Queen Kelly ( Erich Von Stroheim, 1932 )
La reine Regina V fait pression sur son cousin, le prince Wolfram ( Walter Byron ) pour qu’il l’épouse. Wolfram tombe amoureux de la jeune Kitty Kelly ( Gloria Swanson ), engendrant la colère de la reine qui fait enfermer Wolfram alors que Kelly tente de se suicider.
Si parfois le spectateur moderne peut se demander ce qui a justifié la censure de tel ou tel film jugé trop osé en son temps, le même spectateur ne devrait pas se poser la question longtemps devant ce
Queen Kelly : séduction à base de jetage de culotte au visage ( on notera l’élégance absolue du prince qui la renifle ostensiblement ! ), dîner aux chandelles se terminant par une Kitty Kelly totalement saoule mais surtout en chaleur, exhibitionnisme de la reine Regina qui se promène nue dès la scène introductive et j’en passe, on peut par contre être intrigué à propos du fait que des financiers ont confié à un pervers comme Stroheim le soin de réaliser une superproduction de ce type en espérant qu’il ne dérape pas… espoirs qui heureusement pour nous ont été trompés.
Le génie de Stroheim, c’est que contrairement à d’autres provocateurs qui firent scandale en leur temps sa folie libertine et ses obsessions sexuelles ne paraissent jamais forcées mais semblent simplement provenir directement d’un esprit à mi-chemin entre le génie et la maladie mentale. J’en prends pour exemple la scène ou le prince Wolfram met le feu au couvent, scène déjà osée en soi mais surtout traitée avec une légèreté de ton et une insouciance qui paradoxalement poussent la provocation encore plus loin, comme si le réalisateur nous disait " rho, c’est pas grave hein, on ne va pas en faire une montagne ". Les scènes de fin ou Kelly rencontre son futur mari, sorte d’arriviste dégénéré et lubrique dont Stroheim ne cesse de filmer le visage déformé par le désir sexuel, nous font amèrement regretter de ne pas disposer de la suite.
Car, et c’est là que le bas blesse,
Queen Kelly est un film mutilé que Stroheim ne put achever, et qui se termine comme un excellent roman qu’on aurait coupé en deux. La fin voulue par Gloria Swanson est insupportable de bêtise et de conformisme et donne une impression conjointe de bâclage et de volonté de rattraper le coup ; trop tard, car pour notre grand bonheur Stroheim avait dépassé allègrement les bornes, et quand bien même il fut dans l’impossibilité de terminer ce film - qui sera d’ailleurs son dernier - il n’en reste pas moins que ce
Queen Kelly inachevé reste une sacrée merveille, qui se regarde avec la même fascination amusée en 2013.
( et franchement, si après ça vous continuez à considérer le muet comme quelque chose de poussiéreux et d’académique, vous êtes vraiment des quiches )
Détention ( Joseph Kahn, 2010 )
Riley ( Shanley Caswell ) est une adolescente loser comme on en a vu beaucoup. Lorsqu’un tueur en série commence à s’en prendre aux élèves de son lycée, Riley découvre que beaucoup de choses la ramènent en 1992.
Mon résumé est à chier mais en fait c’est certainement un machin impossible à résumer tellement Kahn pousse le portnawak, l’hystérie visuelle et la déconstruction dans tous les sens. Vous vous souvenez de
Scream, avec ses héros rompus aux films d’horreur ? Découvrez
Detention, le film d’horreur ou les héros sont coincés entre 153 références plus ou moins bien intégrées au récit. On trouvera donc : un rappeur canadien anti-végétarisme, une scène de colle collective à la
Breakfast Club, un improbable croisement
La Mouche/
Spiderman qui ne sert à rien, des parodies réussies de Saw, un ado sosie de
Donnie Darko qui a passé 20 ans en colle, une machine à remonter dans le temps en forme d’ours géant, un proviseur qui parle comme le gouverneur de Californie, un combat entre Patrick Swayze et Steven Seagal et la formule de
Retour vers le futur…
Bref, ça part dans tous les sens et il est très probable que l’aspect hyper-foisonnant et déjanté du film le rende culte dans quelques années, à condition qu’on oublie de se poser la question : est-ce un bon film ?
Non, ce n’est pas un bon film. L’accumulation de private jokes et de citations devient extrêmement casse-couille très vite et on se retrouve avec le sentiment d’avoir la marionnette de Nikos Aliagas dans les Guignols de l’info qui a enfin réalisé son film top buzz tweet clash vdm kiwi, et à vouloir suivre 19 directions différentes le scénario est infichu d’arriver à créer une scène qui marque dans la continuité, tellement les passages les plus réussis ressemblent à des sketchs artificiellement reliés au reste.
Detention, c’est un peu le film qu’aurait réalisé un homme sorti d’un long coma et ayant découvert avec une joie un peu puérile facebook, twister et myspace, le cynisme du réalisateur empêchant en permanence les personnages d’être autre chose que des stéréotypes ( quand bien même ils ont des aspects originaux, c’est justement par rapport aux dits stéréotypes ) dénués de chair. Ou : je n’ai que 24 ans, mais définitivement je suis trop vieux pour ces conneries. En plus je n’ai pas de compte tweeter.
Zero Dark Thirty ( Kathryn Bigelow, 2012 )
Maya ( Jessica Chastain ), un agent de la CIA, traque Ben Laden durant dix ans. Elle est convaincue du rôle crucial d’Abu Ahmed dans la fuite du terroriste, mais ses supérieurs demeurent sceptiques.
Il y a trois aspects que j’ai trouvé vraiment très intéressants dans ce film et qui font qu’il échappe largement au cadre de grande fresque académique à oscars dans lequel il aurait pu tomber.
D’abord, il faut mentionner l’exceptionnel scénario de Mark Boal, déjà en partie responsable de la résurrection artistique de Kathryn Bigelow puisqu’ils avaient collaboré sur l'excellent
Démineurs. L’énorme force de ce scénario, c’est que même les personnages apparaissant une minute à l’écran prennent une profondeur insoupçonnée qui surprend souvent le spectateur. Le gros type un peu répugnant à la tête de la CIA est tout sauf l’abruti qu’on pourrait croire ; le nouveau patron de Maya ne va pas la lâcher comme on pourrait l’imaginer ; la collègue avec qui Maya se dispute - on pressent un conflit de femmes dans un milieu d’hommes - devient très rapidement une amie, et surtout jamais, jamais on ne nous fait le coup des personnages masculins qui prennent de haut l’héroïne ( la seule phrase doutant de ses capacités sera un expéditif " elle semble un peu jeune " au tout début ). On évite ainsi la quasi-totalité des clichés attendus.
Deuxième chose, la sécheresse de la mise en scène. Pas de grandes musiques, pas d’effets spectaculaires : la mort de Ben Laden est révélatrice car traitée avec une absence totale de triomphalisme. C’est d’autant plus intelligent que le scénario se focalise sur les traqueurs en faisant totalement abstraction de leur vie personnelle, évitant l’empathie facile envers eux. Maya est une obsessionnelle et une acharnée, mais Bigelow sait qu’une personne obsessionnelle, c’est très cynégétique.
Enfin, on pourra féliciter Bigelow et Boal pour arriver à nous faire comprendre sans nous perdre tous les tenants et aboutissements de la traque, notamment comment Ben Laden a pu échapper aux forces américaines pendant 10 ans. Et si le film est trop long - deux heures trente ! -, si en tant que réalisatrice d’une sorte de film-dossier Bigelow me semble un peu moins à son aise que Fincher sur
Zodiac par exemple, et si je trouve que le montage est parfois un peu curieux ( pourquoi faire une aussi longue scène de suspens centrale ??? ), il n’en demeure pas moins que
Zero Dark Thirty s’impose déjà comme un des films importants de 2013. Allez le voir.
Sinon les polémiques sur la torture sont aussi connes que celles sur le racisme du Tarantino.
The Master ( Paul Thomas Anderson, 2012 )
( critique déjà écrite sur un autre site )
Durant les années 50, Freddie ( Joaquin Phoenix ) tombe sous la coupe de Lancaster Dodd ( Philip Seymour Hoffman ), le fondateur de la scientologie.
Paul Thomas Anderson n'est pas un cinéaste. C'est un grand artiste.
Du coup, loin de ces banals réalisateurs qui se content d'essayer de produire du bon cinéma, Anderson lui produit de l'Art, avec un grand A. Quand on fait de l'Art, point n'est besoin qu'une scène soit dans la continuité de la précédente ; toute notion de continuité ou de cause-conséquence peut ainsi être évacuée, toutes les actions du personnage principal ( le tabassage du sceptique dans le bateau, celui de l'éditeur plus tard, sa brouille avec le fils de PSH ) n'auront jamais d'emprise sur la structure du film qui nous promène d'une séquence d'hypnose à un passage en prison, d'une séquence d'hypnose à un flashback ou d'une séquence d'hypnose à... une autre séquence d'hypnose.
Il n'est quasiment pas une scène de
The Master qui n'aurait pas pu être raccourcie de trente secondes au moins. PTA fait durer, produit de beaux plans-séquences aussi millimétrés qu'inutiles, revient en arrière, filme un personnage qui marche dans un couloir vingt secondes ou conduisant une moto durant deux minutes. Ce type de procédé s'est déjà vu - chez Monte Hellman ou Gus Van Sant par exemple -, généralement pour inscrire des personnages dans une sorte de quotidien trivial. Ici... ils font de la moto.
On peut lire ici et là qu'il s'agit du film le plus sincère d'Anderson. J'espère que non et que le mépris qu'il affiche pour ses personnages n'est pas réel. La séquence avec le " sceptique ", inutile à l'histoire et présent uniquement pour nous convaincre encore plus de l'idiotie des scientologues, achève de transformer ceux-ci en pathétiques pantins lobotomisés incapables de faire preuve d'un minimum de tolérance. Comme dans
Magnolia ou
There Will Be Blood, un leader religieux est forcément un charlot et ses ouailles des gens blessés, intéressés et/ou à l'intelligence minimale. L'hystérie " actor's studio " de Phoenix achève de faire tomber le film dans le grotesque, au cas ou l'une des séquences les plus WTF depuis longtemps - la soirée avec toutes les femmes nues - n'aurait pas suffi.
Une grosse daube.
Milan Calibre 9 ( Fernando Di Leo, 1972 )
Ugo Piazza ( Gastone Moschin ) sort de prison. Son ancien complice Rocco ( Mario Adorf ) l’interpelle : Ugo aurait volé l’argent de l’Américain, le patron de Rocco. Ugo doit rendre l’argent sous peine de finir assassiné.
J’attendais beaucoup de ce polar, entre autres parce que Fernando Di Leo était un ancien scénariste pour Sergio Leone ( on retrouve d’ailleurs des têtes très leoniennes dans les seconds rôles comme Lionel Stander ou Frank Wolff ), et je suis un petit peu déçu. La politique est présente, notamment lors des disputes entre les deux flics joués par Wolff et Luigi Pistili, le premier refusant d’aider un gangster à se réinsérer, sauf qu’ils semblent assez inutiles par rapport à la trame générale. Di Leo a d'ailleurs admis qu'il aurait certainement du s'en passer.
Heureusement, le rythme tambour battant de
Milan Calibre 9 ne nous laisse aucune seconde de répit, à l’image de Rocco surgissant sans arrêt pour pousser Ugo à bout. Le flegme et l’aspect massif de Moschin s’accordent impeccablement avec l’hystérie d’Adorf, sorte de Joe Pesci dans
Casino avant l’heure. La scission politique au sein des policiers se retrouve aussi chez les gangsters, le gang de l’Américain représentant le capitalisme acharné et celui de Chino, un vieil ami d’Ugo, l’attachement aux traditions ( excellent Philippe Leroy en Chino au passage ).
C’est sur la fin que ce qui semblait n’être qu’un honnête polar de plus se singularise. Plusieurs retournements de situation s’enchaînent et cassent tout ce qu’on pensait savoir sur les personnages ; j’admets que sur le coup cet aspect m’a gonflé mais avec recul il prend pas mal de sens dans la thématique générale ( le remplacement de l’honneur et de l’amitié par les valeurs capitalistes touche même les marginaux ). Les trahisons se retournent contre leurs initiateurs et ce pessimisme foncier ne va pas sans un certain sens de l’ironie ( l’alliance " réussie " qui se crée à la fin est certainement la plus improbable, et pourtant… ). Et il faut reconnaître que contrairement à l’Umberto Lenzi de base, Di Leo a un sens réel de la mise en scène et se révèle largement plus rigoureux que la majorité des artisans de ce type de cinéma d’exploitation.
En résumé, ce
Milan Calibre 9 n’est ni un chef d’œuvre ni même la petite bombe du polar italien vantée ici et là, mais demeure un très bon film de gangsters quoique inférieur au
Revolver de Sergio Sollima.
Boris, captures à venir... ah non, ce coup-ci j'ai fait proprement le boulot !