzien : la réponse vient, assez clairement selon les auteurs, de la fameuse association que sont différence et répétition. Ce qui compte, ce n'est pas d'avoir un mouvement uni qui brise l'unité du monde capitaliste ; ce qui compte, c'est la création de failles, et au final probablement (mais c'est sans doute ma lecture, puisque c'est, il me semble, la principale problématique révolutionnaire) la domination du discours (se faire accepter non comme terroriste, non comme « Black block », mais comme militant).
J'ai parfois du mal avec certaines de leurs recommandations : Internet et toute vie digitale est pour eux, profondément mauvais, et il n'est même pas possible de le détourner de son usage initial au profit de la Révolution.
Je citerais simplement un (long) passage de la fin de l'ouvrage, en espérant donner à chacun l'envie de le lire, tant pour la qualité de la prose que pour l'intérêt du propos. Notez bien que c'est la fin de l'ouvrage, d'où le côté légèrement "vérité générale" qui a été bien travaillé et remis en cause pendant le reste du bouquin.
« À défaut de pouvoir puiser dans la tradition révolutionnaire sur ce point, on peut s'en remettre à la mythologie comparée. On sait que Dumézil a abouti, dans son étude des mythologies indo-européennes, à sa fameuse tripartition : "Par-delà les prêtres, les guerriers et les producteurs, s'articulent les "fonctions" hiérarchisées de souveraineté magique et juridique, de force physique et principalement guerrière, d'abondance tranquille et féconde". Omettons la hiérarchie entre les fonctions et parlons plutôt des dimensions. Nous dirons ceci : toute puissance a trois dimensions, l'esprit, la force et la richesse. La condition de sa croissance est de les tenir toutes trois ensemble. En tant que puissance historique, un mouvement révolutionnaire est ce déploiement d'une expression spirituelle - qu'elle prenne une forme théorique, littéraire, artistique ou métaphysique -, d'une capacité guerrière - qu'elle soit orientée vers l'attaque ou l'auto-défense - et d'une abondance de moyens matériels et de lieux. Ces trois dimensions se sont composées diversement dans le temps et dans l'espace, donnant naissance à des formes, à des rêves, à des forces, à des histoires chaque fois singulières. Mais chaque fois que l'une de ces dimensions a perdu le contact avec les autres pour s'en autonomiser, le mouvement a dégénéré. Il a dégénéré en avant-garde armée, en secte de théoriciens ou en entreprise alternative. [...] Rester entravé au plan offensif, c'est à terme manquer d'idées sagaces et rendre insipide l'abondance de moyens. Cesser de se mouvoir théoriquement, c'est l'assurance d'être pris au dépourvu par les mouvements du capital et perdre la capacité de penser la vie dans nos lieux. Renoncer à construire des mondes de nos mains, c'est se vouer à une existence de spectre. »
Du coup, j'ai encore
Désir, capitalisme et servitude de Lordon à lire, ainsi que la
Théorie du Bloom des auteurs de la revue Tiqqun. Toujours aux éditions de la Fabrique dont le catalogue est ma nouvelle liste de Noël.
Autre motif d'orgueil, que d'être citoyen ! [Les citoyens] doivent travailler devant la majestueuse égalité des lois, qui interdit au riche comme au pauvre de coucher sous les ponts, de mendier dans les rues et de voler du pain.